15 décembre 2019
Festivals

AFF 2018 : Un grand cru ?

L’étape de mi-parcours se rapproche lentement mais surement pour cette 19ème édition de l’Arras film festival, qui entérine un peu plus chaque jour le niveau très élevé de sa programmation. Mettons les pieds dans le plat : cette année 2018 est en passe de s’imposer comme un grand cru à travers sa programmation d’avant-premières, riches en propositions de cinéma audacieuses qui se font un point d’honneur à penser le monde plutôt que de se borner à en retranscrire ses évidences éculées.

Olivier Gourmet et Marina Foïs dans "Une Intime Conviction".

C’est notamment le cas d’"Une intime Conviction" (sortie prévue pour février 2019), excellente surprise réalisée par Antoine Raimbault, qui relate l’affaire Jacques Viguier et son acquittement aux Assises par Eric Dupond-Moretti, l’avocat préféré des plateaux-tv. On redoutait le prime time hagiographique qui viendrait nourrir la fiche publicitaire du juriste, on se retrouve au contraire avec un film qui confronte le spectateur à l’avilissement du processus judiciaire soumis à la fragilité du jugement populaire. « Le tribunal de l’opinion publique », tel pourrait-être le sous-titre d’un film qui s’intéresse moins à l’affaire qu’à ce qu’elle symbolise.

En effet, le cinéaste ne choisit pas de raconter le film du point de vue du célèbre avocat, mais adopte celui d’un personnage inventé pour les besoins du film, incarnée avec sa justesse habituelle par Marina Foïs. L’actrice enfile les habits de Nora, amie de la famille de l’accusé, qui va se perdre jusqu’à l’obsession en essayant de prouver l’innocence de celui-ci. Si le film reprend à son compte les codes du film de procès à travers le portrait de cette femme qui se noie progressivement dans les éléments du dossier, le cinéaste construit avant tout son film sur le conflit qui se construit progressivement entre elle et le juriste.

Si le cinéaste caractérise son héroïne avec la bienveillance nécessaire pour offrir un point d’ancrage solide au spectateur, elle se trouve progressivement mise en défaut par un Dupond-Moretti qui finira par détruire le bien-fondé de ses motivations. Le cinéaste convoque ainsi le processus d’empathie inhérent à son médium pour renvoyer le spectateur à la dimension pervertie de son propre jugement. Notamment lorsqu’il s’agit de prendre instinctivement faits et cause pour la figure de la justicière, opposée ici au bon sens réfléchis requis par le déroulement du processus judiciaire.

La démarche revoie parfois au cinéma d’Aaron Sorkin dans sa façon de confronter la faiblesse de ses contemporains aux principes qui définissent ses institutions. Notamment lorsque le cinéaste confronte directement le public (du tribunal, mais aussi celui dans la salle) à la dimension biaisée de son regard dans une plaidoirie finale que n’aurait pas reniée l’auteur de "The Social Network". Au-delà du folklore qui lui est associé, Dupond-Moretti devient ainsi une figure de Gardien du Temple (on pense aussi au Morgan Freeman du "Bucher des Vanités" de Brian De Palma), un rocher de sagesse auquel Olivier Gourmet prête sa présence massive.

"Une intime Conviction" est d’autant plus une heureuse surprise qu’il se situe donc à l’exact opposé de ce qu’on pensait avoir à l’écran. Certes, la démarche éprouve parfois ses limites. A force de privilégier la dimension obsessionnelle du personnage de Foïs, on peut reprocher au cinéaste de limiter l’implication du spectateur dans les tenants et aboutissants de l’affaire en elle-même. On ne peut qu’imaginer le KO que le film aurait administré au public s’il nous aurait conduit à partager franchement l’aliénation du personnage (même s’il faut saluer les efforts notables du montage en la matière). En l’état, même dans sa dimension parfois démonstrative, Une intime conviction force le respect par la maturité du propos, mais aussi de la capacité du jeune cinéaste à le convertir en projet de mise en scène. Un uppercut au foie, c’est déjà énorme.

"Pearl".

Puisque c’était la journée des surprises que l’on ne voyait pas venir, la matinée nous a gratifié d’un joli moment en apesanteur avec "Pearl," un autre premier  film réalisé par Elsa Amiel. La réalisatrice nous narre l’histoire de Léa Pearl, une bodybuildeuse sur le point de disputer la compétition de sa vie lorsque son ex lui met dans les pattes leur fils de 5 ans qu’elle ne connait presque pas. A l’instar d’"Une Intime conviction", on imagine sans peine ce qu’aurait pu donner un tel sujet dans les mains franco-françaises de quelqu’un qui s’en serait servi comme tremplin vers la chronique compatissante. Or, non seulement la réalisatrice ne regarde jamais son héroïne avec distance, mais en plus prends-elle le soin de l’iconiser elle et ses pairs athlètes désireux de couper les ponts avec le commun des mortels pour s’envoler vers l’Olympe.

La mise en scène frontale et près du corps, qui va rechercher la transmission sensitive des émois du personnage cohabite avec bonheur avec les parenthèses esthétiques dans lesquels Amiel sublime ces corps sans jamais trahir une quelconque distance castratrice. Pearl se pose ainsi comme une invitation onirique (en témoigne l’imagerie très américaine du long-métrage, plus propice à l’évocation) à casser les barrières qui nous sépare de ce monde et du personnage, féminisé et sexualisé à l’aune de la dimension mythologique qu’elle acquiert au fur et à mesure du long-métrage. Nous nous sommes entretenues avec sa réalisatrice, qui nous parle de la singularité heureuse du long-métrage.

Elsa Amiel (photo Jovani Vasseur).

 
QDC : Quel a été votre premier line avec le monde du bodybuilding, et qu’est-ce qui vous a donné envie de le mettre en scène ?

JC : Le lien s’est vraiment créée avec le projet du film. J’avais fait un premier court-métrage qui se passait dans le milieu de la boxe, et la thématique du corps et de la représentation du corps m’a toujours intéressé et j’avais envie de pousser cette recherche-là. Et j’avais aussi de travailler sur une figure féminine, et de me poser des questions sur les formes de la féminité.

J’ai fait plein de recherches pour savoir dans quel milieu j’allais inscrire le film, et j’ai découvert le monde du bodybuilding. Au début c’est passé par la découverte d’un photographe qui s’appelle Martin Schoeller, qui a fait toute une série de portraits sur des bodybuildeuses. Il les prend dans une lumière très crue juste avant qu’elles montent sur scène, et il essaie de capter un moment d’abandon de ces femmes. Il y avait cette ultra-féminité, et ce corps complètement démesuré. J’ai donc commencé à m’intéresser au bodybuilding, en allant aux compétitions pour aller au contact des athlètes afin d’essayer de comprendre tout ça. Je dois dire que dès la première compétition j’étais absolument certaine d’écrire sur ce monde beaucoup plus complexe que ce qu’on peut bien croire, de tout ce qu’on connait des reportages. Je découvrais des êtres humains à la recherche de quelque chose de surhumain, d’un monde plein de contrastes, de paradoxes.

 Il y avait une grande souffrance, des failles des fêlures, bref de l’humain tout-puissant. J’ai fait le film à partir de mon ressenti, de la vision de ce monde-là.

QDC : C’est quelque chose qui se ressent dans votre mise en scène. D’un côté il y a cette caméra va aller chercher les personnages pour traduire leur ressenti (un peu comme ce qu’avait essayé Darren Aronofsky dans "The Wrestler"), et de l’autre vous vous réservez des moments esthétiques où vous les iconisez comme des humains en voie de devenir des demi-dieux. Comment avez-vous travaillé cet équilibre ?

JC : Dès la conception, il y avait un risque évident de rendre ce monde folklorique. Je voulais aller au-delà des clichés, idées reçues, et évidemment sans diminuer la chose. Vous parlez de demi-dieu, et il y a quelque chose de cet ordre-là parce qu’ils ont un but personnel qui est d’être plus grand, plus forts, plus beaux. C’est leur idéal de beauté, de grandeur. C’est un idéal que de fait on n’atteint jamais. Je le compare à des héros de tragédie, car le but ne peut jamais être atteint.

Il y avait l’écueil folklorique que je voulais éviter, et l’enjeu que je parlais d’une femme avec ce corps-là. C’était important que l’on accepte ce corps, ce qui n’était pas évident je ne vous le cache pas. Et ce dès le montage du film, où il fallait dire que l’héroïne allait être une femme qui ne répondait pas aux canons de beautés, qui est hors-norme. C’était donc important qu’il y ait aussi de la douceur en fait, que l’on soit évidemment dans la force la puissance, le sacrifice, la souffrance etc. Mais aussi qu’il y ait quelque chose de doux qui ramène à l’émotion, à tout ce qui est humain.

QDC : Comment avez-vous trouver l’actrice principale ? J’imagine que ça a dû être un processus assez compliqué…

JC : C’était la partie la plus compliquée, d’emblée. Un moment donné on s’est dit… Enfin les producteurs, je vous le cache pas se sont dit : quelle actrice pouvait faire ça ? Mais évidemment aucune actrice ne peut faire ça. Et ça n’avait pas de sens, parce que le film ne pouvait exister que s’il s’agissait d’une véritable athlète. Et le problème, c’est que c’est à la fois un monde d’athlète très vaste et très fermé, et il y a très peu d’athlètes féminines de ce niveau-là. Julia est women physics, car les bodybuildeuses n’existent plus en Europe- la fédération trouvait que ça donnait une mauvaise image de la femme. C’est intéressant… Les femmes doivent-être belles, les hommes doivent-être forts, c’est une idée. Et elle est dans une catégorie la plus grosse, massive.

J’ai procédé à une phase de casting extrêmement large géographiquement, c’est-à-dire que j’ai casté  des athlètes des Etats-Unis, au Canada, en Europe… Et c’était pas évident de trouver quelqu’un qui avait encore une féminité, une fragilité, une sensibilité, et une ouverture d’esprit pour accepter de venir faire l’actrice. Et Julia je l’avais rencontré deux ans avant le tournage, elle accompagnait les athlètes. C’est-à-dire que c’était une athlète, mais elle était pas en condition physique. J’avais discuté avec elle, elle était jeune, pétillante… Mais elle était pas en condition, et c’était difficile de se rendre compte parce que les corps d’athlètes changent beaucoup selon qu’ils sont près d’une compétition ou non. J’avais gardé son numéro, j’ai continué le casting et le film s’est concrétisé. Là il fallait que je trouve (rires) parce que c’était la donnée de base. J’ai demandé à la revoir, je lui ai raconté le film, on a essayé deux séquences et elle cette chose hypra-sensible par rapport au film… Elle me disait « c’est comme moi ». Elle est pas maman, mais elle s’est retrouvé dans ma vision du bodybuilding. On a fait des essais, elle se débrouillait plutôt pas mal du tout elle essayait des trucs… On s’est revu, je lui ai raconté le film dans le détail, elle a pas lu le scénario avant un long moment, je lui ai proposé le film et c’était parti…
Propos recueillis et critiques de Guillaume Meral

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