29 octobre 2020
Dossiers

Pour en finir avec les Césars !

Par Boris Szames

La 40ème Cérémonie des Césars s'annonçait comme un temps fort de l'histoire du PAF. Le Théâtre du Châtelet, habité ces derniers mois par de grands classiques de la comédie musicale américaine (Un Américain à Paris et Chantons sous la pluie), est ainsi devenu le temps d'une soirée le temple du cinéma français dans toute son « excellence », dixit Alain Terzian, producteur de grands succès populaires comme "Les Visiteurs" et sa suite, mais surtout directeur de l'Académie des Césars depuis 2003.

Comme d'habitude, pour les Césars, acteurs et réalisateurs savamment débraillés, se saluent d'un bout à l'autre de la salle, s'esclaffant à la moindre petite boutade lancée face caméra à plus de deux millions de spectateurs hypnotisés par un programme labellisé Canal Plus, producteur officiel d'une grande partie de la production française depuis les années 90.

D'années en années, ces blagues potaches, réservées en réalité à un cercle restreint de happy few, finissent par ne jouir que du seul crédit de leur sponsor « décalé ». C'est que la concurrence devient de plus en plus rude ces derniers temps face à la prolifération galopante des programmes du même acabit sur les chaînes concurrentes. France Télévisions et TF1 sont passés maître dans l'art cérémonieux de l'auto-congratulation, surtout quand il s'agit de célébrer un artiste (Charles Aznavour et consorts). Les Césars n'ont ainsi jamais  dérogé à cette habitude, devenue règle d'or cette année.

Quarante ans : le pire était à craindre pou les Césars… Radio, journaux et télévisions nous abreuvaient de séquences cultes recyclées jusqu'à l'usure dans les best-of de fin d'année. Cette junk télévision consommée sur le mode du fast-food avait donc toutes ses chances de contaminer l'anniversaire de l'Académie sous la forme d'un zapping du zapping spécial Césars. Les organisateurs de la soirée ont heureusement eu l'intelligence (et la délicatesse) de ne parsemer le programme que d'hommages furtifs, parmi lesquels on relèvera ceux consacrés à François Truffaut et Alain Resnais, deux de la Vague.

Cependant, à l'issue de ces trois heures de direct qui ont vu le sacre du Timbuktu d'Abderrahmane Sissako et d'une seconde Adèle (Haenel) un an après La Vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche, un sentiment de malaise s'empare de nous, comme l'arrière-goût d'une friandise savamment emballée pour faire oublier qu'elle est, hélas, périmée. Les noeuds papillon et les robes de grands couturiers ne sont ainsi pas parvenus à dissimuler les stigmates d'une actualité récente dont seuls deux films en compétition se faisaient l'écho : une fiction primée à de nombreuses reprises (Timbuktu) et un documentaire (Caricaturistes – Fantassins de la démocratie) étrangement mis à l'écart d'un palmarès trop frileux à l'égard du réel. Des oeuvres cinématographiques majeures (Sils Maria d'Olivier Assayas ou Saint Laurent de Bertrand Bonello) se sont ainsi retrouvées ballotées entre les deux extrémités d'un spectre fatigué de hanter ces lieux devenus communs avec le temps.

Fatigue et lassitude creusaient aussi bien les rides d'un maître de cérémonie au noeud papillon défait qu'elles n'arrondissaient la courbe du ventre d'un Luc Besson bedonnant. Y aurait-il de l'abdication dans l'air ? Pas si vous avez prêté une oreille attentive aux discours pleins de bonnes paroles dont se sont enivrés les ayants droit à la tribune. Il en va de même pour le Lauréat de la Médaille d'Or des Césars qui publiait le mois dernier une tribune dans Le Monde pour demander aux instances gouvernementales d'aider “cette jeunesse, humiliée, qui ne demande qu'à faire partie de la société”. Quelques semaines plus tard, la cérémonie du Vendredi 21 Février n'a fait que souligner la désunion flagrante des paroles et des actes entre cravates noires et tristes mines. L'ambiguïté demeure encore à l'heure où j'écris ces lignes.

Alors où trouver la fougue de la jeunesse dont se réclame la nouvelle génération représentée durant cette soirée des Césars par Xavier Dolan dont le poignant discours prononcé au Festival de Cannes a trouvé écho dans les déclarations vibrantes de Pierre Niney ? D'abord chez Sean Penn qui a reçu le César d'Honneur des mains de Marion Cotillard, la French girl qu'Hollywood s'arrache à tort (ou à raison ?) depuis son interprétation grimaçante  de la Môme Piaf. L'oeil roublard souligné par une fine moustache flynnienne, l'acteur a sagement écouté un discours à rallonge doublé d'un montage de ses plus belles performances d'acteur qui feraient rougir certains primés du cru 2015. En effet, c'est là que le bât blesse. Aucune forte personnalité n'a émergé parmi les chevelures gominées, lissées ou même hérissées spécialement pour l'occasion. Le frêle (mais doué) Pierre Niney ferait-il le poids dans un film qui le verrait jouer aux côtés de l'électrique (pour ne pas dire électrisante) Kristen Stewart ?

Ne vous méprenez pas : derrière ces propos ne se dissimule pas le passéisme d'un cinéphile désenchanté tendance vieux croûton. Jean Gabin appartient fort heureusement à son époque. Il faut toutefois constater que la nouvelle garde du cinéma français annonce un avenir placé sous les auspices de la sensiblerie fragile de l'interprète du Yves Saint Laurent de Jalil Lespert. Les rôles de composition s'apprêtent à avoir la vie dure (voir la performance hallucinante mais injustement sous-estimée de Jérémie Rénier dans Cloclo).

De même, que dire du meilleur espoir féminin de l'année, Louane ? Le prix décerné à la sympathique jeune chanteuse de télé-crochet confirme que les directeurs de casting se détournent des cours de théâtre au profit de la rue ou de la télévision, devenues de véritables viviers de talents en puissance. Cette tendance qu'on pourrait croire héritée de la Nouvelle Vague n'est en réalité que la conséquence d'un amalgame artistiquement frauduleux entre le vrai et le naturel. C'est que l'homme de la rue n'est plus aujourd'hui celui de Kazan. Combien de têtes interchangeables pourront tenir sur la durée ? Seul l'avenir nous le dira.

Jeunesse, toujours, avec les hommages rendus à deux auteurs cités plus haut : François Truffaut et Alain Resnais. Le premier voyait sa dernière muse, Fanny Ardant, poser pour l'affiche du 40ème anniversaire quand la veuve du second fondait en larmes à l'évocation du programme-testament de son mari : Aimer, boire et chanter. L'auteur des 400 Coups, fasciné par les femmes et l'enfance, a traversé le cinéma français comme le ferait une comète dans le ciel hollywoodien qui compte plus de stars que d'étoiles. Quant à Resnais, le plus jeune de nos vieux réalisateurs, qui pourra oublier la folle audace de ses montages et la fraîcheur d'un cinéma à propos duquel il y a fort à parier, même post-mortem, que nous n'avons encore et toujours rien vu ? Sans doute est-ce à cette jeunesse éternelle à laquelle faisait référence Jean-Luc Godard en évoquant son Adieu au langage comme “un film de jeune fait par un vieux”, au contraire du Mommy de Xavier Dolan.

Et voilà qu'aujourd'hui Pierre Niney brandit son César la larme à l'oeil, en lançant non pas un message mais un appel à l'espoir qui ne demande que les moyens nécessaires à son épanouissement parmi une jeunesse ébranlée de toutes parts, déchirée entre le poids du passé, l'immanence pesante du présent et l'ombre nébuleuse du futur. L'espoir donc, qui tel un phénix, renaît continuellement de ses cendres parmi les ruines d'un grand “cadavre à la renverse”, dont Vincente Minelli filmait la quintessence dans la séquence éponyme de That's Entertainment, comédie musicale digne d'une programmation au Châtelet.

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