5 décembre 2020
DVD / Blu-ray

The Fog : Balance ton port

Par Pierre Tognetti

John Carpenter frappe un grand coup. Suffisamment fort pour laisser les spectateurs fantasmer qu’avec ce néo phénomène du serial killer, il y a dans l’univers du Bis un avant et un après J.C. C’est dire combien "The Fog" était attendu tel le messie !

On connaît toutefois les risques d’être l’homme d’une seule œuvre, surtout lorsqu’elle se retrouve canonisée. Ce n’est pas Tobe Hooper, avec son massacre texan, qui attestera du contraire. Avec "Assaut" (1976) qui assène un singulier coup de défibrillateur à l’actionner movie, et son Halloweenesque slasher, Carpenter à tressé les premiers lauriers d’une couronne réservée aux crânes de quelques rares réalisateurs, capables de vous appâter avec leur seul nom sur une affiche. Un rang qui lui confère à présent auprès d’une nouvelle fan base (à laquelle je me joins), une certaine légitimité pour aborder sans complexes d’autres thématiques Bisseuses. Question abordage, cette histoire de fantômes marins tombait plutôt à point nommé…

J’apprends à l’époque, grâce au magazine MadMovies, la bible selon JPP des films fantastiques, que l’année de "La nuit des masque" (1978), John Carpenter a réalisé un téléfilm au titre plutôt évocateur de "Meurtre au 43ème étage" (1978). Mais n’étant pas résident étasunien, je n’arrive pas à mettre la main dessus (bien que n’ayant pas déménagé depuis, je me suis rattrapé). Autre news mais beaucoup plus déconcertante, cette biographie d’Elvis Presley (Le Roman d'Elvis 1979) qu’il réalise un an plus tard, encore pour le petit écran, avec dans le rôle-titre un inconnu nommé Kurt Russell… N’ayant pas là non plus d’acces prime, je reste pour le moins interloqué par la démarche artistique, me demandant bien ce que cette banane flambeuse est venu faire sur son CV.

Pour le lycéen que je suis et ses camarades de visionnages, c’est l’heure des interrogations. Comment après un western urbain aussi surprenant et un horror movie aussi novateur, tournés dans un format cinémascope aussi formellement cinégénique, Carpenter a-t-il pu opter pour le cadre étriqué et contraignant du petit écran ? Et si au fond tout ceci n’était qu’un leurre, et qu’il n’était devenu qu’un simple exécutant à la solde des majors, alors en pleine période de reconquête d’une gloire passée. Ou plus prosaïquement, qu’une surconsommation de psychotropes liée à une notoriété prématurée avait inhibé son génie créatif.

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Avec son nouveau film, "The Fog" bien que le titre ne présageait pas d’une grande visibilité, je comptai bien y voir plus clair. D’autant que sa nouvelle association avec Debra Hill à l’écriture, représentait après "Halloween", une réconfortante nouvelle. Même si les deux tourtereaux se sont séparés entre temps, John Carpenter entretenant une liaison avec Adrienne Barbeau rencontrée sur le tournage suivant. Visiblement, il n’y a pas eu que des meurtres au 43ème étage… L’actrice étant au générique, j’espérais qu’à l’inverse des conditions météorologiques annoncées, l’ambiance sur le plateau fut au beau fixe.

« Is all that wee or seem but a dream within a dream » (tout ce que nous croyons voir n’est qu’un rêve dans un rêve) Edgar Allan Poe.

En citant en préambule dans "The Fog" un écrivain qui s’est notamment illustré avec des contes et récits énigmatiques, Carpenter apporte un éclairage sur ses notes d’intention, sérieuses et forcément empreintes de classicisme. Ce que confirme la scène pré-générique avec ces enfants écoutant religieusement une espèce de vieux loup de mer conter une légende urbaine, transmise par les anciens. C’est celle de Blake, un riche armateur et son équipage, (on apprendra plus tard qu’ils avaient la lèpre), qui cernés par un brouillard exceptionnel, échouent leur navire sur les rochers, suite à un acte délibéré de mauvais aiguillage par les ancêtres bâtisseurs d’Antonio bay. Ils périront tous, et les habitants récupèreront la riche cargaison. C’était le 21 avril 1880, soit il y a cent ans, à cinq minutes près comme le précise la montre gousset en arrière-plan.

Si depuis cette date il n’y a plus jamais eu de brouillard, il est susceptible de revenir pour ramener avec lui les marins échappés de leurs tombeaux aquatiques. Le jour de la résurrection (JC sort de ces corps !) et de la vengeance a sonné. Alors que je pensais voir une réalisation à hauteur de gamin, un plan balaye lentement l’écran de bas en haut, depuis le feu de camp jusqu’à la côte californienne. Ce qui a l’avantage de faire disparaître Captain igloo et ses Goonies, et d’allégoriser la remontée à la surface d’une épave (ou d’un sous-marin, mais ce n’est pas le thème…).

Après "Halloween" et ses clins d’œil à Hitchcock à qui il voue une grande admiration, John Carpenter va y aller plus franc dans la référence. D’abord avec le choix du site, Bodega Bay, ou a été tourné "Les Oiseaux" (et ou sera d’ailleurs réalisé "Les Goonies", cinq plus tard. Mais sans Captain Igloo). Ensuite en empruntant Janet Leight, l’actrice douchée de "Psychose", œuvre culte qui inspirera en filigrane l’histoire de son boogeyman. "La Nuit des Masques" pour lequel il avait déjà pris la fille (« pris » pour le rôle de Laurie Strode, hein ! On n’était pas au 43ème étage !), Jamie Lee Curtis qu’il remet à nouveau devant la caméra. Autre allusion, plus subtile pour un œil moins cinéphile, celle de son apparition à la manière des furtives private jokes du grand Hitch.

Dans le petit port de pêche, on se prépare à célébrer cet anniversaire qui coïncide avec celui du naufrage. Alors que l’horloge sonne son douzième coup, Carpenter va à nouveau faire preuve d’un grand savoir-faire pour installer un climat stressant. On sait depuis "Assaut" et "Halloween" qu’il affectionne ces atmosphères oppressantes lui permettant de prendre le contrôle de nos émotions. Il excelle dans cet art, ce que "The Fog" va attester. Grâce au Cinémascope, auquel il ne renoncera plus le reste de sa carrière, avec ces rues et commerces désertiques, Il donne une profondeur spectrale au néant, à la nuit.

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Pour parachever le décorum, il rajoute quelques effets bien sentis comme ces lumières qui s’éclairent seules, le compteur d’une pompe à essence qui s’emballe avant que le pistolet ne déverse le carburant, les cabines téléphoniques qui sonnent, les phares et les klaxons des voitures parquées qui se déclenchent, ou encore celle élevée par un pont dans un garage pourtant fermé. Il est assez probable que la mise en scène de cet environnement a dû donner quelques idées à Stephen king pour leur future collaboration sur "Christine" (1983). C’est ainsi que Carpenter suggère l’arrivée imminente des morts vivants, amorcée par de brutales coupures de courant.  Pour l’habillage sonore, Carpenter ressort son synthétiseur avec un nouveau score toujours aussi minimaliste que redoutablement efficace.

Coté brouillard, c’est un peu plus compliqué. Censé symboliser une effrayante entité maléfique, l’épais manteau blanchâtre en tant que cœur de l’intrigue se devait d’être parfaitement réussi. Mais nous ne sommes alors qu’à la fin des 70’s, et les techniciens n’ont pas encore les outils nécessaires pour réaliser ce type d’effets spéciaux. Il en faut plus que cela pour démotiver un Carpenter qui a déjà fait preuve d’ingéniosité dans un passé récent. Un simple cylindre qui crache une fumée blanche fera l’affaire pour le Mac Gyver des SFX. Même remis dans le contexte, il faut bien admettre que « le truc » est un peu léger, au point de se demander si ce n’est pas plutôt la fumée crapotée d’une Marlboro (ceci n’est pas un placement de produit !). Si ce n’est pas le point fort du film, cela ne nuira en rien au climax terrifiant. D’autant qu’on fera preuve d’indulgence en apprenant combien le vent de la cote a posé de gros problèmes de stabilité pour cet artifice que Carpenter souhaitait utiliser en décor naturel.

Quant aux revenants, leur apparition avec l’abordage d’un chalutier, vaut à elle seule le détour (si vous deviez en faire un pour accéder à votre lecteur…). Carpenter a particulièrement soigné ce passage avec en point d’orgue ce plan absolument subjuguant du clipper jaillissant du brouillard, toutes voiles déchirées, lui conférant une effrayante apparence fantomatique. Un coup magistral, comme ceux assénés par les crochets de morts-vivants cantonnées pour le coup à des silhouettes de lambeaux. Big John (notez qu’il a pris de l’épaisseur à ce moment du récit et de mon papier) joue avec les contre-jours pour suggérer leurs formes, ce qui les rend d’autant plus flippantes, même si on l’imagine aisément contraint par le timing imposé et le budget. Mais on sait que Carpenter aime jouer de l’abstraction, et c’est très réussi pour cet instant très slasher.

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Adrienne Barbeau

Si dans notre fauteuil de spectateur nous connaissons à présent la nature du danger qui guette les habitants d’Antonio Bay, eux n’ont que leur croyance pour nourrir leur paranoïa. De manière plus rationnelle, ils peuvent compter sur la vigilance de Stevie Wayne incarnée par la nouvelle Madame Carpenter. Adrienne Barbeau qui, après le 43ème étage, grimpe dans le phare de la baie ou est installé la radio dont elle est l’animatrice. Un autre occasion d’apprécier un travelling vertigineux en cinémascope plongeant sur les marches. Le timbre glamour de sa voix fait résonner sur toute la ville l’avertissement d’une menace grandissante au fur et à mesure ou le brouillard avance. Ou comment depuis "Les guerriers de la nuit" (réalisé par Walter Hill en 1979), les discs jockey women avertisseuses sont à la mode…

Une nouvelle fois, Carpenter met son histoire sur les épaules d’une femme. Après avoir héroïsé la petite Jamie, c’est à présent au tour de la (un peu plus) mature Adrienne d’endosser le costume du premier rôle animée par un gros instinct de survie. Elle assure le fil rouge du film en le rythmant de sa voix de plus en plus grave au fur à mesure où elle voit le brouillard envelopper la ville. Avant un basculement en mode survival lorsqu’elle devra repousser les morts vivants depuis son phare.

Carpenter finit par enfin lâcher ses créatures féroces sur la ville, dans laquelle il a pris soin d’installer toute une galerie de personnages. On peut soupçonner le placement de potes, voire une espèce de Tarantino mania avant l’heure avec des choix instinctifs, notamment avec le rôle dispensable de Janet Leigh. Pourtant cette multiplication de pistes renforce l’intérêt lorsque l’on apprend qu’il doit y avoir six morts, et qu’au repli final on compte une vie restant à prendre. Un assaut scindé en deux lieux opposés, mais dans chacun desquels, fidèle à son désormais modus operandi, John Carpenter cloisonne tout son monde pour mieux en extirper le jus de leur vraie nature.

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Janet Leigh

D’un côté le phare pour à la fois matérialiser la haine des assaillants (c’est un faux qui a précipité leurs morts) et faire ressortir l’instinct de survie de Wayne. De l’autre la chapelle en mode churche invasion ou l’on apprendra d’abord qu’elle a englouti la plus grosse partie du trésor, et le rôle du père Malone (Hal Holbrook), descendant direct des instigateurs de la fausse manœuvre. Forcément très ironique quand on connait les convictions de ce fervent protestant, que de voir ainsi exploser les vitraux et autres ostentatoires signes religieux. Sans compter la découverte de métal dont est fait la grosse croix. Ou comment ouvertement dénoncer les richesses de l’église... Coté second degré, très prégnant, on n’aura pas manqué un peu plus tôt de sourire avec cet échange entre Jamie Lee curtis et le chauffeur qui l’a prise en stop. Ou comment s’émanciper de son statut de prude baby-sitter en se mutant en mangeuse d’homme, le tout en l’espace de seulement deux ans…

Comme le laissait présumer la citation d’Edgar Allan Poe, Carpenter a jeté un peu plus d’huile sur le feu des critiques américaines, qui le voit désormais comme un petit réalisateur cantonné à des genres populistes. Toutefois, de l’autre côté de l’atlantique, devant notre magnétoscope, pas besoin d’une longue vue pour apercevoir ruisseler sur son front pas encore dégarni les gouttes de la passion. Car le moins que l’on puisse apprécier c’est que Carpenter sait raconter de vraies histoires, lorsqu’il qu’il met en scène ce Bis que les grands défenseurs de la bienséance dénigreront de façon épidermique. Mais peu en importait aux jeunes spectateurs que nous étions, et aux fans que nous resterons, découvrant à chacune de nos nouvelles rides sur notre visage le charme d’œuvres qui (elles !) se bonifient avec le temps.

Dans les années 80, Carpenter se montrera incroyablement prolixe et érigera LA plus grande filmographie de cette décennie vidéoclubienne. Ce "The Fog", ambiancé comme un gohst flick et secoués par de violentes déflagrations bien slasher, en est indissociable. On peut y voir (pour les plus acharnés) quelques similitudes dans la mise en scène avec celle de l’invasion des templiers zombifiés du "Retour des morts vivants" de Amando De Ossario (1973). Cependant, en tirant plus sur la corde fantastique que celle horrifique, il est évident (et avéré) que l’américain rend hommage aux films d’épouvantes gothiques anglo-saxons et aux films de pirates, dans un esprit passionnément rock n’roll, un quart de siècle et plusieurs millions de dollars avant la saga hygiénique du pirate des caraïbes. Des brigands des mers auxquels il adressera un nouveau clin d’œil avec la bande de desperados kidnappeurs de "New York 1997" (1981).

Il rajoute une belle nouvelle pièce à ce qui va devenir désormais son style, celui d’un réalisateur a l’immense génie créatif, animé par une énergie communicative même saupoudrée de cette paranoïa étatsunienne si typique des 70’s. Ce grand amoureux de l’histoire de son pays se plait ici à déterrer des cadavres manchots du fond de l’océan, comme ses pères spirituels ont exhumé ceux peinturlurés des plaines du grand ouest.

"The Fog", injustement mésestimé à cause peut-être d’une facture fantastique et jugée trop classique, mérite pourtant amplement de (re)trouver grâce à vos yeux, avec cette nouvelle réédition. Alors ne boudez pas le plaisir de (re)plonger 40 ans après dans ces eaux abyssales embrumées, éclairés par les lueurs vintage d’un cinéma aujourd’hui disparu et guidé par un réalisateur tâcheronneur comme on n’en verra plus. Et ce même avec une météo plus clémente, mille sabords !

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