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Evil Dead de Sam Raimi : Cabin Fever

Par Pierre Tognetti

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Dans les années 70, quitter la ville pour une virée entre potes dans les contrées isolées du sud des États-Unis, était une idée aussi sage que celle de traverser le centre-ville de Hanoi avec un Nikon en bandoulière sur un tee-shirt I love Nixon. Les plaines arides du Texas, le désert du Nouveau Mexique ou les montagnes de Caroline du nord étaient des terrains inhospitaliers synonymes de lutte pour la survie, prolongeant ceux de la guerre du Vietnam, triste porte étendard de la fin de l’American Way Of Life.

Si, au début des années 80, le conflit meurtrier est terminé, et que ses stigmates sont encore bien visibles, les balades sauvages ne sont toujours pas au programme des tours operator. Pour preuve celle de ces cinq potes qui décident de passer le week-end dans une cabane perdue dans le trou du cul du monde (ben, ouais, les USA c’est encore « le monde »…) au fin fond des forets épaisses des montagnes du Tennessee, toujours au Sud, of course.

Il faut vraiment très peu de temps, même affublé d’une profonde inculture du cinéma Bis états-uniens des 70’s, pour deviner que « Derrière la porte verte » on n’allait pas assister à une croustillante partie fine. D’autant que ni Marilyn Chambers, ni ses consœurs ne sont du périple… En une poignée de minutes, au détour d’un choc évité avec le seul véhicule croisé sur ses routes sinueuses, d’un long travelling sur dame nature histoire de bien poser la sensation d’isolement, d’un pont à l’architecture aussi rassurante que celle du "Sorcerer" de William Friedkin ou de la découverte du chalet rustique accompagnée d’une musique stridente, l’ambiance est posée. Elle confirme dans tous les cas que les cinq ados n’ont pas choisi le cadre idéal pour jouer à touche-pipi.

C’est une autre poignée, de dollars cette fois ci, qui sera nécessaire au très jeune (22 ans) Sam Raimi pour réaliser son premier long-métrage, son film d’étudiant. Un petit budget qui calque avec le modèle économique des réalisations Bis de l’époque. Pourtant, 350000$, c’est déjà plus de quatre fois le prix de la ballade texane de Tobe Hooper, et près de trois fois la mise dont disposait Georges A. Romero pour ses morts vivants nocturnes. Toutefois, au jeu des comparaisons, c’est le budget café d’un film d’horreur moderne tel "Annabelle, la maison du mal", qui a couté la bagatelle (expression moyenâgeuse, histoire de rester dans le contexte économique de l’époque) de 27 millions de dollars ! Mais il est vrai que la construction a pris de l’inflation…

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Cette histoire avec ces trois filles et deux garçons, une forêt, une cabane et quelques ustensiles de première nécessité ne brille pas sur le papier par son originalité dans la faune épaisse des productions d’exploitation, fournisseur officiel de mes fantasmes compulsifs de vidéo clubistes. Pourtant, bien qu’il l’ignore encore (tout comme nous, spectateurs), avec les mésaventures de ces cinq ordinaires citadins, Raimi va tisser le début d’une flamboyante carrière bien avant la toile arachnide de son super héros.

Comme Hooper, Craven, Boorman etc., il va baliser sa trame des règles typiques du film de plouc, ces fameux bobines qui mettent en valeur la fierté mal placée des « bons » gars du sud ne supportant pas de voir débarquer des gars de la ville. Mais ici point de culs-terreux en mode bouchers sanguinaires, cannibales ou sodomites. Dans le courant de la hickesploitation, il choisit d’installer son intrigue dans le décor idoine d’une nature aussi rude qu’inaccueillante.

Première singularité, c’est elle qui va endosser le rôle de la méchante antagoniste. En apparence, une « simple » foret comme il en existe légion dans les nombreux parcs américain. Mais un bois sauvage, ou l’homogénéité des gammes chromatiques soulignent à elle seule toutes les caractéristiques du film de redneck. Les feuillages et la mousse verdâtre, confondus avec un marron jaunâtre de saison, quand ce n’est pas la boiserie marron beige du chalet devant lequel crisse une grossière balançoire de planches vermoulues. Malgré l’immensité de l’espace, un étouffant sentiment de claustrophobie s’installe, ce à quoi nous étions préparés après ce passage périlleux par le pont. Incontestablement, cette métamorphose de freaks organiques en écorce végétale, est une pirouette aussi singulière qu’intrigante. Car reste à savoir ce que va en faire Sam Raimi et comment les ados vont appréhender le changement…

Un club des cinq qui va d’abord prendre ses quartiers dans cette habitation austère, caractéristique d’un gite de G.R., mais avec une tête de cerf comme déco murale, histoire de bien ancrer l’intrigue chez les redneck. C’est dans la cave que les deux garçons vont découvrir les objets qui réveilleront les éléments et déclencheront leur colère. Un cahier de note rempli de dessin, un magnétophone Panasonic à bande (précision pour les fétichistes) et un fusil de chasse (autre spécificité du film de redneck) suffiront pour faire partir en vrille ce qui au départ n’aurait pu être qu’une simple partou… un simple week-end entre potes.

Comme autre incontournable point d’arrimage a la mythologie du redneck movie, les fameux avertissements prodigués quand a un danger qui guette. Prodigués de coutume par un quidam lors du passage par la station-service, ils sortent ici du magnétoscope (les fétichistes auront déjà noté). Mais ce conseil, enregistré par un archéologue, en prenant la forme d’une étrange incantation, réveillera des forces obscures.

Histoire de ne pas oublier que l’on est bien dans du Bis d’époque, alors que dehors une nuit bien noirâtre est tombée, il y a forcément une nénette (on se calme les Metoo, c’est du langage d’époque d’ado…) qui décide de s’y engouffrer seule. L’instinct féminin est d’autant plus logique que la fameuse nénette (…dialecte d’antan !) a entendu une voix dans un langage intraduisible proféré depuis l’extérieur (là où la nuit bien noirâtre est tombée).

Et c’est lorsque Cheryl (Ellen Sandweiss) est freinée dans sa fuite hystérique à la Sally dans "Texas Chainsaw Massacre" que "Evil Dead" va prendre un virage à 180 degrés pour basculer dans une dimension fantasmagorique. Les branches vont l’agripper et lui faire subir un des plus stupéfiants viols de l’histoire du 7èm art. Ecartelée par les racines des arbres, elle sera pénétrée par l’une d’elle telle une croustillante allégorie phallique et clin d’œil vicieux aux tabous des reclus de l’Amérique. De retour à la cabane, les forces du mal vont se déchainer pour faire virer l’ambiance en véritable jeu de massacre aux tronches haineuses.

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Le mal, invoqué par l’archéologue et par le cahier de note (en réalité le livre des morts fait de peaux humaines et de sang), on ne sera jamais qui il est vraiment, mais seul comptera le résultat, une espèce de cross-over improbable entre "L’Exorciste" et "Délivrance", dans une atmosphère Grand-guignolesque digne des bouffonneries a la Herschell Gordon Lewis. A partir du moment où chacun des personnages se retrouvent possédés, Raimi lâche la bride et envoie tout son monde dans une sorte de folie complètement hystérique pour une deuxième partie éclaboussée de gore, de plans bien trash parfois très splatter (les yeux écrasés, les scènes d’anthropophagie, les membres sectionnés…) et on en a pour son argent ou son vomit bag si on est une petite nature, voire une nénette (je plaisanteeeeee !).

Dans cette folie ambiante, celui qui tient la baraque (le chalet plus précisément), c’est Ashley Williams, dit Ash. Parfait inconnu des grands écrans, Bruce Campbell n’a eu jusqu’alors que quelques petits rôles dans des courts, notamment pour son ami Sam Raimi. Il sera le seul à survivre à cette nuit démentielle, alors que ses quatre camarades, dont sa nénette (…), se transformeront en créature mi-zombie, mi-démon. Son menton proéminent, son physique athlétique, son regard profond et ténébreux sublimé par quelques gros plans, lui confèrent une allure reptilienne qui l’héroïse d’autant qu’il se joue de tous les pièges avec un simple fusil et une bonne dose de distanciation (il ne se laisse pas envahir par le doute et tend à rationaliser les choses pour interagir) qui le feront courageusement (quand même) résister à cette effusion de violence surnaturelle.

Les critiques professionnelles parleront de "Evil Dead" comme d’un OFNI. S’ils n’ont pas tort sur la forme, ils font toutefois preuve d’un cruel manque de discernement sur le fond. Si cette première bobine de Sam Raimi ne ressemble effectivement à aucune autre, elle est non seulement jonchée de nombreuses références, d’une filiation assumée, mais son passage au shaker pour un jus au parfum inédit se doit d’être remis dans son contexte. Car en ces temps qui n’ont jamais paru aussi lointain, avec une bonne dose d’inventivité, un peu de folie, peu d’argent mais beaucoup de passion, cela pouvait suffire à sortir un truc pas commun.

Depuis la fin des années 60, de l’écurie Corman à celle de Kaufman, de la 16 mm de Romero à celle de Hooper, des effets artisanaux de Bottin à ceux de Savini etc. le Bis horrifique est à la fête. Et le Necronomicon ne manque pas, après le sortilège, de convoquer d’abord tout le pan de la mythologie des consanguins Redneck des 70’s avec sa nature violente et violeuse de Délivrance (1972), l’affiche déchirée dans la cave de "La colline a des yeux" (1977), l’atelier avec des os suspendus autour d’outils déchiquetant de "Massacre à la tronçonneuse" (1974), la pleine lune du "Crocodile de la mort" (1976).

Dans la partie en huis clos, Raimi fait preuve d’un savoureux second degré en parodiant les ricanements et les voix enfants/démons de la petite Regan démonisée de Friedkin. En fait, toute la partie dans la maison s’apparente à un vrai home invasion diabolique, dans laquelle la hache de Ashley semble rendre hommage à celle du père vengeur de "Amityville" (1979). Si tout le passage renvoie effectivement aux films de possession et de maison hantée, Raimi joue la carte de l’horizontalité là où l’épouvante gothique jouait celle de la verticalité. Le chalet est sur un seul niveau, pas de donjons ni de gigantesques escaliers, justes un sous-sol qui devient vite une simple trappe.

Sam Raimi fait preuve d’un talent précoce quand il tourne, en jouant sur des variations de prises de vues, de plans alternées (Ash filmé entre les marches de l’escalier du sous-sol, ou celui au ras du plancher ou il traîne sa femme etc.), en caméra embarquée (la légendaire scène finale qui traverse la cabane depuis la foret pour finir sur le héros !), des cadrages aux corps ou longs travelling extérieurs. Également au niveau du montage. Maisn surtout sa narration, aussi minimaliste soit-elle, ne souffre d’aucun temps mort.

Coté maestria, on appréciera le mélodramatique de la scène (ma préférée) au cours de laquelle Ash enterre sa compagne à même le sol, surplombé d’une croix de fortune. Une pause étonnamment giallesque avec cet emploi d’un score instrumental, avant de finir sur un Jump scare à la "Carrie au bal du diable" (1976) : épatant ! A croire que le ricain se livre une véritable introspection de l’horror movie post-Psychose…

Alors j’entends depuis mon écran les puristes, le gotha des bien-pensants, les psycho rigides, les amateurs de cgi high tech, les affamés de streaming, les goulus de cinéma moderne, les écologistes, les féministes etc. s’insurger sur l’esthétique douteuse, les scories de la colorimétrie, l’amateurisme de l’interprétation, le coté pornawak, les effets spéciaux « monsieur bricolage », le teint cyanosé aussi grossier que les cicatrices de la tronche des morts-vivants ( auxquelles la sortie en version re mastérisée ne devrait pas rendre grâce), l’emploi répétitif du terme nénette dans mon papier. Mais comme je suis un peu dur d’oreille, et que j’ai découvert "Evil Dead" au cinéma à sa sortie, je leur dirai juste qu’il fallait être né au bon moment pour comprendre et ne pas souffrir en prenant ce film là où il doit être pris : dans le culte !

Signé : une vielle « branche ».

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