7 décembre 2019
Festivals

CineComedies 2019 : Rencontre avec Laurent Ventura

INTERVIEW DE LAURENT VENTURA

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Durant le festival CineComedies, nous avons eu le plaisir de poser quelques questions à Laurent Ventura, fils de l'acteur Lino Ventura. A l'occasion du centième anniversaire de son père, il a co-écrit avec Luciano Melis un livre intitulé « Lino Ventura », sorti aux éditions La Martinière. Pour célébrer cet événement, le festival a programmé le film "Ne nous fâchons pas", où Lino Ventura partage l'affiche avec Jean Lefebvre et Michel Constantin.

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Qu'est-ce qui vous a donné envie d'écrire ce livre sur votre père ?

Alors, ce n'est pas moi qui aie eu envie. On m'a proposé de le faire parce que c'était les cent ans de sa naissance. Je ne voulais pas faire une biographie parce qu'il y en a eu tellement qui ont été faites. L'homme avec qui j'ai fait ce livre, qui s'appelle Luciano Melis, a travaillé très attentivement et précautionneusement sur ce projet et a eu l'idée de faire témoigner des gens. C'est un livre de témoignages et c'est pour ça que c'est intéressant. Les biographies, il y en a eu, tout le monde les connaît. On a réuni les témoignages de personnes qui l'ont connu avant sa carrière, qui ont travaillé avec lui dans le cinéma. Mais également de comédiens qui ne l'ont connu que lorsqu'ils étaient très jeunes et qui sont devenus aujourd'hui des grands acteurs. C'était très amusant de réunir tous ces témoignages et de lui rendre hommage de cette façon-là, c'est ce qui m'a plu. Cette démarche sort un peu de l'ordinaire et on s'est aperçu que beaucoup de personnes voulaient témoigner même en dehors du cinéma. C'était très intéressant et très émouvant. J'ai participé à travers un certain nombre de souvenirs que j'avais personnellement avec lui. Et quelque part, on ne voulait pas laisser la porte ouverte à n'importe qui pour faire ce type d'hommage.

Parmi sa filmographie, quel film préférait votre père ?

Je pense qu'il n'en avait pas. C'était un passionné donc il avait la passion pour tous les films qu'il a fait. Bien sûr, il a été déçu par certains comme tous les acteurs. Je ne pense pas qu'il avait une préférence pour l'un ou pour l'autre. Il y a des films qui l'ont terriblement ému, d'autres qui lui ont retourné l'estomac à cause des souvenirs que cela provoquait. Je cite toujours "Les Misérables", de Robert Hossein, qui est pour moi le plus beau. On sent dans ce film toute la détresse qu'il a eu dans sa vie d'enfant, parce qu'il a connu la misère, la famine. Il est arrivé en France avec sa mère, il a travaillé à 9 ans pour pouvoir manger. Ça lui rappelait quelqu'un au fond de lui-même. Il avait cette hantise de la pauvreté et de la misère. Dans "Les Misérables", on s'en rend compte, ce qui fait que c'est formidable. Pour moi, c'est le meilleur, mais pour lui, je sais que c'est un film qui l'a beaucoup touché et très dur à faire. Il a été très perturbé par ce film, mais très fier de l'avoir fait.

Quel film avec votre père, avez-vous vu en premier ?

Heu... Je crois que c'est "Maigret tend un piège". Mais je ne m'en rendais pas vraiment compte. Je n'ai compris que mon père était un comédien et un acteur que très tardivement, vers l'adolescence. Le métier restait en dehors de la maison. Très vite, on parlait d'autre chose, on ne parlait pas de cinéma. Il a toujours essayé de garder cette frontière entre la maison et le domaine du cinéma. C'est quand même vers l'adolescence que j'ai compris qu'il se passait quelque chose (rires). Dans les années 60, là où il a commencé à décoller, je m'en suis rendu compte avec "Les Tontons flingueurs". Puis après, il y a eu dans ce que j'appelle la troisième partie de sa carrière, avec des rôles un peu plus sérieux, qui sortent du clownesque comme "Les Tontons Flingueurs", "Les Barbouzes" ou "Ne nous fâchons pas" qui est personnellement mon préféré dans cette période. Il faisait un vrai cinéma passion. Il a par exemple fait des films qui n'intéressaient pas les français, par exemple "Cent jours à Parlerme" qui était un pur problème italien, mais c'est un magnifique chef d’œuvre. Les français ne connaissaient pas Dalla Chiesa, qui a été le premier tué par la mafia sicilienne. C'est aussi la première fois qu'ils tuaient une femme. Il avait été très sensible par ce fait-là. En France, il n'a pas eu un gros succès. C'est comme "Cadavres exquis", de Francesco Rosi, très grand réalisateur, c'était pareil, c'était un problème italien, donc la réception de ce film en France était mitigée.

On dit beaucoup de votre père qu'il était pudique...

Oh oui. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, il était très timide. Cette timidité lui mettait une carapace qui le protégeait. Et d'ailleurs, son côté bougon, c'était de la timidité. Il avait beaucoup de pudeur. Il avait toujours cette hantise de la représentation qu'il faisait. Il n'était pas à l'aise. Ce n'était pas une star excentrique, il se dissimulait.

Un peu avant son décès, votre père avait été sur le tournage du film "La jonque chinoise", de Claude-Bernard Aubert, qui ne s'est jamais fait. Il existe quelques photos, est-ce qu'il y a eu des images qui ont été tournés ?

Pour moi, non. Il y a sûrement eu des essais. Mais de toute façon, c'était une équipe de faisans. C'est pour ça que ça ne s'est pas fait. Il est parti sur le tournage avec Mort Shuman, il est resté quelques temps puis après il a arrêté.

Et à part ce projet-là, est-ce qu'il y en avait d'autres ?

Non, pas dans l'immédiat. Il avait des idées en tête puisqu'il parlait notamment avec des américains, à l'époque, et il commençait à parler de gros projets aux Etats-Unis. Et ça ne s'est pas fait puisque malheureusement, il est parti... Son dernier film, c'est l'apparition dans "La Rumba", de Roger Hanin. Mais son vrai dernier film, c'est "La 7ème cible", qui est très beau. J'aime aussi beaucoup "Le Silencieux", dans le même style.

Est-ce qu'il avait des regrets dans sa carrière de catcheur ?

Non, je ne crois pas. Il a quand même été sacré champion d'Europe de catch, poids moyen. Il n'avait pas a regretter, il a eu une belle carrière. Il a eu cet accident qui a mis fin à sa carrière sportive en 1950. Mais c'est la vie, il est passé à autre chose après. Il était manager d'une équipe de catch et en même temps il vendait de la layette, je sais, ça ne lui va pas très bien (rires). Ma mère avait un petit atelier où elle fabriquait de la layette et mon père était représentant. Il était ravi de la vie qu'il avait eu et il avait un remerciement permanent pour la France. Quand on lui disait « Alors, vous faîtes de la politique ? », il répondait « Je ne me permets pas d’apprécier qui que ce soit, c'est un pays qui m'a donné l'opportunité de manger, de vivre, de gagner de l'argent. » Et lorsqu'on lui parlait de sa nationalité italienne, il disait « Mon pays va de Lille à Palerme » et il ne fallait plus aborder le sujet, il était très péremptoire là-dessus.

Lorsqu'il avait une idée en tête, il était difficile de la lui enlever...

Oh oui, il était très têtu. Oh la la ! Il était aussi de mauvaise foi, ça en devenait drôle. Mais il était aussi d'une grande honnêteté. La parole donnée était quelque chose de très important. Mon père n'a jamais eu un contrat de sa vie. Il n'a jamais rien signé, le type lui donnait sa parole, donc pour lui, c'était fini. Ce sont les gens à l'ancienne. Aujourd'hui, vous signez un contrat, deux minutes après, on prépare un procès. Je pense que dans ce monde d'aujourd'hui, il serait malheureux. Il ne pourrait plus vivre dans ce monde de tricherie, c'est un homme de valeurs.

Et dans le cinéma d'aujourd'hui, comment il se sentirait ?

Je ne sais pas, parce qu'à l'époque, quand il faisait des films, c'était d'abord une discussion entre copains. Il y avait des producteurs, aujourd'hui, il n'y en a plus, c'est la télévision qui décide. Il y avait une discussion avec les producteur, le réalisateur et le scénariste. Aujourd'hui, il n'y a plus que des financiers qui interviennent après les discussions. Aujourd'hui, il se serait peut-être adapté mais je pense qu'il aurait eu beaucoup de mal.

Propos recueillis par Jérémy Joly et Christophe Colpaert

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