20 septembre 2021
Festivals

Arras Film Festival 2016 : Pour le pire et pour le meilleur

Par Guillaume Méral

Quatrième jour au Arras Film festival ! Des cernes commencent déjà à se dessiner sur le visage et le réveil s'avère moins évident que le premier jour, mais c'est le cœur vaillant et l'œil attentif que votre site préféré continue d'enchaîner les projections à l'Arras film festival.

Journée étrange à Arras Film festival sur laquelle les rideaux s'apprêtent à se tirer ici. Pas que les films proposés se révèlent en dissonance les uns des autres, mais force est de constater le grand-écart assez prononcé qui sépare des propositions de cinéma profondément antagonistes en termes de résultats, même si mitoyennes dans leurs intentions. Pour le meilleur et pour le pire, les œuvres qui nous intéressent ici essayent chacune de tenir un équilibre délicat entre leur vocation populaire et des histoires dont les natures contraignaient les réalisateurs à se poser de vraies questions de cinéma pour investir le spectateur. 


Commençons par celui qui n'essaie même pas de se confronter au problème avec "Souvenir", un film sur la rencontre entre une ancienne gloire de la chanson et un jeune boxeur en pleine ascension. De fait, cette variation sur le thème des losers magnifiques cumule les défauts habituellement de mise dans le cinéma français, notamment une incompréhension manifeste des indispensables mécanismes d'identifications du spectateur. Mais ce qui distingue le film de ses confrères, c'est l'écart qui ne cesse de se creuser entre le premier degré de l'ensemble et son incapacité à concerner le public.

Il faut voir Isabelle Huppert persuadée en dépit du bon sens de son pouvoir de séduction de diva sur le retour déclencher l'ivresse de la foule avec des chansons que France Gall n'aurait même pas oser chanter dans les années 60 pour se faire une idée de la chose  A tel point que l'on a vite l'impression de se retrouver telle Jennifer Lopez dans "The Cell" à parcourir un inconscient que l'on a pas envie de visiter. En l'occurrence, celui d'une sexagénaire lubrique fantasmant sur le présentateur de météo du journal de 13 heures.

Passons également sur "Alaku", film d'anticipation turque présenté à Arras Film festival décrivant une société dictatoriale, qui se présente comme une réflexion sur la paranoïa et la perte de repère dans la pression d'un pouvoir inquisiteur. Problème, l'obsession du réalisateur à vouloir réduire son univers à peau de chagrin et à refuser tout embryon d'efficacité sur l'autel des digressions inutiles (autrement dit : c'est looong) rend son propos aussi démonstratif qu'inaudible, et les réactions de ses personnages incompréhensibles.

La concision, voilà une qualité dont ne manque pas en revanche l'excellent "Carole Mathieu" de Louis-Julien Petit, qui signe là son deuxième film après "Discount". Parce que le réalisateur ne considère jamais les moyens d'expression du médium comme un obstacle mais un outil à la frontalité de son propos glaçant (une femme médecin généraliste essaie tant bien que mal d'éponger la détresse des employés d'une plate-forme téléphonique), Carole Mathieu fait preuve d'une ambition dans le découpage lui permettant d'absorber la densité du matériau.

Utilisant son personnage principal (joué par une Isabelle Adjani magistrale) comme point de relai du spectateur au désespoir des salariés, Carole-Mathieu parvient à ménager sa portée contestatrice avec l'immersion dans la psyché fébrile de son héroïne progressivement érigée en figure martyrielle. Les deux dimensions se nourrissent dans un équilibre quasi-parfait, jusque dans un final témoignant d'un sens du crescendo renversant.


"Carole Matthieu" de Louis-Julien Petit

Plus léger mais pas moins intéressant au regard de la problématique qui nous concerne, "Jamais contente", présenté à Arras Film festival, se propose comme un pari lancé au spectateur hardi : combien de temps pourra-t-il tenir devant un film devant un film narré à la première personne d'une adolescente exécrable passant son temps à faire payer son caractère à tout ce qui l'entoure ? Réponse : 1h30 finger in the noize, et il en redemandera.

Portrait d'anti-héros le plus jouissif depuis un bail, "Jamais contente" ne se contente pas du plaisir évident et franchement communicatif qu'il prend à montrer son héroïne envoyer paître tout ce qu'il bouge. Le soin et la concision apporté à la caractérisation des seconds rôles, la sincérité du point de vue sur l'adolescence ainsi que le refus de céder l'intégrité du personnage aux conventions du happy-end constitue autant de (très) bonnes raisons de ne pas vous laisser abuser par son packaging de film pour pré-adolescente. Un personnage qu'on adore détester et surtout que l'on aime pour être détestable : le fait est suffisamment rare pour être souligné.

C'est tout pour aujourd'hui pour l'Arras film festival, et pour marquer le coup nous vous avons sélectionné trois questions posées à Louis-Julien  à propos de "Carole Matthieu".

M : Comment vous est-venu l'idée de faire ce film, et a t-il toujours été prévu pour la télévision (le film était d'abord prévu pour être exclusivement exploité sur le petit écran avant de trouver le chemin des salles et d'être présenté officiellement à Arras Film festival )?

LJP : J'ai été approché par Isabelle Adjani, qui avait les droits du roman intitulé Les Visages écrasés. Elle cherchait un réalisateur pour s'occuper de son adaptation, elle a contacté ma productrice et voilà. J'avais un autre projet quand j'ai commencé à lire le roman, que j'ai reporté pour m'attaquer à adaptation. On a eu Arte qui s'est positionnée tout de suite, et on le sort le 18 novembre sur Arte et le 7 décembre en salles, aussi pour libérer la parole, de faire les débats, de traduire les ressentis… Le sujet est quand même assez dur, et parfois on a besoin de parler, de débattre avec les associations, les médecins… Pas que du travail, mais de manière générale les personnes qui se reconnaitront dans le sujet. La souffrance, pas mal de gens la subissent, donc nous on est ouvert à ça et l'exploitation en salles permet ça.


M : Le film lui-même parle d'ailleurs de ça, d'une femme qui essaie de libérer la parole au sein de son entreprise pour mettre les problèmes sur la table…

Exactement. C'est un bon rapprochement, le combat de Carole c'est un peu le combat du film, de libérer la parole, de trouver des solutions sur le manque de rapports humains dans l'entreprise. L'idée est là, c'est un film-témoignage qui peut permettre de faire avancer un peu les choses, de jeter un pavé dans la mare. Moi je le voyais comme ça, comme un film frontal, un peu coup de poing qui peut mettre l'accent sur ce qu'on demande aujourd'hui. Au consommateur par exemple, de juger des qualités de service et sur ce que ça implique dans l'entreprise et pour les téléconseillers qui sont au bout du fil. En tant que citoyen, on devient un peu délateur à notre insu, c'est quelque chose qui me révolte. C'est l'ubérisation de la vie.


M : Il y a un point de vue très fort dans le film, dans l'identification du spectateur au personnage d'Isabelle Adjani, qui devient la courroie de transmission de la détresse qui l'entoure. Comment vous-y êtes-vous pris en termes de découpage pour véhiculer cette idée ?

Cela me fait plaisir que tu l'ais senti. Le découpage c'est quelque chose de très complexe, mais t'as effectivement cerné la mise en scène du film, qui visait à faire ressentir au spectateur pendant 1h25 une incarnation de la souffrance au travail, par le prisme du ressenti de Carole Matthieu. C'est ça qui est dérangeant : on ressent une souffrance au travail par un médecin. C'était une volonté claire. Dans le découpage, c'est complexe on pas avoir le recul sur deux choses. On ressent les scènes, le film est un entonnoir donc au bout d'un moment on les ressent de plus en plus par son ressenti. Du coup on casse la continuité, on sait plus vraiment quel jour on est…

Au début on la voit faire face à une carrière, on l'y retrouve à la fin et on pourrait croire à cet instant que le film est une projection, qu'elle n'a pas vraiment vécu tout ça. Après, il y a 40 ans, Jacques Tati avait fait "Playtime", qui parlait déjà de déshumanisation des rapports dans la vie et peut-être dans l'entreprise. Et ça, c'était très très avant-gardiste. Ne pas avoir marquer ni le temps ni l'espace a rendu son film extrêmement moderne aujourd'hui. Il a fait partie de mes références, dans le choix du décor notamment tout de fer et de vitres, on entend tout et on ne voit rien.

ça peut vous interesser

Cannes 2021 : Isabelle Huppert évoque sa carrière

Rédaction

Possession : Trouble trouple

Rédaction

La Daronne : Des Bluray à gagner !

Rédaction