23 septembre 2019
Festivals

Carnets de Cannes n°6 : Travailleuses du sexe

CARNETS DE CANNES

Par Auxence Magerand

Dimanche 19 mai

« Le Lac aux Oies Sauvages » et « Indianara », au programme du dimanche 19 mai, se rejoignent dans la représentation d'héroïnes prostituées.

Pour une fois, je débute ma journée à l'arrière du Palais des Festivals à la salle du Soixantième avec « Le Lac aux Oies Sauvages » du réalisateur chinois Diao Yi'nan.

On y découvre un réseau de voleurs à Shangaï dont Zenong (Ge Hu) est chef de gang. Seulement, suite à un accident, sa tête est mise à prix. Traqué aussi bien par la police que par des bandes rivales motivées par la rançon, Zenong fuit avec l'aide de Aiai (Lun-Mei Kwei), une racoleuse timide.

Formellement, c'est sans doute l'une des plus belles œuvres présentes dans la Sélection officielle du Festival de Cannes. La photographie travaille par exemple sans cesse une nouvelle source de lumière, passant ainsi de néons colorés et autres lampadaires à une simple flamme de briquet.

Cette fulgurance d'inventivité est également savoureuse dans les rares scènes d'action du « Lac aux Oies Sauvages » – notamment avec l'usage insolite d'un parapluie. Cependant, le polar urbain nocturne dose surabondamment son étirement du temps et ses longs silences pesants, censés ménager la tension. Le résultat est donc en demi-teinte : « Le Lac aux Oies Sauvages » fait primer son atmosphère en eaux troubles à une narration plus tenue.

Après avoir raté la séance presse du dernier film de Céline Sciamma, je me suis présenté à l'improviste salle Buñuel pour assister à la projection d'une restauration 4K de « Le Professeur » (1972) de Valerio Zurlini, dans le cadre de la canonisation palmesque d'Alain Delon à Cannes.

Il était assez perturbant de découvrir un film qui a thématiquement aussi mal vieilli. Si certains admirent apparemment « Le Professeur » pour le jeu taciturne de Delon, j'ai surtout explosé de gène devant la romance malsaine entre un professeur de 36 ans et son élève de 19 ans.

En plus d'un récit à l'encéphalogramme plat, les femmes de ce film sont constamment sexualisées, objectivées et insultées. Et que dire des remarques homophobes ?

J'ai quitté la salle au bout d'une heure de séance, après une insoutenable scène de relations sexuelles qui célèbre clairement la culture du viol. Finalement, quel meilleur hommage pour Alain Delon qu'un film misogyne ?

Enfin, à l'occasion de la programmation de l'Acid, j'ai découvert aux Arcades l'excellent documentaire « Indianara » de Aude Chevalier-Beaumel et Marcelo Barbosa.

Indianara Siqueira, députée brésilienne transsexuelle, a fondé une maison accueillant des femmes trans à la rue – toutes prostituées. Cette figure locale extravagante nous fait suivre son quotidien militant et personnel : ses prises de paroles en manifestations, sa gestion de la communauté, sa relation fusionnelle avec son mari.

On est touché par cette matrone en révolution permanente, sans cesse confrontée aux récupérations politiques, pressions, violences et meurtres. Un portrait saisissant et enrageant de ces femmes qui luttent simplement pour exister, à l'aune de l'élection de Jair Bolsonaro.

Musique du jour : dans une scène touchante, Indianara et son mari entonnent « La Gata Bajo la Lluvia » (1981) de Rocío Dúrcal. Un morceau kitsch qui aurait très bien pu apparaître dans un film d'Almodóvar :

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