6 décembre 2021
Focus

Adapter Balzac : Des films au service de la modernité

Par Flavie Kazmierczak

Coïncidence du calendrier ou regain de popularité pour l’écrivain, deux films adaptés des œuvres dHonoré de Balzac se suivent au box-office en cette fin d’année. Dans "Illusions perdues", Xavier Giannoli fait revivre l’histoire du jeune poète, Lucien de Rubempré, tandis que Marc Dugain ravive la ténacité dEugénie Grandet dans le film éponyme.

« Je voulais rendre hommage au génie balsacien, autant philosophe que poète. C’est un personnage inouï de générosité, de puissance », s’émerveille Xavier Giannoli à la fin de son film, projeté en avant-première à l’UGC-Lille. Le réalisateur a vingt ans lorsqu’il découvre la plume de Balzac. Il se passionne pour le destin du héros d’"Illusions perdues", un roman découpé en trois chapitres. Sur les bancs de la faculté, il se promet d’adapter la deuxième partie, Un grand homme de province à Paris. Un livre publié au XIXème siècle, mais dont la portée est toujours d’actualité. C’est en relisant Eugénie Grandet que Marc Dugain a remarqué, lui aussi, la résonance du livre à l’heure actuelle.

Nombreux sont les réalisateurs qui se sont attaqués aux œuvres de Balzac. Après une première adaptation en 1833, Eugénie Grandet s’est exportée en Italie où le réalisateur Mario Soldati a proposé sa version en noir et blanc à la fin des années quarante. "Illusions perdues" ont aussi fait l’objet de plusieurs adaptations, avec notamment la mini-série de Maurice Cazeneuve en 1966. Soixante ans plus tard, les réalisateurs font revivre les œuvres de Balzac avec un œil plus moderne.

Une société codée

Considéré comme l’un des écrivain les plus emblématiques du roman français, Honoré de Balzac a donné vie après 1829 à plus de deux milles personnages dans près de quatre-vingt-dix ouvrages, regroupés sous le titre « La Comédie humaine». Adapter ses œuvres, c’est faire revivre toute une époque. De la Révolution à la fin de la monarchie de Juillet, ses personnages se font l'illustration de la société française du XIXème siècle. Une société avec ses lois sociales fortement prononcées, ses ambitions mais aussi ses désillusions.

Dans le film de Xavier Giannoli, le talentueux Lucien, interprété avec assurance par Benjamin Voisin, quitte sa province dans l’espoir de trouver un éditeur à ses Marguerites, ses poèmes. Le sourire na
ïf du jeune homme laisse place à une bouche fermée et le regard froid, comme si Paris l’avait durci. Devenu journaliste, il comprend très vite que la capitale est un lieu hostile, où le règne des connaissances en sacrifie plus d’un. Les plus honnêtes et les plus méritants n’ont pas leur place. Il perd alors son inspiration, son désir de faire de belles choses et tombe dans les griffes de Paris, où tout se joue à la manière d’une pièce de théâtre.

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Joséphine Japy et César Domboy - Copyright Highsea Production-Tribus P. Films-2020

En province aussi, cette machine infernale des lois sociales régit la société. Eugénie Grandet (Joséphine Japy), soumise économiquement à son père, en paye les frais. Pourtant autrefois maire de Saumur et riche tonnelier, le père Grandet succombe à l’avarice. Il refuse de marier sa fille, réduite aux travaux de la maison. Dans les débuts du capitalisme, ce personnage reflète le patriarcat qui domine la société par la religion et par l’argent. Si ces sujets nous paraissent éloignés, ils sont toujours étroitement liés au présent. Au XXIème siècle, les codes ont évolués mais il reste du chemin à parcourir.

Moderniser les œuvres

Balzac a vu naître le monde moderne. Il a très vite compris qu’à partir du moment où les journaux devenaient commerciaux, quelque chose allait se jouer. Bien que se déroulant sous la Restauration, les films résonnent de nos jours. A l’approche des élections présidentielles, le rôle des médias est au centre du débat. Le film de Xavier Giannoli fait intelligemment écho à la fabrication des élites, aux fakes news et polémiques qui distraient des problèmes de fond.

Un thème revient: celui du destin. Si celui de Lucien parait fuyant, Eugénie Grandet prend le sien en main et se joue des codes. Lorsqu’on lui demande ce qu’elle va faire si la société la rejette, elle répond courageusement « Que m’apporterait-elle? ». Même si la mise en scène de Marc Dugain est un peu timide, son parti pris pour un personnage féminin plus tenace est un atout pour le film. Il montre aussi comment la course à l’enrichissement bouscule certaines de nos valeurs.

Étudiée dans les collèges, l’œuvre de Balzac est toujours présente dans l’esprit de bon nombre d’entre nous. Ses adaptations offrent un regard neuf sur la société. "Eugénie Grandet" est déjà en salles. "Illusions perdues" sort ce 20 octobre.

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