22 janvier 2021
DVD / Blu-ray

La femme des steppes : Un film hors du temps

Par Lucie Remer


Pour son septième long-métrage, "La femme des steppes", le réalisateur chinois Wang Quanan, plusieurs fois primé aux Berlinales, a de nouveau promené sa caméra dans les paysages grandioses de Mongolie. À l’occasion de sa sortie en DVD, retour sur "La femme des steppes, le flic et l’œuf", sublime fresque vitaliste au cœur des steppes de Mongolie-extérieure.

Un troupeau de chevaux galopant dans l’obscurité de la nuit. Le faisceau des phares s’écrasant conte les herbes sèches. La conversation banale de deux hommes dans l’intimité d’une voiture. Et puis soudain, un corps, nu, blanc, surgissant de l’obscurité, au beau milieu du désert mongolien. L’amorce parfaite d’un thriller en devenir. Pourtant, il ne faut pas s’y méprendre, "La femme des steppes, le flic et l’œuf" est tout sauf une œuvre de polar. De l’intrigue policière tout comme de sa malheureuse victime, le film ne livre que très peu de détails. L’enquête sans grand intérêt est rapidement mise de côté, cette dernière n’étant en réalité qu’une excuse pour emmener le spectateur au cœur des steppes, à la rencontre des êtres qui la peuplent.

Si l’intrigue est réduite au niveau zéro, le long-métrage de Wang Quanan n’en reste pas moins fascinant. Tout repose sur une mise en scène sans cesse renouvelée et sur le découpage de l’espace. L’humain s’efface pour laisser place aux paysages, à l’immensité de la steppe et à son horizon infini. Le ciel, qui occupe les trois quarts des plans, est filmé dans tous ses états, au crépuscule et à l’aube, dénué de tâche ou bien souillé de nuages fuyants. Loin d’une esthétisation outrancière, le choix est ici fait de la simplicité. Les lumières tombantes du jour, l’éclat des feux de bois et les lueurs des lampes frontales en seront les principaux biais, transformant la moindre des scènes en un véritable tableau d’art.

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Copyright Wang Quan An
Dans une langueur assumée,  dépeint de vastes étendues désertiques. Les séquences sont lentes, bien souvent silencieuses et quasiment fixes. Un rythme amorphe et étiré qui épouse la ligne plate de l’horizon, fondant en osmose le temps et l’espace. Bien loin de l’effervescence du polar, Wang Quanan nous soumet une invitation à l’apaisement et à la contemplation, libéré du fracas des réalités humaines.

« Cesse d’être un homme. Regarde comme un animal. »
Les hommes sont perdus dans ce décor qui les écrase. Personnages indistincts, taches sombres au milieu de l’immensité du désert, ils font davantage figure d’intrus que de protagonistes. Leur existence semble par ailleurs se confondre à celle des animaux, des moutons, des loups, des vaches. Animaux qui les précèdent en tout et vers lesquels ils gagneraient à pencher.

Plongé au cœur des steppes mongoles, ce film ne tombe pas pour autant dans le folklorisme ou l’exotisme exagéré. Il se fond au contraire dans le quotidien de ses habitants, nous glissant dans l’intimité de la yourte d’une bergère ou encore dans l’étroitesse d’un commissariat désuète. Une Mongolie non pas fantasmée, mais ancrée dans une réalité, à la fois vivante, moderne et sauvage. Cela vaut quelques plans crus voir choquants, l’abattage d’un mouton ou le vêlement d’une vache notamment, à l’image de ces steppes certes sublimes, mais pas moins rudes et inhospitalières.

Si l’enquête nous entraîne au cœur du désert, elle nous emmène surtout à la rencontre d’une bergère chargée de protéger un policier resté sur place pour monter la garde. Cette bergère, qui n’aura d’autre nom que celui de « dinosaure » dont on l’affuble, est le personnage central du film. Incarnée par une véritable bergère mongole, cette femme des steppes solitaire et indépendante est un mystère durant toute la durée du récit. Juchée sur son chameau, constamment armée, visage fermé et déterminé, elle incarne à elle seule l’ensemble des thématiques abordées par le film.

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Copyright Wang Quan An
« Les dinosaures ne vont pas disparaître. »
"La femme des steppes, le flic et l’œuf" appelle à la contemplation, mais aussi à la réflexion. Il propose notamment de méditer sur les idées de réincarnation et de cycle. Le film s’ouvre sur la mort, mais aboutit à la vie. Les hommes sont tour à tour utilisés par la bergère pour donner trépas et avenir. Chaque personnage est ancré dans des triangulations relationnelles et amoureuses desquelles émergent tour à tour la fin et le commencement. Ces réflexions, quand elles ne sont pas transmises par les images, les personnages nous les glissent à l’oreille par le biais de quelques dialogues rares et facétieux. La femme des steppes évoque ainsi le cycle de la vie, expliquant que « si la femme assassinée n’avait pas été découverte, elle se serait décomposée, aurait été mangée par les moutons à leur tour mangés par les humains ». Tandis que son ami et ancien compagnon évoque le règne des dinosaures qu’il compare aux hommes. Il apparaît au fil des plans que les humains seraient les dinosaures de notre époque, des fossiles en devenir.

L’ensemble de ces réflexions est incarné par l’œuf. L’œuf à la forme ronde et circulaire. L’œuf dont le corps de la femme assassinée épouse les contours. L’œuf fossilisé, symbole du passé, mais également l’œuf nouveau-né, symbole de renouveau et d’avenir. Ainsi, immensité et dérisoire, nature et absurde, mort et vie, avenir et passé sont tour à tour mêlés et enlacés, perdus au cœur de ces steppes immenses et hostiles, égarant le spectateur dans une idylle métaphorique. Des divagations philosophiques auxquelles s’ajoutent des réflexions ancrées à l’actualité à propos de la différence, de la liberté, de l’indépendance et du féminisme.

Fascinant à bien des mesures, "La femme des steppes, le flic et l’œuf" est une plongée dans une imagerie à couper le souffle qui encourage à prendre son temps. Il n’y a pas d’intrigue, l’œuvre semble ne mener à rien, et pourtant chaque plan et chaque séquence émeut et surprend. Une pause philosophique et poétique qui transporte loin des tracas de notre monde dit civilisé pour un voyage au cœur de steppes mongoliennes.



Test du DVD
Si "La femme des steppes, le flic et l’œuf" et sa scénographie fascinante vous ont plu, alors vous apprécierez sûrement l’entretient que le directeur de photographie du film, Aymeric Pisarski, a accordé à l’AFC et qui se trouve joint en bonus du DVD. Passionné de cinéma et basé en Asie depuis 15 ans, le français y évoque son parcours et les particularités du cinéma chinois. Il y relate surtout l’expérience hors du commun que fut la réalisation de ce « film abstrait et conceptuel » dans les steppes mongoliennes, sous une température de moins 35 degrés, en l’absence de scénario et en compagnie d’un réalisateur s’inspirant « de ce que la nature donne. » Les coulisses passionnantes de ce « huis clos en plein air », non sans leurs bagages d’anecdotes et un oscar décerné à un chameau voyeur.

Également en supplément, l’édition propose une masterclass du réalisateur Wang Quanan animée par le journaliste et critique de cinéma Pascal Mérigeau. Pendant moins de deux heures, l’homme revient sur son œuvre, ses différentes sources d’inspiration ainsi que sur les difficultés rencontrées durant son parcours. Il souligne son désir de filmer le réel et de laisser sa place à la nature : « La cinéaste doit être en contact avec les problèmes de la réalité pour la vivre. »

Entre deux extraits de film, Wang Quanan revient notamment sur La plaine du cerf blanc, diffusé en 2011, et dont les multiples censures le poussent au silence pendant près de 7 ans. Une longue absence à laquelle met fin « Öndög » (titre en mongol de La femme des steppes, le flic et l’œuf), réalisation « un peu française » à travers laquelle s’exprime le langage « beau et romantique » de la nature. Un entretien à la fois passionnant et poétique, où s’exposent les rouages créatifs du réalisateur et les clés de son œuvre.

"La Femme des steppes, le flic et l'œuf" en DVD / Bluray, édité par Diaphana Distribution. Sortie : 1er Décembre

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