12 décembre 2019
Festivals

Arras Film Festival 2019 : La Fille au Bracelet

"La Fille au Bracelet" : de la difficulté de juger un être

Par Justine Briquet


Au Arras Film Festival, ce vendredi 15 novembre, la salle de projection du Casino a pris des airs de tribunal. Pour son troisième long-métrage intitulé "La Fille au Bracelet », le réalisateur lillois Stéphane Demoustier nous livre un film de prétoire hanté par le doute et la croyance qui met volontairement le spectateur dans la peau d’un juré. Dès lors, le doute nous envahit constamment comme il envahit chacun des personnages. Lise, 18 ans, a-t-elle tué sa meilleure amie Flora de sept coups de couteau ? Quelle sera votre intime conviction ? Telle est la question.


Le tribunal : un théâtre de l’âme humaine

Le tribunal est le lieu de toutes les dramaturgies, tel un théâtre cruel du réel. Il est à la fois plein de cris, de rire, de larmes, de violence, de remords, de beauté aussi. Et ça, Stéphane Demoustier l’a bien compris. En nous faisant vivre par procuration le stress inhérent aux procès d’assises, le réalisateur parvient à témoigner de l’extrême difficulté de juger un être. Lise, 18 ans, incarnée à l’écran par Melissa Guers, est accusés du crime de sa meilleure amie. C’est pour cette raison qu’à sa cheville, elle porte un bracelet électronique. L’adolescente, impénétrable, glaciale, ne nous livre jamais ses secrets et ce, jusqu’à la dernière minute, ou presque. Derrière la vitre blindée du box des accusés, la jeune-fille se mure dans un silence assourdissant, portant à nos yeux tantôt le masque de la coupable tantôt celui de l’innocente. « Un jour, j’essayais de me convaincre que je l’avais tué, d’autres fois du contraire », expliquera la jeune interprète dont c’est le premier rôle au cinéma. Cette ambiguïté, ce mystère qu’elle confère au personnage de Lise, est la grande force du film. Comme le cinéaste pose sa caméra à distance du visage de l’accusée, nous sommes également mis à distance de ses sentiments qu’elle garde imperceptibles, au fond d’elle-même. Aux questions accusatrices de l’avocate générale, incarnée par une Anaïs Demoustier aussi raide que la justice, Lise répond par des silences troubles qui, inévitablement, interpellent la salle. Ne ressent-elle rien devant l’horreur de ce crime ? Le réalisateur braque sa caméra sur elle tout le long du film comme pour ausculter ce cœur, en apparence si dur. Il guette en réalité la moindre émotion qui pourrait la trahir. Une observation minutieuse, en effet, toujours à l’œuvre dans les procès d’assises.

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Chiara Mastroianni et Roschdy Zem - Copyright Mathieu Ponchel

Connaît-on vraiment ses enfants ?

Les parents de Lise, joués par Roschdy Zem et Chiara Mastroianni, eux aussi ne savent que penser. Les scènes filmées dans l’enceinte de la maison familiale n’apportent pas plus de lumière : l’ombre du doute plane sur chaque plan. Comment une famille survit-elle à de telles accusations ? Connaît-on réellement ses enfants ? Telles sont les autres questions qui hantent la pellicule de Stéphane Demoustier. À travers ce drame contemporain, le réalisateur évoque la détresse des familles, leur double peine. Face à cet obstacle difficile à surmonter qu’est un procès, chacun réagit différemment.

Quand la mère est, dans un premier temps, absente des débats, le père, lui, se débat pour innocenter sa fille. Deux réactions qui diffèrent mais deux réactions possibles tout de même. « Quand tout le monde regarde votre fille comme la coupable, il est difficile de ne pas douter », confie le personnage de Chiara Mastroianni à la barre. Faisant part ensuite de sa conviction profonde : « On est coupable de rien. Lise est coupable de rien. La vie doit reprendre le dessus ». Les témoins qui se succèdent devant le tribunal livrent chacun leur vérité, tout à tour. Une vérité dont ils voudraient persuader les jurés que nous sommes. Car ce film se vit comme on vit un vrai procès : dans le questionnement permanent…

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Anaïs Demoustier - Copyright Mathieu Ponchel

Un procès inscrit dans l’ère du temps

Au milieu de l’arène qu’est la Cour, s’affrontent l’avocate de la défense (Annie Mercier) et l’avocate générale (Anaïs Demoustier), chacune détentrice d’une vérité. D’un côté, celle de l’accusée, de l’autre celle supposée de la société. En assistant à leur joute verbale sans merci, force est de constater que les mots sonnent éminemment justes. Le réalisateur retranscrit à la perfection ce que sont les combats judiciaires. L’interprétation des deux comédiennes, à l’instar de tout le casting, charrie le vrai, à chaque minute. À travers le personnage de Lise, c’est toute une génération qu’on dévoile. Une génération qui prône le sexe sans sentiments, la facilité de passer d’un partenaire à l’autre, la perméabilité des orientations sexuelles, la perversion à l’œuvre sur les réseaux sociaux… Et lorsque le personnage rigide d’Anaïs Demoustier tombe dans le jugement moral à propos de la vie dissolue de l’accusée, l’avocate de Lise rétorque aussitôt : « Que savons-nous de ces jeunes, de leurs vies, de leurs amitiés, de leurs codes ? ». En ce sens, "La Fille au Bracelet" est un film inscrit dans son époque. Une fiction actuelle, donc, qui se révèle aussi une forte démonstration de ce que doit être la justice : le doute profite toujours à l’accusé. En théorie.

"La Fille au Bracelet" retrace la monde judiciaire de façon implacable. Avec une mise en scène épurée, donnant à voir l’essentiel, c’est-à-dire ce qu’un juré est supposé savoir. Le film nous donne à vivre un procès plus qu’il ne nous le fait voir. L’actrice principale, Melissa Guers, pourtant débutante, est la véritable découverte de ce film donnant une intensité folle à ce personnage qui ne cesse de susciter mystère et interrogations. Ainsi, Stéphane Demoustier nous livre un film fort qui s’applique davantage à poser des questions qu’à y répondre, évoquant par là-même l’idée d’intime conviction. "La Fille au Bracelet" n’a d’ailleurs rien à envier au film du même nom.

Sortie prévue le 5 février 2020

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