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Premiers Plans d’Angers 2015 : Acte III

Par Frédéric Hauss


Le choc Ruben Östlund ! Une institutrice fait rentrer une de ses jeunes élèves dans la classe, bien après les autres. Elle lui montre une succession de dessins. Sur chacun d'entre eux, deux traits. La maîtresse demande à l'élève lequel des deux est le plus long, elle s'exécute, pas d'hésitation, l'exercice est simple, un nourrisson pourrait en faire autant. Mais, à chaque fois, un élève de la classe la contredit et désigne le plus court. Le doute s'installe alors dans l'esprit de la fillette. Au bout de 3 ou 4 dessins, un peu confuse, elle finit par pointer aussi du doigt le plus court, contre la logique même, mais pensant « bien faire ».

Happy Sweden (2008)

C'est une des nombreuses scénettes du déroutant « Happy Sweden » de Ruben Östlund, qui fait l'objet d'un focus ici à Premiers Plans. Et on ne peut s'empêcher de penser à tous ceux qui, ces derniers jours, sans être d'immondes fondamentalistes islamistes, auraient pu ne pas vraiment se sentir Charlie, quelque-peu honteux, pour le moins confus, un peu comme cette élève. De l'influence du groupe sur l'individu. C'est l'une des très nombreuses problématiques abordées par « Happy Sweden », encore un grand film politique.

Contrairement à la salle, peu convaincue il faut bien l'avouer, on a adhéré direct, persuadés que c'est dans ce genre de direction et de parti-pris esthétiques que le cinéma pourrait aller. La filiation à Michael Haneke n'est pas usurpée car ce film n'est pas sans rappeler « 71 fragments d'une chronologie du hasard » ou le mésestimé « Code Inconnu ». Même tendance à faire durer les plans, jouer sur l'évocation pleine et entière du hors-champ.

Souvent, de la littérature policière ou de la série télé (« Millenium »,  les livres d'Arnaldur Indridason, « Borgen » récemment), on a des nouvelles peu reluisantes de la Scandinavie. Sous le vernis d'une société policée se cachent de lourdes crispations (historiques, psychologiques). « Happy Sweden » s'inscrit dans cette mouvance.

Le film narre 4 ou 5 histoires parallèles : lors d'une réunion de famille, le patriarche prend un feu d'artifice dans l'œil, 2 jeunes adolescentes se prennent en photo dans des poses bien trop lascives pour leur âge avant de partir en virée, une actrice qui aimerait passer inaperçue emprunte un car de tourisme avec des gens ‘normaux', une beuverie se prépare entre mecs…

De ces scénettes, montées en alternance va naître un profond malaise, progressivement, insidieusement. Le patriarche refuse de se faire soigner par pur orgueil, l'une des deux ados va sombrer dans un coma éthylique, l'institutrice assiste à des représailles violentes contre un élève récalcitrant de la part d'un de ses collègues…

Mais Ruben Östlund, va plus loin que Michael Haneke dans la radicalité. Il ne fait pas que refuser le montage, il refuse le re-cadrage. Paradoxalement, c'est en bougeant le moins la caméra qu'on la voit le plus et tout un discours sur le point de vue peut s'esquisser. Mais ça n'est pas que de cela qu'il s'agit. Tout y passe de nos bassesses dans ce film âpre : mensonge, lâcheté, mauvaise foi...

Toute société semble produire ses propres monstres quand un de ses membres questionne la norme et la violence sourde qui va avec. Mais la force d' Östlund est de se faire moins moral que le cinéaste d' « Amour », en privilégiant, in fine, la dramaturgie et la savante gestion des tensions.

"A 14 ans" (sortie en salles le 25 février 2015)

« A 14 ans » d'Hélène Zimmer concourt dans la catégorie des 1ers long-métrages français. Le film raconte la dernière année de collège de 3 jeunes filles, Louise, Sarah et Jade. Coup de gueules, engueulades avec les parents, rivalités, alcool, fêtes, premières expériences sexuelles, forcément ratées.

Parrainé par Benoît Jacquot, le film aurait dû se défaire de l'inspiration laide et heurtée de la mise en scène du cinéaste (en particulier, ces affreux zooms en deux temps et recadrages en longue focale qui ratent l'essentiel). Bien qu'elle s'en défende, la jeune réalisatrice semble pencher souvent pour un naturalisme improductif, se laissant trop séduire par ses propres images.

On se lasse vite des scènes de fête, de perpétuel conflit entre filles et garçons, de la pauvreté des dialogues et au bout du quinzième ‘connard', ‘elle est trop cheum' ou ‘vas-y bouge, sale pute', on décroche. Mais, au final, on est assez séduit par le regard sur ces jeunes filles, déjà malheureusement victimes de la domination masculine et par l'ébauche de réconciliation entre deux rivales, saisie dans un très bel échange de regard, rare moment où la fiction s'immisce enfin.

On passera vite sur le court-métrage «  Three Brothers » du britannique Aleem Kahn, trop pétri de bons sentiments pour se démarquer dans la sélection des premiers court-métrages européens.


Pour finir, on n'a pas manqué dans les films autours du secret, comme beaucoup (salle comble), la projection du « Blow Out » de Brian De Palma et on a jubilé de le voir sur un grand écran. Ça n'est que dans ces conditions qu'on peut apprécier le style de Brian De Palma : la maestria des mouvements d'appareils, la mélancolie surannée, le travail de mixage, la paranoïa qui a envahi le cinéma américain après l'assassinat de JFK, etc.

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