19 octobre 2019
Festivals

AFF 2018 Nils Tavernier et le facteur cheval

FOCUS : L’incroyable histoire du facteur cheval, de Nils Tavernier


Nils Tavernier tourne peu, mais il tourne bien. 5 ans après cette belle promesse de cinéma qu’était "De toutes nos forces", "Le fils de Bertrand" mais surtout documentariste chevronné revient avec un "L’incroyable histoire du facteur cheval", troisième film qui devrait lui assurer la reconnaissance de ses pairs, et espérons-le des spectateurs. Le film raconte l’histoire (vraie et effectivement incroyable) d’un facteur solitaire dans la Drome du XIXème siècle qui bâtit durant 33 ans un palais de roches pour sa fille.  Une histoire à la simplicité cristalline au diapason de son personnage principal, rural taiseux dont les difficultés à communiquer ne sont jamais prises en défaut par un récit épuré à l’os. Un pari risqué en l’absence de toutes dimensions romanesque susceptible d’extrapoler sur la singularité du personnage, qui reposait uniquement sur les propriétés intuitives et sensorielles de la mise en scène.

Or, "L’incroyable histoire du facteur cheval" fait partie de ces films dont tous les compartiments semblent s’aligner naturellement sur la même note. De sa photographie magnifique mais jamais poseuse, qui sublime ses décors naturels pour mieux évoquer la connexion terrienne et spirituelle des personnages à leur environnement. De l’interprétation de Jacques Gamblin, dont le visage d’une minéralité peu commune se conjugue avec l’image pour renvoyer à l’appartenance holistique du héros à son habitacle. L’intelligence prodigieuse du découpage, qui associe un sens consommé de l’ellipse à une immersion par le cadre pour raconter 50 ans de la vie d’un homme sur une durée extrêmement ramassée (on pense parfois à Excalibur de John Boorman)… Tout dans L’incroyable… renvoie à la noblesse d’un cinéma classique qui se posait en estrade du destin extraordinaires des gens simples, en caisse de résonance de leurs sentiments et en pupitre de leurs accomplissements. Un vrai grand film populaire au sens premier du terme, dont l’évidence ne contrarie jamais la noblesse, qui présente une compréhension de son médium qui n’a besoin de se reposer sur aucun dogme pour transcender sa profession de foi.


Nous avons eu la chance de rencontrer le réalisateur, qui s’est prêté avec plaisir à l’exercice de l’interview.

Le quotidien du cinéma : Quel a été votre premier lien avec cette histoire, et qu’est-ce qui vous a motivé à en tirer un film ?

Nils Tavernier : Il s’agit d’un projet qu’on m’a proposé. Je ne connaissais pas du tout cette histoire, donc je suis allé voir sur place, et j’ai vu un palais absolument incroyable, un terrain de jeu pour enfants. Je me suis dit que quelqu’un qui avait construit un terrain de jeu pour enfants avec des cailloux pendant 30 ans devait présenter un profil psychologique complètement dingue. Je suis revenu voir Alexandra Fechner, qui m’a proposé le film et je lui ai dit que j’étais d’accord pour le faire d’une manière à en faire un film heureux, gagnant qui va vers la réussite.  C’est pas un film pleureur du tout. Et elle a accepté ce système de travail.

LQC : Il y a quelque chose qui frappe dès le début, c’est le lien organique et spirituel que le personnage avec le décors qui l’entoure. C’est quelque chose qui se ressent aussi dans le choix de Jacques Gamblin, dont le visage est devenu quasiment minéral avec l’âge. Est-ce que cela vous a motivé pour le choisir, et comment avez-vous travaillé cette dimension-là ?

NT : La dimension minérale c’est compliqué… Mais ce qui est sûr c’est que le facteur Cheval dit s’inspirer des arbres, du vent, des oiseaux. Il y a donc un rapport à l’onirisme, au spirituel qui est énorme, on le voit sur son palais. Mais en même temps c’est quelqu’un d’extrêmement terrien, qui a un rapport avec la terre : c’est un constructeur, qui travaille de ses mains... Après j’ai écrit le film pour Jacques. Je voulais que ce soit lui qui le joue, et il a abordé le rôle de cette manière.  Il devait avoir un truc à la fois poétique et terrien.

L’autre chose qu’on a construit ensemble, et c’était important pour moi : on ne peut pas construire un palais avec des cailloux pendant 30 ans sans être un peu monomaniaque. Si on est monomaniaque, on est câblé cérébralement de manière un peu différente, et j’avais dit à Jacques qu’on est sur quelqu’un de différent. C’est un film sur la différence, sur l’exclusion et Facteur cheval était un homme considéré comme fou dans le village. Quand je lui ai dit que c’était aussi un petit garçon handicapé, des sentiments, de la parole, de sa relation au monde, je pense que c’était une bonne clé aussi pour le personnage. Je trouve Jacques absolument sublime dans le film.

LQC : Ce que j’ai trouvé très intéressant aussi, c’est que vous évacuez tout ce qui aurait pu tirer le projet vers le romanesque pour épurer la structure. C’est comme si vous misiez sur la capacité du spectateur à se projeter dans le cadre, mais aussi entre les images pour reconstituer la durée. C’est quelque chose qui s’est imposé à vous pendant la conception ?

NT : "Facteur Cheval" est un film qui raconte une histoire, mais c’est pas un film qui va verbaliser au spectateur sur la psychologie du personnage. C’est un film qui n’est pas bavard, où les gens comprennent ce qui se passe entre les êtres et leur évolution. Après une des difficultés, c’est que je traite de la vie d’un homme sur 80 ans. Donc à quel moment je prends de sa vie ? Moi j’ai commencé… Je pensais qu’il fallait arriver vite sur la construction de son palais, comme il s’agit du centre de l’histoire.  Et c’est vrai que toutes les ellipses…

A un moment donné je me disais : comment je traite les ellipses ? Et je me dis : Ou il s’est passé plein de trucs donc le personnage a changé, ou je ne traite l’ellipse que de manière temporelle, et je m’en fous de savoir s’il a évolué ou pas à ce moment-là. Je considère que l’évolution du personnage doit tenir sur 1H30. Donc même s’il y a 5 ans qui ont passé, le spectateur reste dans l’énergie affective, de ressenti. De temps en temps il y a des sautes dans le temps, je ne peux pas traiter 50 ans de la vie d’un homme en 1H30. Très vite, je me suis dit que la problématique n’était pas là, il faut qu’on fasse évoluer psychologiquement le personnage.  C’est ça qui m’intéressait. Mais les gens en avaient peur. Moi je pense que ça fonctionne finalement.

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