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Rétrospective Murnau à la Cinémathèque Française

Par Pierre Delarra

Les Aubes de l’Aurore... Au début du siècle dernier, Friedrich Wilhelm Murnau se forge une carrière stratosphérique avec trois films majeurs. Des pierres angulaires des jardins de nos cinéphilies : "Nosferatu le vampire" (1922), "Le dernier des hommes" (1924) et "L’Aurore" (1927). Trois oeuvres majeures que l'on peut revoir dans le cadre du cycle que lui consacre la Cinémathèque Française (du 6 au 26 février).

Un pionnier de l'expressionnisme

Pourquoi cet homme est-il un pionnier ? Parce qu'il est un des initiateurs de l’expressionnisme allemand. Murnau relie le cinéma à la peinture, mais aussi au théâtre et à l’opéra (ce mouvement si riche en ce début de siècle, de Ernst Ludwig Kirchner à  Franz Marc en passant par Lucien Freud). Avec Chaplin, Murnau va révolutionner, pour un temps, le cinéma mondial.

L’idée même de l’expressionnisme est de modifier, contrarier et déformer les caractéristiques des structures et des formes. Picasso de dire dans un dialogue imaginaire : « Vous voyez cette bouteille de verre, je vais vous la montrer de l’intérieur. » Voilà l’idée, tout est dit. Pour Friedrich Wilhelm Murnau le décor doit montrer l’intériorité aux confins de la psyché de ses personnages. C’est cette ligne directrice que suivrons Fritz Lang, Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick ou David Cronenberg et, bien sûr, tout le cinéma fantastique.

Murnau nous indiquera : « Voyez-vous ce décor : rien n’est droit, c’est comme mon personnage qui le traverse, un personnage éprouvé, perturbé… ». Nous retrouverons cette image dans le surprenant film de Robert Wiene "Le Cabinet du Dr Caligari" (réalisé en 1920). Ce film est la quintessence de l’expressionnisme allemand. Il raconte l’histoire d’un hypnotiseur fou (Werner Krauss) qui utilise un somnambule (Conrad Weldt) pour commettre des meurtres. Ici pas d’angles droits. Pas de perpendiculaires. Pas de parallèles. Mais des paraboles, des spirales et des courbes (ayons à ce sujet une pensée pour le tableau, "Le Cri", de Edvard Munch et, dans une moindre mesure, pour Salvador Dali).

Bien sûr les vieux démons reviennent dans l’Europe du XXème siècle telle l’horreur de la guerre. De penser alors à "Nosferatu le vampire". Quelle merveilleuse interprétation du comédien Max Schreck. Ce dernier en vampire aux mains démesurées onglées et au dos vouté par le poids des horreurs sans doute commises. Cette horrible ombre qui plane sur les villes. Celle des destructions. Celle de la guerre. Celle des gueules cassées. Dans cette perspective, n’oublions pas aussi les peintures de Otto Dix. Il est bien là le vampire de Nosferatu. Cette main qui arrache la vie comme il arrache l’Allemagne et le monde.

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Max Schreck dans "Nosferatu".
Trois oeuvres majeures

Trois films donc que l'on peut voir dans le cadre de cette rétrospective. Tous à l’épicentre d’une Allemagne vaincue et bafouée. Une Allemagne qui doute et qui en proie aux démons à venir. Ceux qui vont, une nouvelle fois plonger, l’Europe dans un nouvel et effroyable cauchemar.

- "Nosferatu le vampire" est adapté du roman « Dracula » de Bram Stoker (mais n’ayant pas obtenu les droits, le comte « Dracula » devient le comte « Orlok » dans le film). Il décide d’acquérir un sinistre château au fin fond de la Transylvanie. Nosferatu, tout cheminant vers sa nouvelle propriété, répand dans son sillage une épidémie de peste…

- "Le Dernier des Hommes" est un film muet sorti en 1924 (avec notamment Emil Jannings que l'on retrouvera dans "L’Ange Bleu", réalisé en 1930 par Josef Von Sternberg) dans le rôle-titre. L’histoire est celle d’un portier du Grand Hôtel qui, par suite de fallacieuses affaires, est remercié par la direction de l’établissement. Abattu et humilié l’homme conserve son habit de portier afin de ne pas perdre la face devant les gens de son quartier.

Film au langage visuel impressionnant, il est un va et vient de plongées et de contre-plongées marquant la grandeur et la déchéance du portier. L’expressionnisme du réalisateur appuie de forte manière l’errance du pauvre homme sombrant dans les affres de l’alcool. De futurs grands cinéastes accompagneront F.W Murnau dans cette aventure. A l’instar d'Alfred Hitchcock (à ses débuts, il était un novice décorateur) et d'Orson Welles (qui se souviendra du maître lors de la gestation de "Citizen Kane").

- "L’Aurore" ("Sunrise") est la première et dernière production américaine du cinéaste (en 1927). C’est, à l’époque un mélodrame. L’histoire est celle d’une femme de la ville séduisant un fermier. Elle le convainc de tuer son épouse. Il s’en suit un va et vient entre ville et campagne accentuant une dialectique entre les deux univers.

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L'Aurore - Réalisé par F.W. Murnau en 1927.

Bénéficiant d’un budget illimité, Murnau utilise le son Movietone (un nouveau procédé son faisant de ce film un des premiers longs-métrages comportant une partition musicale et une bande son synchronisées). François Truffaut insistera sur les qualités du film n’hésitant pas à surenchérir : « "Sunrise" est le plus beau film du monde… ». Nous noterons les efforts tous particuliers apportés à la bande-son. Car cette dernière, novatrice, comporte des arrangements de « La marche funèbre d’une marionnette » de Charles Gounod, du prélude en la mineur de Frédéric Chopin et d’un air des « Maîtres-Chanteurs » de Richard Wagner.

Une fulgurante carrière

La destinée de Friedrich Wilhem Murnau fut autant extrême que fulgurante. Parce que, en huit années et trois films principaux il traverse le cinéma allemand. Car il bouscule les débuts balbutiants d'Hollywood. Remémorons-nous encore de la silhouette chancelante de Emil Jannings du "Dernier des Hommes". Souvenons-nous des amoureux de "L’Aurore". Gardons bien sûr en mémoire la composition de Max Schreck. Ce dernier lâchant sur le pauvre monde la plus grande des pandémies : la peste ! Enfin, et pour conclure, nous aurons bien sûr une pensée envers Abel Ferrara et à son magnifique "The King of New York".  Dans ce film, par le plus grand des hasards, le dealeur de drogue Larry Wong dévore le film "Nosferatu", en projection privée, avant de répandre toute sa lie et sa drogue dans les rues de New York.

Friedrich Wilhem Murnau n’aura pas la chance de poursuivre une plus longue carrière. Il meurt brutalement, à 42 ans, dans un stupide accident de voiture non loin de Sunset boulevard à Los Angeles. Les légendes et les anges naissent ainsi. Alors, aux crépuscules des jours et des mondes naîtra une nouvelle aurore...

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