21 février 2020
DVD / Blu-ray En Une

Rio Conchos : Les misères de l’Ouest

Par Pierre Tognetti

Vers la fin des années 50’s, le western, genre fleuron de l’âge d’or, tarde à se réinventer. A partir du début des 60’s, à l'époque de "Rio Conchos", entre le vieillissement de ses acteurs iconiques, des intrigues de plus en plus prévisibles et la démocratisation de la télévision, ça commence à sentir fortement le tabac à chiquer du côté d’Hollywood.

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Bien que pure réalité historique, cette remarque n’aurait pu sortir du gosse cuvée 65 que j’étais. À cette époque, engoncé dans mes couches culottes, mes analyses de marmot se résumaient à quelques onomatopées. Solidement amarré au canapé de velours, je trônais tous les mercredis soir (c’était les semaines des quatre jeudi…) et les dimanche après-midi, face au rectangle de bakélite, objet de piété de ma confession cathodique, guettant avec une baveuse excitation les premières notes d’un clairon ou d’un whoo whoo whoo tribal qui couvriraient les borborygmes de ma digestion.

De manière plus binaire, peu m’importait les atermoiements qui agitaient les coulisses de la grande machine à rêve, j’étais complément addict à « tout ça ». Les cavaliers du 7ème de cavalerie ou des garçons vachers, combattant des indiens ou des mexicains, dans des paysages arides ou des contrées vallonnées, avec des colts ou des winchesters face à des flèches ou des tomahawks, sur des chevaux ou des diligences etc. « tout ça » c’était pour moi le grand barnum du western, ou plutôt « des films de cow-boys » dans mon langage Pampers…

Pourtant, à force de prendre du plomb dans les plumes et des flèches dans le stetson, j’ignorais, décalage de diffusion oblige, que le genre s’essoufflait. L’heure du grand chamboulement allait carillonner dans la deuxième moitié des 60’s, avant de finir par un passage en case révisionnisme, histoire d’essayer de se racheter une bonne conscience vis-à-vis des natifs. Ce qui se fera tardivement, sous la forme d’un brûlot cinglant avec "Le soldat bleu" (Ralph Nelson, 1970), d’"Un homme nommé cheval" (Eliott Silverstein, 1970) à hauteur d’amérindiens ou d’un picaresque "Little Big Man" (Arthur Penn, 1970) avec ses multiples allers et retours visages pâles/ peaux rouges. Le western avait transformé l’image de l’Amérique du XIXème siècle, à grand renfort de clichés folkloriques solidement ancrés dans l’imaginaire collectif, il était temps de rectifier.

C’est un peu plus tôt, quelque part entre les champs d’oliviers du désert de Tabernas et les cactus des plaines texanes, que le genre allait définitivement se renouveler. Un basculement radical vers le méta western intronisé par Sergio Leone et Sam Peckinpah. Au-delà de cet implacable constat, il relèverait du sacrilège de passer sous silence l’existence de ce "Rio Conchos", pellicule aussi étrangement méconnue qu’incontournable pour le parfait grand écart qu’elle opère entre ces deux grandes périodes. Une souplesse articulaire qui lui confèrera avec le temps un statut incontestable d’œuvre charnière. D’autant plus hérétique que derrière cette longue mais opportune tirade introductive, c’est quand même de ce film dont je suis venu vous causer…

Un préambule nécessaire afin de mieux appréhender son mécanisme, et comprendre comment dans les productions du vieux continent, après les candides aventures de Winnetou, les guerriers à plume vont disparaître, alors que chez l’oncle, c’est un autre Sam qui avec son "Major Dundee" (1965) amorcera leur chant du cygne. En 1964, Gordon Douglas va les remettre sous le soleil, tout en revisitant les autres grandes figures légendaires du genre, histoire d’astiquer une dernière fois tous les vieux poncifs. Son œuvre va s’avérer si incroyablement foisonnante, qu’elle se pose historiquement comme une des dernières grandes fresques de l’âge d’or du Far-West. Je peux vous certifier qu’avec "Rio Conchos", Pierre le bambin tenait tout ce qu’il fallait pour inonder le divan parental…

On y retrouve, en effet, tous les codes cinématographiques avec lesquels s’est bâtie la mythologie : des tuniques bleues et grises, des cow-boys, des hors-la-loi, des indiens, des mexicains, un convoi, des chevauchées, un saloon avec du whiskies et des filles de joie, des fusils a répétitions, des Bowie knife, des lances, des flèches etc. Un inventaire incroyable et non exhaustif qui continue d’envoûter l’homme que je suis devenu (comprendre : sans couches culottes), autant que de réveiller le bambin qui somnole toujours en moi (Areu-areu !).

Une subliminale fascination orchestrée près de deux heures durant par le formidable thème du tout aussi formidable Jerry Goldsmith. Ses claquements de fouet battant la mesure, suggèrent autant ceux des cow-boys sur le flanc de leurs montures que des négriers sudistes sur le dos de leurs esclaves. Cet immense compositeur fait montre une nouvelle fois de toute sa maîtrise philharmonique moderne, traversée d’une folle énergie rythmique et d’une grande créativité. Avec "Rio Conchos", le souffle d’Ennio Morricone effleure déjà nos tympans…

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Richard Boone

La scène inaugurale est sidérante avec des indiens apaches abattus alors qu’ils commémorent la mort d’un des leurs. Le tueur c’est John Lassiter (Richard Boone), un confédéré (un soldat gris) au chômage technique depuis la fin de la guerre de sécession. Il est capturé par le 7ème de cavalerie (les soldats bleus) pour avoir utilisé un fusil automatique bien spécifique (les peaux rouges massacrés, c’est secondaire…), ne pouvant provenir que d’un stock volé à l’armée. Il aura comme périlleuse mission de retrouver ces armes détenues par un colonel sudiste déchu, un certain Theron Pardee (Edmond O'Brien). Le commando sera d’une composition pour le moins hétéroclite avec Rodriguez (Anthony Franciosa, futur héros de la série "Matt Helm") un repris de justice que Lassiter choisit car il parle la langue, les voleurs se trouvant au Mexique. Il sera escorté par le capitaine Haven (Stuart Whitman, futur marshall Jim Crown dans la série "Cimarron") et, cerise sur le chaos pour un ex confédéré vaincu, par un sergent noir (Jim Brown).

Lors de l’arrestation de Lassiter, un plan n’avait pas manqué de m’interpeller, avec ce regard méprisant lancé au sergent Franklyn en découvrant la couleur de sa peau, témoignant du dépit toujours tenace des gars du sud. On apprendra qu’il voue également une haine viscérale aux apaches pour avoir massacré sa famille.  C’est notamment avec ces dysfonctionnalités psychologiques, impropres au genre, que Gordon Douglas va s’atteler à faire imploser les fondations parfaitement calibrées du western héroïque de papa. Car, au final, aucun des protagonistes, du plus pondéré au moins équilibré, ne se comportera comme un personnage déterminé agissant en fonction de la morale. Le mythe vertueux du personnage Fordien, père fondateur des plus grandes fresques westerniennes, est bafoué. Les braves et valeureux héros laissent leurs places à des individus guidés par des quêtes strictement individualistes, agissant uniquement pour leur propre intérêt.

Si la haine et la rancœur sont des moteurs d’intention pour Lassiter, dépeint comme un justicier raciste, le mexicain reste un électron libre, couard et manipulateur, juste motivé par l’appât du gain. L’éthique ne brille pas non plus chez les représentants de l’autorité. Haven, l’officier de Westpoint est un carriériste revanchard. C’est lui qui avait le commandement de l’arsenal subtilisé, et il rêve de prouesses susceptibles d’en faire un général. Un Custer sommeille probablement en lui… Alors que le sergent noir, en apparence l’équipier le plus modéré de l’expédition, n’hésite pas à passer outre les ordres hiérarchiques comme lorsqu’il souffle discrètement au mexicain qu’il a une arme sous son siège. Même la femme apache (Wende Wagner) enlevée aux siens durant leur périple, malgré son caractère fort de squaw indomptable, finira par épauler les visages pâles, menant les siens à leurs pertes.

Cette pellicule est un véritable pavé dans la mare à abreuver les montures assoiffées de "The Searchers" (John Ford, 1956) dont il est sa parfaite antithèse. Si on y retrouve bien le même fond, articulé autour des enjeux d’une mission périlleuse, dans une période post guerre de Sécession et saisie dans une relation identique aux paysages naturels somptueux (avec le décor du "Rio Conchos" à la place de celui de Monument Valley), toute la forme se pose comme son stricte négatif.

Je sais qu’il est pour le moins audacieux de jeter ici la comparaison avec cette pierre philosophale du genre. D’autant que, malgré l’utilisation d’un cinémascope (presque) hypnotique, "Rio Conchos" ne fait pas preuve d’autant de velléités artistiques au niveau de la mise en scène et de son esthétique. Mais tout le film est une grande épopée aventureuse, jonchée de morceaux de bravoures, fonctionnant depuis l’intro comme une véritable introspection du mythe, avant que toute la dernière partie et le final tendent à redonner un peu de crédit à mon point de vue. La découverte de cette habitation coloniale typique des demeures de Louisiane, érigée en plein désert à la frontière mexicaine est stupéfiante. Un mirage qui tutoie à la fois l’élégiaque et la fantasmagorie fellinienne. Ou quand la mégalomanie de l’ex-colonel sudiste qui refuse la capitulation de la confédération, semble influencer les rêves fantasques du Fitzcarraldo d’Herzog (Werner Herzog, 1982)…

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Stuart Whitman

Porté par le badass Richard Boone ressuscité d’"Alamo" (John Wayne, 1960), accompagné par la belle mais très sériesque ("Cimarron") gueule de Stuart Whitman, le charme rital d’Anthony-Matt Helm-Franciosa, les solides épaules de Jim Brown qui repartiront bientôt à la recherche d’autres 100 fusils (1969), le caractère bien chaussé d’Edmond O'Brien, l’oscarisé de "La comtesse aux pieds nus" (1954), la beauté sauvage d’une Wende Wagner à la carrière discrète (elle décédera à 53 ans) composent un casting aussi soigné que la mise en scène.

L’action berce tout le métrage, le rythme épique ne retombant jamais, avec, par moments, une tonalité d’une étonnante cruauté comme cette scène interminable filmée à hauteur du sol où les protagonistes sont traînés sauvagement par des chevaux. À la manière d’un concert rock parfaitement maîtrisé, l’intro et le final émoustillent nos sens, jamais en répit tout le long de ce grand show, qui honore autant le western figuratif qu’il en moleste les conventions. Surtout "Rio Conchos" marquera, comme rarement auparavant, la dichotomie entre les personnages old school du Farwest des Sturges, Ford, Hattaway etc, et ce que deviendra le cow-boy moderne. Quant à Pierre le bambin, l’occasion était trop belle, avec la sortie du combo Bluray et DVD le 17 Février chez Sidonis Calysta, de remettre une couche. Areu-areu !



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