DVD / Blu-ray

Tusk de Kevin Smith

TUSK

Disponible en DVD, BLU-RAY et VOD le 11 mars chez Sony Pictures Home Entertainment

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Quelle mouche a bien pu piquer Kevin Smith en réalisant un film aussi long que les défenses d'un morse ? Précisons tout-de-suite que "Tusk" a bénéficié d'une sortie en salle aux Etats-Unis contre un direct-to-DVD en France après un passage éclair au Festival de Gérardmer. Ce choix de distribution signe là sans aucun doute l'échec artistique d'une production « horrifiquement » sympathique qui vire en quelques minutes à la potacherie de (trop) mauvais goût.

Le générique d'ouverture indique pourtant qu'il ne s'agit pas d'une production View Askew. Exit donc les employés modèles du Quick Stop squatté par les mythiques Jay and Silent Bob (campé par le réalisateur en personne, est-il nécessaire de le rappeler). Les banlieues du New Jersey laissent ainsi place aux palmiers de Los Angeles puis aux routes sinueuses du Canada. Le réalisateur porte à l'écran pour la première fois l'univers qu'il a créé dans ses podcasts loufoques menés tambour battant avec l'aide de son fidèle camarade Scott Mosier, tour-à-tour acteur, producteur ou même monteur des productions Smith.

"Tusk" puise son inspiration dans l'un de ces bien-nommés SModcasts au cours duquel il fut question d'une petite annonce envoyée par un naufragé ayant survécu grâce à… Un morse (!). En voici le contenu : « Pour devenir mon colocataire, vous devez être prêt à porter un costume de morse pendant 2h par jour environ (en pratique, pas 2h chaque jour, il s'agit plus d'un ordre d'idée de la charge qui vous attend). Une fois dans le costume, vous devez ÊTRE un morse : il ne doit pas y avoir de parole telle qu'un homme le ferait, avec une voix d'homme, et toute communication doit se faire sur l'intonation d'un morse. »

Quelques heures plus tard, le réalisateur propose sur son compte Tweeter de voter pour ou contre une adaptation cinématographique de l'épisode alors intitulé “The Walrus and the Carpenter”, titre provisoire du film. Kevin Smith cherche en parallèle à faire financer l'ultime volet de "Clerks" dont il a achevé le scénario quelques mois auparavant. Malheureusement, Bob Weinstein ne répond pas (encore) à l'appel. Le réalisateur se lance donc joyeusement dans la production de cette petite série B, en espérant que la légèreté du budget (2 millions de dollars) permettra d'engranger les recettes nécessaires et suffisantes à la mise en chantier du tant attendu "Clerks III".

La méthode a d'ailleurs fait les grandes heures du cinéma de Roger Corman, à une époque où les films d'exploitation avaient encore droit à un passage en salle. L'ère du vidéoclub a ensuite pris fin quelque part à Hermosa Beach en Californie. Le Blu-Ray, quant à lui, peine à s'imposer face au marché du DVD qui reste majoritaire chez les amateurs comme chez les cinéphiles. "Tusk" aurait donc eu sa place dans les rayons d'un vidéoclub des années 80 aux côtés du "Toxic Avenger" de Llloyd Kaufman ou du "Street Trash" de Jim Muro.

Ce petit rappel historique devrait réajuster la critique du réalisateur envers la communication ratée autour du film, notamment à cause de l'absence du morse dans la bande-annonce, selon lui. Il y a bien sûr un voyeurisme tordu à vouloir découvrir le monstre qui apparaît finalement dès la première heure du film entrecoupée de flashbacks plus interruptifs qu'explicatifs (pour ne pas dire intrusifs) à propos des liens sentimentaux qui unissent Wallace/Justin Long à Allison/Génesis Rodríguez.

On croyait que l'échec de son "Père et Fille", première incartade hors univers View Askew, l'avait échaudé en matière de sentimentalisme niaiseux. Il n'en est rien. Kevin Smith a déjà fait ses preuves en matière de couple avec les excellents "Clerks", "Mallrats" et "Chasing Amy". C'était alors les années 90. Les geeks commençaient à peine à sortir au grand jour. Il faisait bon discuter sexe, Marvel et burgers entre deux débats sur "Star Wars" à la supérette du coin.

Kevin Smith, à peine âgé de trente ans, se faisait le chantre de cette génération dont les pères de substitution s'appelaient John Landis et Stan Lee. Quentin Tarantino mettra un terme à cette courte période en y apposant son sceau, reléguant son petit camarade à la cachette secrète de Jay and Silent Bob dans le New Jersey, avec son lot de comics parodiques Bluntman et Chronic et de podcasts déjantés.

Vingt ans plus tard, après un détour par le genre buddy cop comedy (cf : "Top Cops"), Kevin Smith s'essaie une première fois au sous-genre de l'horreur en 2011 ("Red State"), ce qui l'encourage à réitérer en 2014 pour Tusk, premier volet d'une trilogie monstrueuse auquel succéderont "Yoga Hosers" puis "Moose Jaws". Le triptyque s'annonce comme le pendant horrifique du "View Askew Universe", à partir d'un même leitmotiv, à savoir l'exhibition de monstres marins ("Tusk" et "Moose Jaws") et démoniaques ("Yoga Hosers") que devra affronter le détective Guy LaPointe, équivalent québecois du docteur Van Helsing.

A cette occasion, Kevin Smith reprend ses bonnes vieilles méthodes de tournage en commençant par s'entourer d'une équipe de fidèles collaborateurs, certains le rejoignant en route pour le deuxième épisode dont le tournage s'est achevé en Janvier. La présence de Jason Mewes et de Stan Lee au casting de "Yoga Hosers" laisse ainsi espérer une apparition de Jay and Silent Bob. Mais revenons-en à nos morses.

La distribution de "Tusk" ressemble à l'étale de la criée, après être allé repêché deux ou trois acteurs dans la récente filmographie du cinéaste. Justin Long écope du premier rôle après son apparition dans Zack et Miri font un porno. Michael Parks compose un merveilleux psychopathe morsophile (et… phage !) proche du pasteur démoniaque de Red State. L'acteur, que l'on a pu voir dans les deux volumes de "Kill Bill" ou dans le récent "Django Unchained", aurait-il servi de caution à Kevin Smith qui aurait proposé le rôle de Guy LaPointe à Quentin Tarantino en personne ?

Quoi qu'il en soit, le refus du cinéaste, trop occupé à la production de son prochain western, "The Hateful Eight", a ouvert les portes du petit monde des SModcast à un acteur qu'on imaginait jusqu'alors très éloigné de cet univers : Johnny Depp (et à sa fille, Lily-Rose Depp, au centre de l'intrigue de Yoga Hosers). Cette surprenante présence au casting laissait envisager le pire, au vu de la « sparrowisation » contagieuse de ses dernières apparitions à l'écran ("Dark Shadows", "The Lone Ranger" etc.).

Le déhanché du pirate s'est ici canalisé dans le corps plus lourd d'un personnage à l'humour étrangement trop léger pour Kevin Smith. Cette bonne surprise prend fin dès lors que l'acteur s'efforce de distordre les intonations de sa voix pour singer un québecois (ou un français, on ne sait plus trop) essayant de parler anglais.

Ouvrez-donc vos oreilles : vous n'avez pas fini de l'entendre déblatérer sur les variantes de la poutine, ce plat québecois composé de frites et de fromage fondu, le tout recouvert d'une sauce brune. Cette même sauce, le cinéaste prétend la faire monter en invoquant les morts. Vous ne rêverez donc pas en croyant reconnaître l'ex-mignon petit Haley Joel Osment dans la peau de Teddy, un podcaster bouffi qui s'amuse à regarder la vidéo virale du Kill Bill Kid se coupant la jambe par inadvertance avec un sabre.

Quelle n'est pas ma gêne quand il me faut reconnaître que le reste est anecdotique. Certes, le mauvais goût comique assumé de Kevin Smith refait ponctuellement surface ici et là (le podcast Not-See Party jouant sur l'amalgame avec un parti politique allemand des années 30 tristement célèbre). Les références geek et cinéphiles ne manquent pas non plus d'abonder (le logo du Not-See Party faisant référence à celui du Batman de Bob Kane et du Fatman de Silent Bob) dans un film où le détective révèle tenir ses méthodes d'investigation du "Big Leboswki" des Frères Coen.

Il faut également reconnaître au réalisateur la volonté de ne pas verser dans le trash le plus sordide. L'opération qui voit la transformation de l'homme en morse n'est suggérée que par des gros plans sur des outils chirurgicaux ensanglantés. Tout au plus peut-on se fendre d'une moue de dégoût devant la jambe amputée de Justin Long. L'horreur viscérale passe plutôt par la parole, point de force du cinéma de Kevin Smith, lorsque Guy LaPointe décrit méticuleusement le processus opératoire du marin psychopathe Howard Howe/Michael Parks.

C'est une fois la bête révélée que le film hésite entre l'horreur et le ridicule. La question n'est pas de remettre en cause la crédibilité du costume du morse, critique que le réalisateur doit injustement essuyer d'interview en interview. Il s'agit plutôt de s'interroger sur le point de vue du cinéaste à l'égard du monstre qu'il a enfanté. Personne ne peut reprocher à Kevin Smith de ne pas avoir l'ambition d'un Stanley Kubrick. Ce serait lui faire un mauvais procès d'intention. En revanche, montrer un homme dans la peau d'un morse hurler à la mort dans un décor proche des égouts burtoniens du Pingouin de "Batman Returns" efface toute la sympathie que pouvait nous inspirer l'attitude geek bon enfant du cinéaste qui essaie de sauver son film dans une ultime parade. Où se cache l'homme dans la bête ? Telle est la question. Le réalisateur se contente de faire pleurer son morse pour toute réponse.

"Tusk" révèle au grand jour les failles d'un cinéma sympathique mais immature, soumis dans ses plus mauvaises productions au diktat du cool.  De la bonne blague à la complaisance, il n'y a qu'un pas. Kevin Smith a fait le saut de l'ange.

Robert Z. Fink

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