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Arras Film Festival 2017 – Jour 3

 ARRAS FILM FESTIVAL DAY 3




Aujourd'hui, le festival procède à un grand-écart que n'aurait pas renié JCVD en ce qu'il nous confronte à des propositions de cinéma différentes, mais parcourues d'une question similaire : comment habiter les émois des personnages dans la structure même du récit ?




Mammouth français de cette fin d'année, "La Promesse de l'Aube" (Sortie prévue le 20 décembre, avec Pierre Niney et Charlotte Gainsbourg) répond par l'option romanesque tendance anachronique. Tentative de peindre un destin bigger than life et picaresque à la manière des films d'aventures d'antan, "La Promesse de l'Aube" loupe malheureusement le coche.

Plié par le complexe d'infériorité qu'il nourrit face au texte qu'il adapte (jusqu'à dans une voix-off récitant des extraits du roman de Gary, beaucoup plus intéressants que l'image elle-même), Barbier se réfugie dans un académisme sous cellophane pour être sûr de ne pas taper à côté. Prévoyez donc les filtres sépia pour la Pologne du début du XXème siècle et la grisaille au ciel bas pour les scènes de guerre, quand le montage essaie tant bien que (souvent) mal de digérer le flot d'événements et de digressions qui parcourent sa narration.

Le film a beau surligner au Panzer la relation de la mère et  son fils comme cœur de l'histoire, Barbier donne davantage l'impression de dicter son point de vue que de le mettre en scène tant il semble se refuser à faire des choix dans un récit où chaque événement semble annuler le précédent.

Résultat : un film timoré et enfermé dans sa déférence et son cahier des charges d'un autre âge pour peindre le destin d'un conquérant s'affranchissant des codes et des interdits de son époque.




La question du romanesque, Walid Mattar se la pose également dans "Vent du Nord", mais dans la perspective d'un quotidien tangible. Le film suit la trajectoire de deux hommes réunis par le destin d'une usine : celle dans laquelle travaillait Hervé, ouvrier du nord de la France confronté à la délocalisation et au chômage le jour où l'usine où il travaille déménage ses locaux dans la banlieue de Tunis. Là-bas, Fouad y accepte à contre-cœur un travail pour aider sa mère, et raccompagner la belle Karima jusque chez elle. Dans un monde où les marchandises bougent plus vite que les hommes, chacun essaie de s'adapter à la situation…

Soyons clair, "Vent du Nord" se tient souvent au bord du tract militant, y compris dans sa structure atypique qui semble parfois justifier sa raison d'être pour étayer la démonstration (d'autant que les transitions ne sont pas toujours heureuses d'une histoire à l'autre). Pourtant, c'est paradoxalement cette même structure qui l'empêche d'y tomber, lorsque le film embrasse ses personnages jusqu'à mettre les espoirs et les déceptions de ses deux héros, associés malgré eux dans une communauté de destin fabriquée par une mondialisation sauvage. Il ne manque guère qu'un point de vue de mise en scène plus affirmé pour élever le temps au statut de fresque moderne, commentant l'époque à l'aune de la petite histoire de ceux qui la peuple.

La mobilité, c'est précisément l'horizon à la fois désirable et interdit qui se dessine aux personnages des Bienheureux, qui confronte une poignée d'individus au bilan de leur vie dans un Alger encore sonné par la guerre civile qui a plongé le pays dans la terreur dans les années 90…

Indéniablement, le romanesque n'est clairement pas le format qui intéresse Sofia Djama. La cinéaste fait se dérouler son film sur une nuit, et privilégie clairement l'instantanéité et les moments de spontanéité des comédiens sur la dimension narrative. En tout cas dans un premier temps, le film diluant le plus possibles ses enjeux dans les tranches de vie dépeintes pour installer un quotidien…

De fait, Les bienheureux a parfois le défaut ses parti-pris, notamment au travers de certaines scènes s'étalant parfois au-delà du raisonnable… Toutefois, le film révèle la justesse de sa démarche sur la longueur, en plantant dans le (faussement) anecdotique les graines de sa dramaturgie. Les bienheureux prends le temps d'inviter le spectateur dans l'espace de ses personnages pour mieux leur faire partager leur intimité et laisser poindre les éléments appelés à fissurer la façade avenante du quotidien.

Sous ses airs lâches, le film abrite ainsi un drame extrêmement structuré à la direction d'acteurs exemplaire, qui prend le temps nécessaire pour révéler les blessures de ses personnages à l'aune des plaies béantes de l'Algérie.



Iinterview d'Eric Barbier, venu défendre
"La Promesse de l'Aube" au festival.



Le quotidien du cinéma : Vous avez officié dans le polar avec vos deux précédents films, "Le Serpent" et "Le Dernier Diamant". Qu'est-ce qui vous a motivé à vous attaquer à l'adaptation du roman "La Promesse de l'Aube" ?

Eric Barbier :  C'est un paradoxe car j'ai commencé avec un film comme ça, "Le Brasier". C'était une espèce de saga qui traite d'une histoire de famille dans les années 30… Mais ça a été une expérience assez difficile, ça n'a pas été le film que je voulais faire. Et c'est vrai qu'à un moment donné le polar et ses structures narratives codifiées ça me permettait de m'éloigner de ce cinéma qui m'avait fait beaucoup souffrir. Cela m'a pris presque dix ans de retrouver l'envie de faire des films, et c'est passé par des structures complètement différentes. Le polar avec ses codes beaucoup plus structurés et précis (tel "Le Dernier Diamant", avec des scénarios très calculés qui ne sont pas basés sur le ressenti, avec une dramaturgie beaucoup plus serrée sans chronique, avec une narration visuelle très précise (comme dans "Le Serpent")… C'était très adapté au cinéma et j'avais envie et besoin de ça.

Un film comme "La Promesse de l'Aube" ne se construit pas tout seul. J'ai construit "Le Brasier" tout seul mais là non c'était impensable. Si vous amenez un projet comme ça à un producteur en 2017 il vous dira pas oui tout de suite ! L'histoire c'est que les droits se sont libérés, et le fils de Romain Gary, Diego, a démarché plusieurs maisons de production pour tester quelle pouvait être la vision du film par un metteur en scène.

Jerico m'a proposé de rentrer dans le truc, j'ai relu le roman pour la première fois depuis 20 ans, et j'ai trouvé qu'il y avait une matière extraordinaire de cinéma, et en même temps je savais exactement quel serait la ligne centrale. Je ne sais pas si vous avez lu le livre, qui est formidable mais avec énormément de lignes de fuite. On part sur ce qu'il pense, la psychanalyse, sa rencontre avec la reine d'Angleterre… Le livre parcourt vraiment sa vie. Je me suis donc demandé ce qui pouvait en être raconté, et aussi ce que le cinéma pouvait représenter aujourd'hui à travers ça. C'est-à-dire ce côté film épique, romanesque qui a un peu disparu, avec ce truc qui appartient à Gary avec l'humour et les scènes un peu fofolles…  Il y avait cet espèce de double-mouvement qui a permis de construire le film.



LQDC : On dit souvent que pour adapter il faut trahir. Ou estimez-vous avoir du trahir le roman pour pouvoir l'adapter ? Etait-ce dans ces digressions dont vous parliez ?

EB : C'était le problème central de l'adaptation. "Le Serpent" était adapté du livre d'un grand auteur anglais, mais que personne ne connait ici, alors que "La Promesse de l'Aube" est universellement connu. Au sens où c'est un livre fondamental dans l'œuvre de Gary, pour moi son plus important. Tout le monde me disait que c'était de la folie, mais pour moi il y avait une manière de faire qui était de ne jamais trahir la pensée de Gary. C'était le problème central de l'adaptation et dès la préparation, je savais d'entrée que la voix-off, qui est composée d'extraits du livre, ferait partie intégrante de l'ensemble. L'écriture, le style, le fait de donner un contre-point sur une scène… Je voulais ces contre-points littéraires pour conserver la patte de Gary.

Après, l'essentiel c'était de raconter le fond. Et, pour moi, c'était vraiment l'histoire passionnelle entre une mère et son fils. Passionnelle, destructrice et constructrice. J'ai centralisé à ce moment toute  l'écriture du scénario dans l'histoire entre la mère et son fils, et je pense que c'est en ça que le film ne trahit pas la pensée de Gary. Tout tourne autour de ça, entre cette mère qui est d'une exigence maladive vis-à-vis de son fils, qui est capable de dire je veux que tu sois prêt à finir sur un brancard si on dit du mal de moi, et lui qui intègre ça.


Bonus : "Meurtre par décret". Rencontre entre l'univers de Sherlock Holmes et celui de Jack L'éventreur, le film de Bob Clark ("Black Christmas", mais aussi "Porkys 1 et 2", et ouais) ! déroule son récit au détriment de la mythologie fondatrice du premier. 

Clairement pris au dépourvu des événements et amputé de sa dimension proactive, la création de Conan Doyle passe plus de temps à subir les événements qu'à les provoquer. Ce qui pourrait constituer un bon manifeste du film de Clark, qui dépouille l'Angleterre victorienne du glamour qui peut lui être associé dans sa reconstitution.

Reste que cette volonté de faire évoluer Holmes de sa zone de confort, à défaut de transcender le mythe, permet au moins d'en générer une itération étrangement mélancolique, laissant surgir l'humain à l'aune de l'impuissance de la légende à inverser le cours des choses. 

Lorsque le libre-arbitre se heurte à la raison d'état, même Holmes lui-même se débat dans le vide. C'est ce qui fait toute la valeur de ce crime de lèse-majesté imparfait mais hautement recommandable.


Guillaume Méral