DVD / Blu-ray

Elephant Films : La Monstrueuse Parade

Par Gabriel Carton

Après avoir ressuscité les avatars Universal de Frankenstein et Dracula, l'éditeur Elephant Films poursuit son œuvre en proposant cette fois deux apparitions trop souvent oubliées du Loup-garou en marge du Chef-d'œuvre de George Waggner et les deux suites du superbe "L'Étrange Créature du Lac Noir" de Jack Arnold.


Le Loup Garou
de George Waggner

Au rang des icônes velues du cinéma d'épouvante, l'Histoire a surtout retenu Lon Chaney Jr, interprète en 1941 du pathétique lycanthrope Larry Talbot dans le film "The Wolf Man" de George Waggner. Il ne faudrait pourtant pas oublier qu'il ne s'agissait pas là de la première tentative d'Universal d'ajouter le loup-garou à sa galerie de monstres.

En 1935, après le triomphe de "La Fiancée de Frankenstein" de James Whale, Universal confie à Stuart Walker la réalisation de "Werewolf of London" ("Le Monstre de Londres") sur la base d'un scénario de John Colton (rien que ça) reprenant de nombreux éléments de "L'Etrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde" pour étoffer le mythe du loup-garou. Il est permis à ce titre de songer au "Mr Hyde" de Rouben Mamoulian lors des escapades nocturnes d'Henry Hull, sillonnant la brume londonienne sous le maquillage créé par Jack Pierce. Ce dernier n'en est pas à son coup d'essai en matière d'apparence monstrueuse, ayant déjà façonné les visages de la créature de Frankenstein et de sa compagne ou encore de la momie, et ce premier loup-garou a tout d'une réussite, étant sur bien des aspects plus subtils et plus naturel que celui porté par Lon Chaney Jr et qui participera à la renommée de Pierce six ans plus tard.

Malgré ses indéniables qualités, l'on comprendra aisément que cette première itération lupine n'ait pas autant marqué la culture populaire que son cadet. Sa structure scénaristique autrement plus complexe laisse trop souvent un aspect bavard prendre le pas sur l'émotion brute, sur le geste pur qui fait la poésie baroque des grands films de monstres Universal ("Dracula" de Tod Browning, "Frankenstein" de James Whale, "La Momie" de Karl Freund, et bien sûr, "Le Loup-garou" de George Waggner).

Pensé avant tout comme un drame, le film offre pourtant une vision intelligente du monstre, botaniste aliéné par son travail qui délaisse son épouse au profit de ses recherches, étranger à la société bien avant sa transformation. Il y a dans cet effort quelque chose de la solitude du monstre, qui dans un cadre citadin ne raccorde pas tant avec les autres portraits de créatures solitaires du genre fantastique de l'époque, qu'avec celles des monstres humains du film noir ("M Le Maudit" de Fritz Lang par exemple).

Sophistiqué et inventif, "Le Monstre de Londres" bénéficie aussi de la magnifique photographie de Charles J. Stumar et de la musique mélancolique de Karl Hajos, autant d'atouts qui en font une excellente découverte qui appellera sans doute plusieurs visionnages.

She-Wolf of London
de Jean Yarbrough

Plus épineux est le cas de "She-Wolf of London" qui surf sur la féminisation des grands mythes après le sublime "Dracula's Daughter" et l'anecdotique comédie "The Invisible Woman".

Comme son invisible prédécesseur, "She-Wolf" opte pour un changement de registre, délaissant le fantastique au profit cette fois du mystère, emballant en à peine une heure, un thriller lorgnant du côté du "Rebecca" d'Alfred Hitchcock, du "Hantise" de Georges Cukor ou encore du "Dragonwyck" de Joseph Mankievicz (qui sort d'ailleurs la même année).

Point n'est question cette fois de complot matrimonial, les figures centrales du récit étant essentiellement féminines, mais de complot tout de même, et de mariage aussi, de louve-garou par contre… aucune à l'horizon. Semblable à bien des égards à "La Fille du Dr Jekyll" qu'Edgar G. Ulmer réalisera en 1957 (loin d'Universal et s'inspirant vraisemblablement du film qui nous intéresse), "She-Wolf of London" nous raconte l'histoire de Phyllis Allenby, jeune et belle héritière qui repousse ses noces avec le bel avocat Barry Langfield, persuadée d'être victime de la bien nommée malédiction des Allenby, une légende ancestrale selon laquelle une lycanthropie dormante pourrait à tout moment se réveiller chez les membres de la famille.

Si ces prémices laissent espérer une variation sur le mythe façon Jacques Tourneur avec "La Féline", la suite des évènements prouve bien vite qu'il n'en est rien, et la résolution sera des plus rationnelles. Il n'y a pourtant pas de quoi bouder son plaisir tant cette péloche simplissime est emballée avec talent par un Jean Yarbrough visiblement à l'aise avec un budget autrement plus conséquent que sur ses précédentes réalisations horrifiques (citons le sympathique "The Devil Bat" avec Lugosi ou encore un "King of the Zombies" plutôt enlevé).

Épaulé par son directeur de la photographie, l'expérimenté Maury Gertsman, Yarbrough magnifie les extérieurs, donnant au film un caractère onirique qui comble largement l'absence de fantastique dans le récit en misant tout sur l'atmosphère dans la grande tradition du feuilleton gothique. Des cadres inclinés façon Carol Reed viennent donner à l'acte final du film une ampleur inattendue qui transcende le carcan restrictif de la série B et contre toute attente ce tout petit "She-Wolf of London" se révèle moins oubliable que l'on pouvait le penser.



La Revanche de la Créature
de Jack Arnold

Passé la première moitié des années 40, Universal accorde une pause à ses monstres, leurs apparitions étant devenus au fil des années de moins en moins inspirées et rentables, il faudra attendre les années 50 pour que le renouveau pointe son nez, ou ses branchies. Dans une décennie ou la terreur ne vient plus des lointaines contrées d'Europe de l'est ou des tombeaux égyptiens millénaires, mais plutôt de l'angoisse atomique et du fin-fond de l'espace, Jack Arnold débarque avec un petit bijou d'invasion extraterrestre, "It Came from Outer Space" ("Le Météore de la Nuit") qui, en 1953, anticipe le paranoïaque "Invasion of the Body Snatchers" de Don Siegel.

Nouveau fer de lance d'Universal, Arnold se voit confié la réalisation de "Creature from the Black Lagoon", dont la créature titulaire, le « Gill Man » entrera au panthéon des monstres classiques. Là où ce premier film, malgré une base se voulant plus proche de la science-fiction que du fantastique, flirte avec le conte de fée (comment ne pas songer à La Belle et la Bête ?), sa suite, "Revenge of the Creature" tient beaucoup plus du film de monstre. C'est véritablement la « monstration », l'exhibition en spectacle de la créature qui est au cœur de ce second opus. On ne peut en effet pas s'empêcher de ressentir une grande sympathie pour le « Gill Man », capturé et envoyé dans un parc aquatique, réduit en esclavage par des humains soi-disant civilisés.

Au portrait du monstre malheureux se greffe naturellement celui du monstre amoureux, l'un pourrait-il d'ailleurs aller sans l'autre ? C'est là que le bât blesse puisque l'intrigue amoureuse fait redite par rapport au premier opus et se retrouvera une nouvelle fois calquée dans le troisième. Si l'on peut saluer la position adoptée par Jack Arnold et William Alland (il y a clairement une dénonciation des pratiques inhumaines qui ont cours dans les parcs  d'attraction animaliers) on sera plus sévère quant au recyclage à peine déguisé d'une trame sentimentale éculée.



La Créature est parmi nous
de John Sherwood

Estimant sans doute avoir, en deux films, fait le tour de son monstre à écailles, Jack Arnold l'abandonne, lui préférant araignées géantes ("Tarantula") et hommes miniature ("L'Homme qui rétrécit" d'après Richard Matheson, grand film métaphysique). C'est son assistant, John Sherwood qui prend la relève sur "The Creature Walks Among Us" (La Créature est Parmi Nous) et s'avère tout aussi capable.

Hélas, cette troisième aventure aquatique ne nous épargne pas plus que les deux précédentes le nœud amoureux qui finit par devenir lassant, d'autant que la pauvre créature ici bien malmenée en semble exclue. Brulée au troisième degré lors de sa capture, le « Gill Man » est une fois de plus fait prisonnier par une armada de scientifiques détestables qui observent avec étonnement sa faculté d'adaptation alors que les brulures guérissent révélant sous les écailles une peau presque humaine. Loin de l'océan, la créature a aussi l'usage d'une paire de poumons qui prennent le relai des branchies.

Nos protagonistes humains sont bien trop occupés à observer ce changement vers un mode de vie terrestre pour voir que la créature n'a d'yeux que pour la mer et se laisse dépérir en regardant les vagues. Le récit, quant à lui, est bien trop occupé à tourner autour d'un drame conjugal fangeux pour nous laisser véritablement nous rapprocher de sa figure titulaire.

On pourrait voir "La Créature est Parmi Nous" comme un film de monstre bien décevant mais il vaut mieux le voir comme un grand film sur le désespoir, la conclusion d'une trilogie dont le personnage central accablé et maltraité finit par développer des tendances suicidaires dans un épilogue radical et foncièrement déprimant.

Comme pour ses deux précédentes fournées monstrueuses, Elephant Films ne peut souffrir aucun reproche sur la présentation de ces quatre films en DVD ("Le Monstre de Londres" et "La Revanche de la Créature" ayant aussi les honneurs du format Blu-Ray) avec encore une fois de très belles copies et côté suppléments, les nécessaires interventions de Jean-Pierre Dionnet, que demander de plus ?

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