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Carnets de Cannes n°3 : Oiseaux rares

CARNETS DE CANNES

Par Auxence Magerand

Jeudi 16 mai


Entre « Bacurau » et « Les Hirondelles de Kaboul », le programme du jeudi 16 mai filait la métaphore volatile.

De bon matin, je croise un YouTubeur cinéma adulé des prépubères et connu pour ses argumentaires stériles (dont je tairais le nom afin de ne pas finir au fond d'un fleuve de larmes de nerds). Nous nous rendons tous deux au même Grand Théâtre Lumière pour assister à la séance du lendemain de « Bacurau » de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles.

Au Nord du Brésil, le village de Bacurau (oiseau de nuit en portugais) regroupe des habitants certes pauvres, mais extrêmement soudés. Il faut dire que Tony Junior (Thardelly Lima), le préfet du coin hypocrite et arriviste, a ordonné de leur couper l'accès à la réserve d'eau voisine.

C'est le point de départ de ce long-métrage subjuguant, flirtant avec le western spaghetti et la fable politique anti-impérialiste pour mieux tirer le portrait de cette population d'irréductibles.

Si l'introduction de « Bacurau » est quelque peu mollassonne, l'histoire prend ensuite magistralement l'épaisseur d'une fresque épique et ethnographique criblée de dangers : certains planifient l'anéantissement du village, comme une vulgaire carte de Call of Duty.

A travers la vie d'une communauté en marge, les réalisateurs livrent ainsi une dystopie percutante et audacieuse qui tire la sonnette d'alarme sur la précarité rurale brésilienne.

Sorti du film, je m'enfonce dans la première salle de presse que je rencontre à l'intérieur du Palais des Festivals. Tant pis pour le soleil vibrant de la Croisette. Je commence à écrire mes impressions sur le film brésilien lorsque j'aperçois soudainement Alexis Manenti, comédien découvert hier dans « Les Misérables ».

Un peu tremblant (j'aimerais bien vous y voir), je m'approche de lui, le salue, et lui propose une interview. Il accepte tout naturellement, en conviant même au passage son comparse d'affiche, Djebril Zonga. La rencontre est à retrouver ici : interview.

J'ai appris plus tard que je n'avais en réalité aucun droit d'entrer dans cet espace précis. Quelle crapule je fais.

Alexis Manenti
Alexis Manenti


A 14h, je pars assister à ma première projection de la section Un Certain Regard, avec le film d'animation « Les Hirondelles de Kaboul » de Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec.

D'un trait dense et flexueux, le récit retrace les destins croisés de trois afghans sous le régime taliban : Atiq (Simon Abkarian) d'abord, gardien de prison dont la femme est mourante, ainsi que le couple formé par un jeune professeur délicat et une artiste avide de liberté, Mohsen (Swann Arlaud) et Zunaïra (Zita Henrot).

« Les Hirondelles de Kaboul » aborde avec tact l'oppression des femmes, et plus généralement des libertés les plus évidentes à nos yeux d'occidentaux. L'intrigue trime parfois à dégager des émotions fortes, toutefois on saluera l'incarnation vocale sincère des comédiens et les dialogues puissants empruntés au roman initial de Yasmina Khadra. Une lueur d'espoir face à l'obscurantisme passé, présent et futur.

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Impossible de se rendre sans invitation à l'avant-première de « Rocketman » de Dexter Fletcher, le biopic musical sur Elton John (mais si, vous savez, le chanteur à plumes). Cela me donne donc l'occasion d'aller assister à l'unique projection de « Être vivant et le savoir » d'Alain Cavalier.

Caméra au poing mais pas toujours au point, le célèbre documentariste à la voix suave commente dans cet autoportrait touchant un projet d'adaptation avorté du roman Tout s'est bien passé d'Emmanuèle Bernheim, décédée pendant la production.

Il nous invite dès lors à réfléchir sur les petits plaisirs de l'existence et sur les espaces de rencontre entre la vie et la mort : vieillesse, maladie, euthanasie, moisissure. Inclassable, « Être vivant et le savoir » formule un cinéma où le sort funeste démystifié devient indolent et acceptable.

Il était donc particulièrement symbolique d'apercevoir dans la salle Serge Toubiana, ancien directeur de la Cinémathèque et veuf d'Emmanuèle Bernheim.

Cadeau musical : le morceau « Não identificado » (1969) de Gal Costa, issu de la BO de « Bacurau ».


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