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Arras Film Festival 2016 : Une nouvelle étape

Par Guillaume Méral


Voilà ! Nous y sommes ! L'étape fatidique du mercredi est franchie pour la 17ème édition du Arras Film festival. Ce qui correspond grosso modo à la moitié du marathon filmique des 10 jours que dure le Arras Film festival. Soit le moment tout désigné pour faire un premier point, dégager des tendances et pourquoi pas se risquer à anticiper ce qui restera de cette édition. Une année dont on peut saluer la sérénité du déroulement, soulagée des coquilles à répétitions et des soucis techniques qui avaient notamment émaillé la réouverture de la salle du Casino l'année dernière.

C'est donc dans une ambiance apaisée que se déroulent les choses au Arras Film festival, résolument marquées par la divergence séparant des propositions de cinéma qui s'alignent avec plus ou moins de succès sur la ligne éditoriale du festival : la place de l'humain et la résilience de son identité dans une société qui les piétine.

On commence ainsi la matinée au Arras Film festival avec ce qui s'impose comme l'un des plus belles claques de cette première moitié de festival avec "Carole Matthieu" : "La Mécanique de l'Ombre" (sortie prévue pour le 11 janvier 2017), premier film de Thomas Kruithof porté par un François Cluzet absolument impérial en tête. Sur cette histoire de comptable au chômage engagé par un homme mystérieux pour effectuer des retranscriptions d'écoute téléphonique, Kruithof dresse le portrait d'un homme écrasé par l'opacité étouffante du système dans lequel il évolue.

Véritable lexique du cinéma conspirationniste des années 70 (cadres dépouillés véhiculant un malaise sourd, transmission des informations du récit par les non-dits, acteurs qui remplacent mille mots par un regard), le film évite cependant l'écueil de l'inventaire appliqué à l'aune de sa narration à la première personne. Belle expérience sensorielle portée par un dialogue entre l'image et le son constamment évocateur, "La Mécanique de l'Ombre" s'impose avant tout comme une grande œuvre subjective qui ne cesse de stimuler la capacité de projection du spectateur dans son minimalisme apparent. La naissance d'un cinéaste appelé à compter.


Il a déjà tes yeux (sortie prévue pour le 18 janvier 2017)

On aurait aimé en dire autant d'"Il a déjà tes yeux", le deuxième film de Lucien Jean-Baptiste après le plébiscité "La première étoile". Pourtant, cette histoire d'un couple de noirs adoptant un bébé blanc ne part pas trop mal, réussissant même dans un premier temps à déjouer tous les pièges qui tendaient les bras à un tel sujet. Malheureusement, les belles promesses de départ, ainsi que les velléités de cinéma formulées (notamment une volonté de caractériser les personnages à travers l'expressivité de leur gestuelle, parfois à la façon de cartoon) cèdent face à la tentation des bons sentiments et les facilités du scénario prêtent le flanc à la démagogie.

Et parce que la vie du Arras Film festival est aussi parsemée de ces petits plaisirs dont on n'aurait tort de se priver, votre serviteur s'est accordé deux digressions à son programme. D'abord en profitant de la belle rétrospective sur la guerre d'Espagne avec le sublime "L'Echine du Diable" de Guillermo Del Toro, monument de fantastique qui continue de terrasser par sa justesse et sa virtuosité discrète.

Enfin, la projection dans une salle remplie de scolaires visiblement captivés par le sujet de "Close encounters with Vilmos Szigmond", le fameux documentaire de Pierre Filmon sur le légendaire chef opérateur de "Rencontres du troisième type", "Voyage au bout de l'enfer", "John McCabe" etc. Véritable cadeau à tout amoureux du cinéma qui se respecte, "Close Encounters…" est une œuvre qui ménage intelligemment la pédagogie sur un métier parfois mal connu du grand-public avec sa déférence manifeste pour l'un des artisans majeurs du cinéma américain des années 70/80. Une époque révolue à l'heure où le numérique impose son hégémonie, transition qui parcourt en filigrane un film absolument indispensable.

Cela sera tout pour aujourd'hui !

En bonus, Le Quotidien du Cinéma vous rapporte quelques mots de son entretien passionnant avec Thomas Kruithof, le réalisateur de l'excellent "La Mécanique de l'Ombre".


Thomas Kruithoff au Arras Film festival
Photo de Arnaud Desaintjean
 
M : Il s'agit de votre premier film, comment vous est venu de le réaliser, et de lui imprimer cette patine très 70's ? Etait-ce des influences conscientes ?

Thomas Kruithoff : D'abord, mon approche n'a pas été de me dire : « je veux être réalisateur, par quoi je commence ». J'ai eu cette idée un jour, je voulais en faire un scénario d'un film que j'ai envie de voir, et en plus j'ai eu la faiblesse de croire que je pouvais le réaliser. Donc en fait je n'ai pas choisi d'être réalisateur, j'ai choisi de faire ce film.

J'ai eu l'idée du dispositif de départ, un personnage obéissant qui doit faire un travail assez laborieux, le plus laborieux qu'on puisse faire dans un réseau d'espionnage : retranscrire des écoutes téléphoniques dans un appartement en respectant tout un tas de règles quasi-absurdes. Avec cet élément qui m'a été apporté m'a l'affaire Snowden : l'idée que les organismes d'espionnages pouvaient avoir envie de revenir à des technologies plus analogiques, plus humaines, plus contrôlables devant la peur face au numérique.

C'était mon dispositif de départ, avec l'idée d'en faire un film où l'on basculerait progressivement dans un monde un peu souterrain, avec un personnage dont on sait qu'il n'est pas quelqu'un qui cherche à savoir, et qui va apprendre à désobéir. Il est un peu trop soumis à l'autorité, et je me sens proche de lui à ce niveau-là. Et surtout découvrir un univers sérieux par bribes, en posant des tas de questions et en ayant le spectateur qui traverse le film dans le même état que le personnage, en travaillant dans sa tête pour assembler les choses.

Après pour la référence aux années 70, j'adore les films de complots du cinéma américain et européen, le thriller politique italien… Après je n'ai pas cherché consciemment à y faire référence. J'aime beaucoup le cinéma et j'adore parler de ces films-là, mais quand on réalise je ne trouve pas que la nostalgie et les références soient intéressantes. Il y en a, mais je pense qu'elles sont inconscientes. C'est la paranoïa, et le sentiment de perdre le contrôle, de ne plus comprendre les règles du monde qui nous entoure qui m'intéressait.


M : En fait, j'ai évoqué cette période par votre façon de travailler la subjectivité du personnage et l'opacité du monde qui l'entoure… Il y a un travail sur le son et le cadre qui pousse le spectateur à reconstituer le puzzle en même temps que lui pour se dégager un peu de cette brume…

Alors là que tu l'aies senti ça me touche, parce que c'était complètement le projet du film. L'opacité est un terme que j'utilisais souvent pour parler du film avant de le faire. J'évoquai le fait de regarder à travers un miroir déformé, où tu as toujours une vision un peu étroite des événements et dois assembler les choses. Je ne sais pas si c'est le fait du cinéma de cette époque-là, mais ça fait clairement partie du projet de narration du film, d'avoir un récit subjectif et une identification avec un personnage mutique. Si j'en avais fait un second rôle, ou si j'avais séparé les points de vue je ne sais pas si on s'y serait intéressé autant à son point, à comprendre ses faiblesses et à vivre ces choses. François Cluzet joue un grand rôle là-dessus, dans la relation que l'on peut avoir avec le personnage, dans la capacité à pénétrer dans le cerveau d'un type qui retient beaucoup de choses, qui s'exprime peu…

Après techniquement, ce que tu dis sur le son… Je voulais faire un film mental, qui s'apparente progressivement à un thriller. Le son joue beaucoup là-dessus, on part de quelque chose de très réaliste pour dériver vers l'abstrait. C'est tous ces signes que tu mentionnes, les décors sont assez dépouillés et déshumanisés, on est dans des cadres assez fixes où toutes les choses ont un rôle… Cela fait participer le spectateur, et le son a quelque chose de très subjectif. Au fur et à mesure du film, on va vers les ombres, la nuit, et c'est un son que j'ai voulu de silence, mais qui est aussi très narratif, mental et raconte aussi à quel point le personnage devient à un moment un homme-outil. C'est aussi l'image d'un truc dont tu n'arrives pas à enrayer la brutalité, qui va vers l'affrontement.

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