6 décembre 2021
En Une Festivals

Arras Film Festival 2021 : Cinéma Paradiso


Attention, ça ne rigole plus ! On savait, depuis quelques années déjà, que la sélection d’avant-premières française de l’Arras Film Festival comptait parmi ce que le cinéma hexagonal avait à offrir de mieux. Au pays du cinéma d’auteur (conçu pour animer les conversations mondaines entre deux petits fours), et des comédies surproduites pour payer les résidences tertiaires de ses instigateurs, l’AFF a su trouver le terreau dans lequel s’épanouissent des propositions artistiques populaires parce qu’exigeantes. Mais, là, qu’on se le dise ! 2021 est une édition qui restera dans les annales. Ça valait presque le coup de sauter une année pour vivre ça.

En effet, c’est quasiment au coude-à-coude que nous ont été projeté trois œuvres précieuses, qui écrivent cinéma en lettres majuscules, taille de police 72 sur le traitement de texte. A vivre en salles et pas ailleurs.

On en a(vait) gros

"La vraie Famille" de Fabien Gorgeart raconte l’histoire déchirante d’une famille déchirée par le retour du père biologique de l’enfant que leur avait confié les services sociaux. Ce n’est pas le sien c’est le leur. Cependant, la nature des liens généalogiques impose ses droits. Déjà, il y a le potentiel pour faire pleurer dans les chaumières. Mais c’est le traitement du bazar qui élève la proposition vers des cimes inattendues. Fabien Gorgeart met à contribution toutes les ressources du cinéma numérique pour créer un spectacle de l’intimité où le spectateur se fond dans l’objectif de la caméra comme s’il participait à l’action en présentiel. A la façon d’un John Cassavetes qui aurait conçu une expérience de réalité virtuelle, "Une vraie famille" traduit la proximité à l’humain dans la monumentalité de son traitement. Le Ang Lee d’"Un jour dans la vie de Billy Lynn" n’est pas très loin. Oui, rien que ça.

On aurait déjà largement pu se contenter de ça. Cependant, la soif de cinéma était une vertu ô combien contagieuse cette année à l’AFF. Et s’il y avait un bien un déshydraté du grand-écran dans cette édition, c’est Arnaud Desplechin.

affiche-tromperie
Copyright Le Pacte

Avec "Tromperie", le taulier hexagonal du verbe en images et en mouvement ressort le projet d’adaptation du roman éponyme de Philip Roth qui trainait dans ses placards depuis 2006. Confinement oblige, le cinéaste s’est reporté sur ce dialogue amoureux à huit-clos entre un écrivain d’âge mur et une femme plus jeune que lui. De la contrainte sanitaire, Desplechin fait feu de tout bois. "Tromperie" enfonce la cloison des 4 murs qui entourent la plupart du temps ses personnages pour mettre le feu à la grande Toile. Ce n’est pas une fête, mais une orgie de cinéma avec un grand C ! Un dispositif minimaliste transformé en épopée dionysiaque des tourments existentiels de l’amour. « Généreux » : le mot est encore trop faible pour qualifier un film qui s’impose comme une célébration de son outil.

Il n’y a guère que chez Quentin Tarantino que l’on retrouve cette capacité à réduire les lieux pour agrandir l’espace. A faire du texte un outil de mise en scène à part entière où le sens des mots compte autant que leur impact sensitif. Dans le rôle principal du mâle blanc de plus de 50 ans confronté à son époque et ses contradictions sentimentales, Denis Podalydès illustre magnifiquement la profession de foi du réalisateur. Une prestation qui fait de la parole une expérience au sens physique du terme, à l’instar de Leonardo DiCaprio sur "Once Upon a time in Hollywood". Oui, rien que ça, encore une fois. Et pourtant, ce n’est même pas la cerise sur le gâteau.

Le jour d’après

"En Attendant Bojangles" est l’adaptation éponyme par Régis Roinsard du roman d’Olivier Bourdeaut. Romain Duris y joue Georges, un fils de bonne famille roublard et dilettante dans la fin des années 50, qui se promène dans la vie comme dans un rêve. Pour Camille, jouée par Virginie Efira, le rêve n’est pas un choix mais une réalité nécessaire dont elle ne peut sortir sous peine de tomber dans le gouffre. Lorsque Georges la rencontre, le fantasme n’est plus un choix de privilégié mais un devoir d’amoureux pour l’éternité, qu’il va tout mettre en œuvre pour prolonger le plus longtemps possible… Et on va s’arrêter là, du moins pour ce qui est du récit

en-attendant-bojangles
Copyright StudioCanal

"En attendant Bojangles" fait partie de ces films qui marquent à vie (oui, à vie) le cœur et l’esprit du spectateur. Ce dernier n'étant absolument pas préparé au grand-huit émotionnel de cette histoire d’amour qui défie la raison, au sens propre et figuré. La folie est une vertu qu’il faut vivre haut et fort clame Régis Roinsard. Ici, il transforme une matière de tragédie en passion amoureuse inspirante. Cette dernière résonne jusque dans les ressorts les plus sombres de sa dramaturgie. Virginie Éfira et Romain Duris livrent des performances célestes. Ils forment le plus grand couple de cinéma toutes frontières confondues vu depuis… On ne sait plus. Oui rien que ça, encore.

Filmer pour (essayer d’)exister

Et parce qu’on ne peut pas écrire qu’en superlatifs, il faut bien garder une place pour les demi-sels qui tiennent la chandelle sur les tables de maitre. Il est certain, qu’à côté de ces trois propositions de cinéma pantagruélique, "Les choses humaines" d’Yvan Attal fait figure d’encas qui aurait rompu la chaine du froid avant le service. Produit et réalisé par Yvan, avec sa femme Charlotte Gainsbourg et leurs fils Ben Attal dans les rôles principaux (tranquille la famille), "Les Choses Humaines" appartient à cette catégorie de films persuadés d’avoir des choses à dire. Et qui le crie très fort ! Toutefois, Yvan Attal se révèle bien manichéen dans sa volonté de rentrer dans le lard du manichéisme contemporain. Surtout, il est trop binaire dans sa propension à raisonner cinéma en champ/contre-champ et thèse/antithèse et peu ou pas de synthèse.

affiche-les-choses-humaines
Copyright Gaumont Distribution

Tout ça pour ça ? Ben oui. "Les choses humaines" parle beaucoup. Cependant, il aurait trop de 140 signes sur Twitter pour exprimer le fond de sa pensée. D’autant qu’à vouloir mettre sur un pied d’égalité bourreau (facilement) désigné et victime (rapidement) revendiquée pour ouvrir un espace de débat, le film tend à se complaire dans une forme de déni de la violence de classe qu’il montre pourtant plein-cadre.

On termine cette édition du Arras Film Festival sur un film qui s’apparente au verre de trop. Ce n'est pas indispensable, voire clairement superflu, mais bienvenu pour prolonger l’euphorie. Énième œuvre mineure dans l’œuvre parfois majeure de Claude Lelouch, "L’amour c’est mieux que la vie" est un film qui ressemble trait pour trait à son titre. Un aphorisme de biscuit chinois candide, à la naïveté souvent envahissante, pas nécessaire.

Et pourtant, "L’amour c’est mieux que la vie" fait du bien à sa façon. Parce que Lelouch fait partie de ces réalisateurs qui lancent des films sur des prétextes qui tiennent en trois lignes. Des films qui n’existent que pour faire plaisir au spectateur. Celui-ci trouvera quelques beaux moments de cinéma à se mettre sous la dent dans un ensemble qui tend à répéter ses valeurs de plans au profit de ses comédiens.

La bienveillance cinématographique et humaine de Lelouch dépasse souvent ses grosses maladresses, pour peu que l’on soit disposé à voir le verre à moitié plein. Ça tombe bien ! C’est le cas. "L’amour c’est mieux que la vie", parce que l’amour est éternel. On ne va pas réinventer avec ça ! Mais ça fait pas de mal de le dire et de l’entendre. Le cinéma n’a pas besoin d’être grand pour être essentiel. C’est une autre vérité rappelée par l’AFF 2021 et Claude Lelouch.

ça peut vous interesser

Les Choses humaines : L’art de l’équilibre

Rédaction

Les Choses humaines : Rencontre avec Ben et Yvan Attal

Rédaction

De son vivant : Mourir peut attendre

Rédaction