6 décembre 2021
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Arras Film Festival 2021 : Éloge d’une culture essentielle


C’est fait. Le bar est fermé. Les lumières sont éteintes. Le rideau est tombé. Finished ! Les meilleures choses ont une fin et les bulles sont faites pour éclater. On ne peut vivre à l’écart du principe de réalité indéfiniment, même si on aimerait. Quoique… C’était tellement bien qu’on serait prêt à essayer en dépit du bon sens. Comme le personnage de Romain Duris dans En attendant Bojangles qui déplace des montagnes pour fermer les yeux de sa femme Virginie Efira sur la fiction tellement plus épanouissante que le réel qu’elle ne peut supporter. Nique sa mère « le vrai monde » que nos parents nous disaient d’accepter. Il n’y a aucune raison de descendre du manège tant que la musique continue de jouer. Et la mélodie de cette édition 2021 de l’Arras Film Festival continuera de trotter dans les cœurs et les esprits pour longtemps. C’est peu de le dire ou même de l’écrire. Toutefois, on va quand même essayer.

Il faut le souligner, le défi était double voire triple pour le retour du chapiteau de l’Arras Film Festival sur la Grand-Place. D’abord, rassurer sur la viabilité de la manifestation après une année 2020 qui a posé un couvercle sanitaire étanche sur le monde de la culture en commun. Ensuite, mesurer l’appétence du public pour les salles de cinéma alors que les indicateurs soufflent encore le chaud et le froid. Enfin, répondre à la question qui hante toutes les lèvres et à laquelle Christopher Nolan et Denis Villeneuve n’ont certainement pas répondu : ça fait encore une différence, l’expérience en salles ? On a déjà abordé la réussite absolue de ce dernier point. On ne reviendra pas dessus ici. Bref, c’était goulument avide de cinéma qui ne s’expérimente pleinement qu’au cinéma. Nadia Paschetto et Éric Miot, les organisateurs du festival, peuvent s’endormir sur la certitude du travail très bien fait.

Côté chiffres, on est encore en attente de l’annonce des résultats. Cependant, à en juger par les files d’attente dans le hall du Megarama Arras et du Casino on peut s’avancer sans trop se mouiller. Cette édition ne sera pas un coup pour rien. Les spectateurs ont répondu à l’appel et emmené leurs nouvelles habitudes avec eux. Un défi largement relevé par la logistique du festival. Ce dernier qui a absorbé, comme d’habitude, toutes les parts d’aléas inhérents à l’organisation d’une telle manifestation. La base est solide et bien campée sur ses appuis. On ne se fait plus trop de soucis pour la longévité du Arras Film Festival. Tout comme pour sa capacité à fédérer sponsors et soutiens publics derrière lui.

Mais, au fond, la leçon la plus importante donnée par le festival est celle qui répond à la question qui ne lui avait pas été posée : Pourquoi ? Pourquoi le cinéma ? Pourquoi la culture ? Pourquoi vivre ces choses-là ensemble plutôt que chacun de notre côté ? Pourquoi s’emmerder à déployer autant d’efforts et mobiliser autant de ressources pour réunir des pelés dans plusieurs salles ? Pourquoi les retrouver au comptoir du bar d’en face à la fin de la journée ? Le temps c’est de l’argent, ceux qui nous disaient de faire quelque chose « d’utile » de notre vie quand on était gamin sont les premiers à douter du caractère essentiel de la culture. Et un festival, finalement, c’est un agrégat de personnes qui n’ont rien de nécessaire à faire.

Ces discours-là, on les a tous entendus ! Et plus encore ressentis depuis le début de cette foutue pandémie. Et, à leur décharge, il faut bien avouer que les répliques du camp d’en face n’ont pas été franchement convaincantes. Oui ! C’est le métier et donc le salaire d’énormément de personnes qui en ont besoin pour (sur) vivre ! C’est absolument vrai et impératif de le rappeler. Pourtant, cela n’explique pas la raison d’être philosophique du bazar. L’essence du « essentiel ». Le petit truc en plus.

Ce « one thing », on l’a trouvé en salles évidemment, mais aussi à la sortie des projections. Dans la dynamique d’une équipe qui allait des caisses à la régie en passant par les invités et so sorry à tous ceux qui ne sont pas évoqués, sans oublier évidemment les spectateurs. Dans cet élan qui portait les énergies de chacun au diapason pour contribuer à construire un instant T, qui élevait tout le monde au même moment. Dans cette certitude éphémère d’être indispensable au tout derrière lequel s’alignent les ego et s’envolent les inhibitions. Dans cette impression d’avoir retrouvé ensemble, et peut-être que momentanément, le sentiment que les choses n’arrivent pas par hasard, après avoir douté de l’ordonnancement du monde isolé derrière nos quatre murs.

« L’humain est un animal social » : proverbe connu et problématique anthropologique qui ne se règle pas en un coup de communication. Comme on ne remerciera jamais assez George Miller pour avoir apporté ses Happy Feet au monde, on peut le mentionner ici : la célébration c’est un travail comme un autre dans lequel l’homme s’élève en tant qu’espèce et individu, et la culture est un corps vivant qui ouvre grand les chakras de ceux qui l’habitent en commun. Ou pour le dire plus simplement, c’est une raison d’être ensemble et c’est déjà bien suffisant pour justifier son caractère indispensable. La culture essentielle, c’est une culture dans laquelle tout le monde trouve sa place, y compris ceux qui n’en vivent pas. Mais pour cela, elle doit-être vécu collectivement ET en présence.

Il y a des vérités qui se ressentent plus qu’elles ne disent. Ceux qui ont vécu le Arras Film Festival 2021 font partie de ces privilégiés qui ont pu le vivre.

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