18 septembre 2020
DVD / Blu-ray

Théâtre de Sang : Horreur Shakespearienne

Par Gabriel Carton

La filmographie de Vincent Price fourmille de sociopathes meurtriers, de flamboyants psychopathes à l’égo surdimensionné, depuis le propriétaire terrien Nicolas Van Ryn (Dragonwyck, Joseph L. Mankiewicz, 1946) jusqu’à l’acteur déchu Paul Toombes (Madhouse, Jim Clark, 1974) en passant par le chasseur de sorcières Matthew Hopkins (Le Grand Inquisiteur, Michael Reeves, 1968) et bien sûr l’inénarrable Anton Phibes (dans le formidable diptyque produit par American International Pictures, L’Abominable Dr. Phibes et Le Retour de l’Abominable Dr. Phibes, Robert Fuest, 1971, 1972). Parmi cette myriade de personnages hauts en couleur, il en est un que Price affectionnait particulièrement : l’acteur de théâtre shakespearien Edward Kendal Sheridan Lionheart (Théâtre de Sang, Douglas Hickox, 1973) dont le répertoire est éclaboussé de sang par une folie vengeresse.

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Vincent Price

Vincent Price ne s’en est jamais caché, interpréter les créatures de Shakespeare à l’écran était un rêve que son trop grand succès dans le cinéma horrifique a rendu impossible. Si le rôle de Richard III dans La Tour de Londres (Roger Corman, 1960) lui a permis d’approcher l’un des personnages clés de l’œuvre du barde, le texte n’y était pas, et c’est bien avec Edward Lionheart dans Théâtre de Sang que l’acteur a enfin pu gouter, vers et prose, le fruit de la plume de Shakespeare.

Humilié par la critique, Edward Lionheart, l’égo meurtri, décide de mettre fin à ses jours en se jetant dans la Tamise. Deux ans plus tard, ceux qui ont ridiculisé ses interprétations trop habitées sont l’un après l’autre assassinés et chacune des scènes de crime fait échos à la mort d’un personnage d’une pièce de Shakespeare. Se pourrait-il que, d’outre-tombe, Lionheart exerce une ironique vengeance sur ceux qui n’ont pas su reconnaître son génie ? On l’aura compris, Théâtre de Sang est un savoureux jeu de massacre dont les enjeux sont immédiatement identifiables pour qui s’est auparavant délecté des plans délirants de l’Abominable Dr. Phibes pour venger la mort de son épouse. L’intérêt principal du film d’Hickox réside dans la mise en place de chaque mort, chaque exécution est une scène au service d’un Vincent Price qui jubile, déclamant les répliques choisies de Jules César, Othello ou Le Roi Lear.

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Diana Rigg

Mais Vincent Price n’est pas le seul attrait de ce Theatre of Blood, british en ses moindres parcelles de pellicules. Diana Rigg, éternelle Emma Peele, apporte une caution shakesperienne de plus, dans le rôle d’Edwina Lionheart, fille et complice de l’acteur, après avoir interprété Helena dans Le Songe d’une nuit d’été (Peter Hall, 1968) et Portia dans Julius Caesar (Stuart Burge, 1970). Malgré l’auréole d’une célébrité nouvelle depuis Au Service Secret de Sa Majesté (Peter R Hunt, 1969), l’actrice se prête avec joie à l’exercice du film d’épouvante et considère encore Théâtre de Sang comme l’un de ses films favoris. Nul doute que le caractère chaleureux de son principal compagnon de jeu y soit pour quelque chose.

Le reste du casting est en grande partie composé d’acteurs ayant au moins une expérience théâtrale, télévisuelle ou cinématographique des pièces de Shakespeare, ainsi Ian Hendry, Harry Andrews, Robert Coote ou Sir Michael Hordern offrent un panel appréciable de « thespians ». Robert Morley, habitué des rôles de gentlemen pompeux que l’on retrouvera en Oscar Wilde (Gregory Ratoff, 1960), Mycroft Holmes (A Study in Terror, James Hill, 1966) ou en critique non plus théâtral, mais gastronomique dans La Grande Cuisine (Ted Kotcheff, 1978), joue de ses airs hautains et transcende le concept même de cabotinage pour survivre à l’aura d’un Vincent Price survolté. Théâtre de Sang est aussi l’occasion d’admirer l’immense Dennis Price dans l’une de ses toutes dernières apparitions à l’écran, l’acteur, sans lien aucun avec son homonyme en tête d’affiche, décédant l’année de la sortie du film, d’une crise cardiaque à 58 ans, âge qu’un alcoolisme galopant faisait paraître bien plus élevé.

Anciennement connue comme la Marilyn Monroe britannique, la blonde et pulpeuse Diana Dors qui ajoute Théâtre de Sang à un tableau de chasse horrifique qu’elle constitue depuis le début des années 70 (Nothing but the Night, From Beyond the Grave, Craze…), Madeline Smith, récente « Hammer girl » et future « Bond girl » et Joan Hickson, historique Miss Marple, complètent un casting fleurant bon le Swinging London qui fait tout le charme du film d’Hickox. Seule Coral Browne ne semblait pas heureuse de se commettre dans un de ces films d’horreurs indignes de sa carrière exemplaire, bien lui en a pris pourtant, puisqu’elle y a rencontré son futur époux, nul autre que la star du film, Vincent Price.

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Edité par ESC Distribution le 19 Aout 2020

Théâtre de Sang est un film extrêmement représentatif de cette bulle temporelle dans laquelle se trouve le cinéma d’épouvante britannique à l’aube des 70’s, hors du gothique hammerien et des costumes d’époque, mais encore loin de sacrifier son style aux gimmicks et aux modes qui imposent outre-Atlantique les nouveaux standard de l’horreur contemporaine. L’année suivante, Vincent Price retrouvera American International Pictures et son ami Peter Cushing, pour un Madhouse (1974) qui n’est pas sans évoquer les méfaits d’Edward Lionheart, mais dans le milieu, cette fois, du cinéma d’épouvante. Price y interprète un ténor de l’horreur dont le talent, estime-t-il, n’est pas reconnu à sa juste valeur, les meurtres ne sont plus inspirés de Shakespeare, mais d’une série de films consacrée au Dr. Death qui n’est pas sans rappeler un certain Dr. Phibes : la mise en abîme était complète.

Après Brannigan (avec John Wayne, Richard Attenborough et Judy Geeson, 1975), Opération Delta (avec James Coburn, 1976) et L'ultime attaque (avec Burt Lancaster et Simon Ward, 1979), tous trois de haute tenue, Douglas Hickox se consacrera principalement au petit écran, pour lequel il réalisera notamment une adaptation du Chien des Baskerville avec Ian Richardson (1983). Quant à Théâtre de Sang, le film est probablement devenu l’un des plus célébrés de son auteur et continue de vivre sa vie de film culte, se payant même le luxe d’une adaptation théâtrale en 2005, avec Jim Broadbent dans le rôle principal et Rachael Stirling (la propre fille de Diana Rigg) dans celui de sa fille, adaptation improbable, comme le nom de la compagnie qui l’a montée, et succès mitigé, mais c’est une nouvelle boucle bouclée, puisque ce sont bien les planches que brule Edward Lionheart cette fois.

ESC Distribution nous permettra dès le 19 aout prochain, de profiter à nouveau de Théâtre de Sang dans une édition collector Blu-ray/DVD sous la bannière « British Terrors ». A l’intérieur de l’attrayant digipack, nous aurons le plaisir de trouver l’immanquable livret de 16 pages, mais c’est surtout sur le disque que le principal bonus résidera : un entretien à coup sûr éclairé et éclairant avec Christophe Lemaire, auteur de Dans les Griffes de la Hammer, et initiateur de la réédition intégrale de la revue Midi-Minuit Fantastique.

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