26 novembre 2020
DVD / Blu-ray

Les Dents de la Mer : Le grand blanc

Par Pierre Tognetti

Été 1975-Ile d’Amity, Californie. Le corps d’une jeune femme est retrouvé atrocement mutilé. Le médecin légiste conclut à une attaque de requin. Martin Brody (Roy Scheider), le chef de la police, demande au maire d'interdire la baignade, mais ce dernier refuse, soucieux de préserver les intérêts de sa ville à quelques jours du 4 juillet (la fête nationale américaine). Suite à une nouvelle attaque meurtrière les autorités locales, avec l’aide de nombreux volontaires, se lancent à sa poursuite du requin et le tue. Mais l’océanologue Matt Hooper (Richard Dreyfuss), arrivé à Amity à la demande de Brody, affirme que ce n’est pas le prédateur. Malgré ça, la saison touristique est lancée et la baignade autorisée. Ce qui va alimenter l’inquiétude de l’officier de police et surtout ouvrir l’appétit du prédateur…

Tout a été déjà dit, et écrit sur "Les Dents de la Mer". Des docs à grands renforts d’analyses, jusqu’aux thèses sur les amphis des écoles de cinéma. Néanmoins, avec ce nouveau et double visionnage pour les besoins de ce papier (et oui, on bosse quand même un peu nos sujets pour Le Quotidien du Cinéma !), je voulais d’abord vérifier, 45 ans après, si le grand requin blanc avaient encore toutes ses dents. Avec beaucoup de recul, prendre le temps de m’attarder sur des détails, sur les effets spéciaux, sur ses morceaux de corps déchirés. Aussi et également sur les jump et fake scare, sur la justesse du ton, le jeu des acteurs, la photographie etc. Avec, presque un demi siècle plus tard, cette grande question à l’esprit : est-ce « ça fonctionne » toujours ou bien cette pellicule a-t-elle subi l’usure du temps, parfois plus corrosive que celle de l’eau de mer ? Alors que j’enfournais la galette, une petite crainte me tiraillait le ventre de la voir passer du rayon culte à celui du nanar, là ou sont déjà rangées quelques poussiéreuses et vintages réalisations…

Je ne sais plus à quel âge mon père, grand amateur de cinéma à sensation, m’amena voir "La  Tour Infernale" de Jon Guillermin (1974) lors d’une de nos séances du mercredi. Cependant, ce dont je suis certain, c’est que je n’avais pas les douze ans nécessaires lorsque qu’il m’entraina en salle la semaine suivante découvrir cette histoire de requin, au grand dam de ma mère. « C’est un film de peur, il est trop jeune ! ». Les films de peur, c’était l’appellation en vigueur à la maison depuis les "Dracula" ou autres "Frankenstein" du cinéma de minuit. Une censure stricte et un rectangle blanc, que je contournais en me levant discrètement la nuit et avec le volume sur 1...

Placé sous la protection du daron, c’est donc un mercredi que j’affrontais le squale dans "Les Dents de la Mer". Enfin, pour retirer toutes suspicions de mythomanie à mon endroit, c’est plutôt le jour où je découvris ce qui se cachait derrière l’affiche d’une femme nageant au-dessus de la gueule monstrueuse d’un requin. Si la dramaturgie de cette tour en flamme m’avait fortement impressionné, le décor sudiste du petit pavillon familial, du fait de son horizontalité, n’allait pas alimenter de frayeurs particulières. Avec "Les Dents de la Mer", lorsque l’on habite au bord d’une mer dans laquelle on barbote presque la moitié de l’année, ce fut une autre paire de manche (ou de méditerranée en l’occurrence). Ou comment un gros requin mécanique allait faire de chacune de mes baignades… un film de peur !

les-dents-de-la-mer-film-5
Petit Pierre à la baignade...

Avant de se jeter à l’eau, Steven Spielberg n’était qu’un petit soldat à la solde d’Universal pour qui il n’avait pondu que quelques épisodes sériesques. Toutefois, avec "Duel" il avait fabriqué un nouveau style de téléfilm qui contournait habilement les contraintes inhérentes au format. Au point qu’aujourd’hui encore beaucoup de cinéphiles regardent ce truck movie comme un film de salles obscures qu’il n’est pas, même s’il fut en partie remonté à cet effet. Quoi qu’il en soit, le succès d’estime de cette adaptation d’un roman de Richard Matheson aura permis à ce jeune poulain d’entrer dans la nouvelle cour des jeunes réalisateurs fraichement sortis des écoles de cinéma et à qui l’industrie hollywoodienne, alors sur le déclin, fait les yeux doux. Une génération qui prend le pouvoir au sein des grands studios américains pour amener un regard neuf en modernisant les intrigues et leurs réalisations. Baptisé en 1970 par le journal Variety de « nouvelle avant-garde du cinéma américain », ce vaste mouvement de contre-culture restera dans les livres d’histoire celui du New Hollywood. Une époque charnière post "Easy Rider" qui va passer par un grand renouvellement des genres classiques, affranchis des codes habituels , portée par la créativité décomplexée des Lucas, Friedkin, Landis, Coppola… et donc de Spielberg.

Lorsque le jeune Steven accepte d’adapter ce roman aquatique, ni Peter Benchley, son auteur, ni lui n’ont encore côtoyé les chauds rivages du triomphe. Toutefois, à cette époque, en Californie, tout peut aller très vite, et avec juste quelques milliers d’exemplaires vendus, un livre rentre dans la liste des incontournables, celle des « tout le monde en parle ». Spielberg tient entre les mains ce qui va vite devenir un immense succès populaire avec prés de dix millions d’exemplaires vendus. Quelques mois plus tard, après avoir éclaboussé des millions de strapontins, son adaptation cinématographique ira beaucoup plus loin que le calcul clinique des chiffres du box-office qui en feront un succès triomphal. "Les Dents de la Mer", sorte de cross over du monster movie et du film catastrophe, inoculera dans les cerveaux de plusieurs générations de petits baigneurs, un virus contre lequel le gel hydro-alcoolique et le port du masque (même avec un tuba !) sont parfaitement inutiles : la squalophobie.

les-dents-de-la-mer-film-3
Pour contextualiser un peu les choses, dans les années 50 et 60, les films de monstres génétiquement modifiés sont très en vogue, surfant sur la paranoïa étasunienne du moment liée aux conséquences des radiations (Hiroshima et Nagasaki sont encore dans toutes les têtes). Une époque où guerre froide et bombe atomique font mauvais ménage. Alors du coup on voit surgir tout un tas de bestioles bigger than life, comme par exemple des tarentules géantes. Les prolixes années 70, avec l’avènement du nouvel Hollywood, voient surfer sur les remous du cinéma d’exploitation tout un tas de genre. Avec les énormes succès de "L’Aventure du Poséidon" (1974), de "Tremblement de Terre" (1974), et donc de "La Tour Infernale" (1975), c’est l’âge de grâce du film catastrophe. Un épiphénomène qui n’échappera pas à un Spielberg aux dents déjà presque aussi longues que le requin de Benchley, lui qui rêve d’amour (du public), de gloire et de beauté, la véracité de ce dernier point restant à vérifier... Après les carrosseries vrombissantes sur de l’asphalte brûlant de "Duel" (1971) et de "Sugarland Express" (1974), il pique à présent une tête dans cette histoire d’eau (…).

Dès les premières minutes, c’est le grand plongeon ! Avec la mise en scène de la mort de la touriste, balayant la surface de l’océan comme un essuie glace, ses hurlements glaçants, enchaînée avec celle du jeune garçon au milieu d’une marre de sang, Spielberg frappe très fort ! Un meurtre introductif radical et violent, avant lequel il fait preuve d’un certain second degré avec cette fête bercée par des notes de guitare et d’harmonica, le tout sous des nuages de joints et des dunes d’alcool. L’attirail parfait des hippies, cette contre-culture des 60’s qui est en train de passer de mode et surtout à laquelle il ne veut pas être associé. On peut lire une certaine ironie dans le déchiquetage d’une des convives.

Mais, pour nous spectateurs, toute l’introduction fait l’effet d’un véritable électrochoc graphique et sonore, à un niveau inédit pour un film de « divertissement » ! Graphique, car si les attaques sont d’une violence relativement suggérée, on en voit suffisamment pour être envahis par un irrépressible malaise. Sonore car pour parfaire son coup, Spielberg fait appel a John Williams qui crée, pour l’occasion, une surprenante musique métronomique. Un score sec et grave qui orchestre magistralement l’arrivée du requin en rythmant ses pulsations prédatrices. Ce thème, bien que prodigieusement efficace, n’était pas souhaité par Spielberg qui voulait une mélodie douce au piano. Toutefois, Williams trouvera les bons arguments centrés sur un fond de manipulation et d’angoisse. Une inspiration que le compositeur avouera avoir trouvé du coté du Fantasia de Disney, pour un thème qui deviendra le plus mordant (…) de toute l’histoire du 7ème art.

les-dents-de-la-mer-film-2
Quant à Spielberg, qui n’a que vingt-six ans, il semble avoir déjà assimilé les codes du film d’angoisse, un savoir-faire déjà esquissé dans « Duel ». En quinze terrifiantes minutes (gros frémissements dans la salle garantis !), il vient d’installer une atmosphère de terreur asphyxiante car on prend vraiment conscience de la grande dangerosité d’un prédateur qui ne fait pas de distinction d’age, ni de sexe, faisant du coup de chaque protagonistes une victime potentielle. Une tension que Spielberg va savamment entretenir pendant la première heure, durant laquelle il prendra bien soin de nous cacher le bestiau. Si le public s’est déplacé en masse, ce n’est pas pour voir danser des beatniks ou barboter quatre gamins. Si la star, c’est le requin, durant une heure on verra plus la mer que ses dents. Sonné par le double choc de l’introduction, malgré un certain retour au calme, le trouillomètre reste au niveau maximum. Spielberg en profite pour travailler son intrigue, façonner son histoire, modeler le scénario et fignoler la caractérisation des personnages.

Coté « modelage de scénario » la rumeur a couru qu’il était écrit au jour le jour. Si la retranscription du roman ne fut effectivement pas aisée, il y en avait bien celle de Howard Sackler, l’un des producteurs. Et Spielberg qui ne travaillera jamais dans sa carrière sans story board, plan après plan, et la il en tenait un de quarante mètres de long. Les ajustements étaient, certes, fréquents. Et parfois, c’est le flair du réalisateur qui lui indiquait quand ça ne fonctionnait pas. Il trouvait, par exemple, que l’ambiance était trop lourde, et manquait de décalage. C’est pour cette raison que Spielberg approchera John Landis, dont il a adoré "Schlock" (1973), parodie hilarante de "King Kong", afin d’amener un peu d’humour. Une idée vite abandonnée pour divergences d’opinions, le réalisateur New-Yorkais étant surtout difficile à « maitriser ». Cependant, les pincées d’humour seront bien là, surtout lors de la dernière partie consacrée à la traque de la bête notamment lorsque Quint broie une canette de bière pour impressionner Dreyfuss qui lui rend la monnaie avec un pliage de gobelet en plastique. Ou encore avec la tête de Brody qui se retrouve par inadvertance face à la bête. Son corps figé par la peur, reculant la cigarette au bec et lâchant laconiquement à quint qui n’a rien vu « il nous faudrait un plus gros bateau ». Un passage hilarant que je peux revoir cent fois sans m’en lasser.

les-dents-de-la-mer-film-7
Pour revenir à cette première partie, on y découvre le personnage d’officier de police Martin Brody. Ce flic New-Yorkais est le prototype du bon mari. Avec sa femme (Lorraine Gary) et ses deux gamins, il personnifie l’image de la parfaite famille de la middle class, une iconisation que l’on retrouvera dans toute la filmographie de Spielberg. Si Robert Duvall fut d’abord pressenti pour ce rôle, Roy Scheider campe merveilleusement ce héros tout en vulnérabilité, en parfait Monsieur tout le monde. Il se montre, par exemple, assez mal à l’aise dans le costume de life guard lorsqu’il s’agit de surveiller la plage. Lors de l’attaque du requin dans une mer envahie par les touristes, alors que ses gamins sont dans l’eau, Spielberg va plagier un célèbre plan de "Sueurs Froides" (1958). Avec ce travelling arrière à partir du visage de Brody, il rend à la fois hommage à Hitchcock et retranscrit à merveille le double choc du shérif qui réalise que son fils est peut-être en train de se faire dévorer et… qu’il a peur de l’eau. On apprendra effectivement un peu plus tard qu’il est aquaphobe.

Si le gotha des critiques s’accorde à mettre l’accent sur le coté Fordien du personnage de Brody, je pense que l’analyse mérite « un peu » de réactualisation. Car le shérif, campé sur ses solides valeurs humaines et son héroïsme, mériterait plutôt d’être apprécié comme un figure typiquement Spielbergienne, quand on connaît à présent le contenu de la longue filmographie du réalisateur. Depuis la première victime, c’est un peu « Brody contre le reste du monde ». Confronté à la psychorigidité du maire (Larry Vaughn), juste soucieux des intérêts économiques d’une station balnéaire sur le point de lancer sa saison, et à ses administrés qui vont basculer en pécheurs du dimanche lors d’une partie de traque au monstre. Un passage burlesque avec cette armada de ploucs lancée à la chasse au gros avec des cannes à pêche, des arcs, des bâtons, des fusils, de la dynamite et sur des embarcations surchargées. Une hystérie provoquée par la prime de 3000 dollars promise, suivie d’une liesse collective lorsqu’un cadavre de requin est ramené, le tout fonctionnant comme un passage apaisant au milieu de la lourde dramaturgie environnante.

les-dents-de-la-mer-film-6
Dépêché sur place par l’institut océanographique, le scientifique Hooper va changer la donne en démontrant au shérif que le requin-tigre abattu n’est pas le responsable des attaques. Et il a raison, tout comme les producteurs, d’avoir imposé Richard Dreyfus à Spielberg, qui pensait plutôt à des carrures comme Jeff Bridges ou Jon Voight. Toutefois, l’intello Curt d’"American Graffiti" (1973), avec son physique très ordinaire en binoclard un peu pataud et son petit gabarit, s’avèrera un allié attachant, intègre et au final très courageux (il acceptera de plonger de nuit pour explorer un bateau coulé ou de rentrer dans une cage lâchée au large sous le nez du requin blanc). Si son personnage est sans conteste l’une des grandes réussites des "Dents de la Mer", je décerne à titre personnel la palme de caoutchouc (…) à Robert Shaw.

Dans le costume de Quint, ce vieux loup de mer spécialiste de la pêche aux gros, les producteurs voulaient Charlton Heston, qui déclinera à la grande joie de Spielberg qui n’a jamais été un grand fan des stars, beaucoup trop chères ! Et le résultat ne laisse aucun regret. Avec son visage buriné, ses larges épaules, son attitude excessive mais maîtrisée de gros mâle alpha, la bouche pleine de jurons, le personnage est pourtant immédiatement touchant. D’autant que sa dégaine pleine d’insouciance s’avère plutôt rassurante pour partir chasser le grand blanc. Shaw est un acteur avec un très gros tempérament, et il n’a pas à beaucoup forcer sur sa nature pour rentrer dans la peau de ce personnage. En gros et pur irlandais de souche, il a plutôt la coudée franche et sur le plateau c’est une vraie tornade ! Pourtant, Spielberg, qui admire son jeu, va tirer le meilleur parti de cette excentricité.

les-dents-de-la-mer-film-4
Si le style Fordien souffle « effectivement » sur ce film, c’est surtout dans la brise marine qui enrobe cette scène au parfum typique qui précède l’affrontement final. Un moment de beuverie, dans une ambiance de virilité et d’amitié où les masques tombent, les langues se délient et les vrais caractères s’affirment. Un huis clos dans la cabine de l’Orca ou Quint et Hooper jouent à celui qui a la plus grosse (cicatrice) sous le regard amusé d’un Brody spectateur, dans un reposant passage en mode « calme avant la tempête »… Une pause intimiste ou l’interprétation de Shaw va le faire passer d’ours mal léché à brave gars, avant de déclencher une déconcertante empathie en l’espace de quatre petites minutes.

Je doute fort d’avoir ressenti les mêmes émotions dans ma peau acnéique, mais les années passant, je suis de plus en plus profondément bouleversé par cet intermède. Celui de Quint déclamant cette macabre anecdote du naufrage de l’USS Indianapolis et de ces marins livrés en pâture aux requins, et dont il survécut miraculeusement. Une profonde et pathétique introspection qui vous remue les tripes, notre regard noyé dans ses yeux bleu acier soudain humidifiés. C’est John Milius qui écrivit un monologue de neuf minutes, fasciné par l’incroyable histoire de ce sous-marin qui venait de déposer la bombe atomique sur le sol japonais. Cependant, Shaw se réappropria le texte pour le condenser en quatre minutes de confession d’une rare intensité. Du coup les préparatifs qui suivirent de Quint soudain taiseux, le regard lointain, en mode le vieil homme et la mer, revêt dans son dépouillement Hemingwayen un aspect sacrificiel crève cœur . D’autant qu’il sera le seul de l’équipage qui finira dans la gueule de la bête, comme l’inévitable épilogue du naufrage du sous-marin. Bouleversant ! La suite tout le monde la connaît (j’espère). Une traque, des échecs avant la confrontation, quelques sursauts, un bateau coulé et une explosion avec une bouteille d’oxygène dans la gueule du monstre. Et retour a la nage de Hooper et Brody. Voila, voila…

Comment ? Et le requin dans tout ça ?! Ah ben oui, j’allais oublier de revenir sur ce petit détail, mais de 7 mètres de long et 3 tonnes quand même. Ces dents de la mer qui, au départ, auraient dû être celles d’un vrai requin blanc, capturé dans les eaux profondes quelque part dans le monde. Idée saugrenue vite abandonnée pour devenir une enveloppe de polyuréthane sur une armature de fer tractée par un traîneau sous marin. Il en faudra trois à 150 000 dollars pièce, un petit coup de canif pour un Spielberg de nature peu dispendieuse. C’est Bob Mattey le génial concepteur du fantastique calamar géant de "20000 lieux sous les mers" (1954) qui va créer Bruce, son surnom en plateau. Le résultat frise encore une fois une certaine forme de perfection. Car, comme "Psychose" (1960) qui a introduit le réalisme dans l’horreur moderne en lui donnant un visage humain, avec "Les Dents de la Mer", Spielberg réalise un film de monstre animalier avec un évidant souci de naturalisme. Exit donc la créature caoutchouteuse du lac noir dans une piscine avec des nénuphars, ou des bestioles ADhaineuses sur un décor en matte painting, il voulait jouer avec une mise en scène pragmatique et emprise de vérisme. Il tournera tout en décor naturel, a l’exception de la scène additive de Hooper qui voir surgir la tête d’une coque, réalisée en piscine. Même si la taille du squale est un peu exagérée (à un ou deux mètres prés), ça reste incroyablement crédible à l’écran, grâce et surtout aux très grands et précoces talents de metteur en scène de Steven Spielberg.

Après les projections tests, malgré des retours unanimement positifs, Spielberg sent pourtant qu’il n’a pas suffisamment appuyé la ou ça doit faire très mal. Il veut rajouter une scène encore plus choc dans laquelle le requin tient une tête d’homme dans sa gueule au moment d’attaquer le gamin. Pourtant, les producteurs l’en dissuaderont, jugeant le plan beaucoup trop hardcore pour le jeune cœur de cible. Il reconnaîtra a posteriori que c’était une très mauvaise idée car cela impliquait que l’on découvre trop rapidement le monstre, dont la longue invisibilité contribuera pour beaucoup au succès du film. Il rajoutera juste les plans de Hooper dans la piscine. Il y aura quelques coupes et, au final, le film décrochera le Graal avec un label tout public sous autorisation parentale. En France, à part pour moi (Hé ! Hé !) il sera interdit aux moins de 12 ans.  Aussi incroyable que cela puisse paraître encore aujourd’hui, Spielberg se défendra toujours d’avoir voulu faire un film « d’horreur », au point de le renier publiquement, lui qui rêve de jouer sur la culture populaire américaine prompte à l’émerveillement naturel. Il refusera d’ailleurs de se risquer une nouvelle fois à l’exercice. Ce qui expliquera ses efforts pour faire porter à Tobe Hooper l’entière paternité de "Poltergeist" (1982).

Au passage, j’ai pu noter une sorte de petite cocasserie lexicale, en cherchant à savoir dans quel genre en particulier est rangé ce film. Cherchez "Les dents de la mer" dans les boutiques de DVD ou en ligne, lisez son classement sur les nombreuses revues spécialisées, et vous le trouverez aussi bien dans horreur, que catastrophe, aventure, monstre, science-fiction, drame, thriller, fantastique, comédie musicale. Si vous trouvez que je fais preuve d’humour pour ce dernier genre, vous pouvez le remplacer par « classique ». Un qualificatif qui apparaît d’ailleurs aujourd’hui, avec l’écume qu’il a laissé dans son sillage, aussi respectable qu’il parait difficile de ne pas en parler comme un produit horrifique.

les-dents-de-la-mer-film-10
Hormis le fait que ce film soit sorti en plein milieu des 70’s, folle décennie ou on pouvait voir une gamine vomir sur un curé, un gars avec un masque de cuir tronçonner des ados, des morts vivants attaquer un supermarché, des boules de métal avec des forets, des colline avec des yeux etc. il n’en reste pas moins que "Les dents de la mer" fait figure d’ovni dans la filmo de Spilby , presque une énigme. Mais la grande force de ce métrage réside dans le fait qu’il n’a rien d’une réalisation Bis, ce sceau qui estampille les œuvres citées plus haut. Quant à Steven Spielberg, il regagnera ensuite la terre ferme pour une autre rencontre, d’un tout autre type et non violente . Avant qu’avec les aventures de son professeur d’archéologie puis de son gentil Extra Terrestre, Il continue d’accumuler les succès au box-office pour rester dans l’histoire du cinéma, 45 ans après "Les dents de la mer", comme le père fondateur du Blockbuster et comme le plus grand réalisateur mainstream issu du mouvement New Hollywoodien.

Avant de clore le sujet, je voudrai faire une dernière confidence aux lecteurs courageux qui sont arrivés jusque ici : le corps de la bête déchiquetée, soudain inerte et baignant dans son sang ne me procure aucun plaisir, voire plutôt un certain embarras. Cette impression, je me souviens l’avoir presque ressentie et partagée avec mon père ce fameux mercredi. Le sujet aurait pu être houleux si je ne m’étais pas incliné face au patriarche très satisfait par cette issue. Et je n’étais pas suffisamment armé à cette époque pour affronter « la bête » familiale... Je ne sais pas si j’avais de la peine pour le requin, mais 45 ans plus tard cette impression est très exacerbée, comme une nouvelle confirmation que l’homme détruit tout. Même si c’est une pure fiction.

Non, cette pellicule avec cette tonalité presque chromatique si singulière des 70’s, n’a pas pris une seule ride (elle !). Tout fonctionne encore merveilleusement et elle restera sur l’étagère comme le phénomène qu’elle est, bien rangée a coté d’une statuette de McFarlane assez rare et dont je suis peu fier. Alors que les plages rouvrent des suites d’un tout autre virus contre lequel l’hydrogel et le masque (surtout sans tuba !) sont par contre indispensables, pouvons nous nager tranquille au-delà de la bouée des 400 mètres après avoir vu ou revu ce film? La phobie est-elle soignée ? Oui, elle l’est, car j’ai trouvé le remède miracle, que je vais généreusement vous offrir en guise de conclusion: avant de vous baigner, regardez successivement "Sharknado" (2013) et "En eaux troubles" (2018), et faites-moi confiance : ça soigne !

Edition 4K Ultra HD + Blu-ray - Édition 45ème anniversaire - Boîtier SteelBook

Distribué par Universal Pictures Vidéo France

les-dents-de-la-mer-film-9




ça peut vous interesser

Nobody Sleeps In The Woods Tonight : Les bouses brothers

Rédaction

Lorenzo de George Miller

Rédaction

The Blues Brothers : Et Dieu créa la flamme !

Rédaction