Focus

Anaïs Demoustier : La part du frère

Par Justine Briquet


Bientôt à l’affiche de "
La fille au bracelet", réalisé par son frère aîné Stéphane, Anaïs Demoustier s’essaie pour la première fois au film de procès. L’occasion pour l’actrice de sortir de sa zone de confort en interprétant une avocate générale qui, contrairement à elle, ne sourit jamais. Mais plus que le mystère des cours d’assises, Stéphane Demoustier souhaitait raconter ce qu’un tel événement peut faire à l’entourage d’un accusé. Car au fond, la famille c’est tout ce qui compte pour lui. Rencontre. 

Frère et sœur surgissent dans un « bonjour » à l’unisson. Tous deux ont les mêmes yeux aux iris presque noirs, deux regards sombres mais rieurs. Parfois, Anaïs finit les phrases de Stéphane ou inversement. Ces deux-là semblent complémentaires et infiniment complices, à la fois si proches et si différents mais reliés par ce même amour fou du cinéma. 


Le cinéma : l'enseignement fraternel

Nés d’un père cadre dans la grande distribution et d’une mère au foyer à Lille, les Demoustier n’ont pas reçu d’éducation cinéphile. Cette éducation, ils l’ont construite à quatre mains. La jeune femme aux joues roses se souvient avec tendresse du jour où son aîné lui a montré "La petite voleuse" et "L’Effrontée" avec Charlotte Gainsbourg. C’est le moment crucial de l’identification : ça pourrait très bien être elle à l’écran. « Je me disais : elle a l’air de s’amuser, d’être libre, de pouvoir s’exprimer », confie-t-elle aujourd’hui. Petite, la comédienne se réfugiait dans la fiction car la réalité, dit-elle, l'a toujours profondément ennuyé. 

Anaïs Demoustier et Isabelle Huppert dans "Le Temps du Loup" de Michael Haneke. Copyright Les Films du Losange.
Le rêve de cinéma deviendra réalité quelques années plus tard quand une directrice de casting propose à l’adolescente de quatorze ans de tourner un film avec Michael Haneke (excusez-nous du peu). Une proposition alléchante donc, mais qui implique de déserter les bancs de l'école pendant deux longs mois. Un risque qu’hésitent à prendre les parents de la petite qui ne connaissant alors en rien la renommée internationale du réalisateur. Le grand frère, en bon ange gardien, plaide la cause de sa  cadette et crie la chance inouïe que cela pourrait représenter pour elle. En 2002, la gamine tourne finalement "Le Temps du Loup" aux côtés de l’immense Isabelle Huppert. Pour elle, ce tournage est un choc. Désormais, elle en est sûre : le cinéma sera toute sa vie. 


En haut de l'affiche 

Quarante films plus tard, force est de constater qu’elle ne s’était pas trompée. Anaïs Demoustier est parvenue à se faire une place de choix dans la famille du cinéma français. En effet, il n’est pas rare d’apercevoir sa frimousse parsemée de taches de rousseurs, s’étaler en couverture des grands magazines. À trente-deux ans, elle est celle que tous les réalisateurs en vue s’arrachent. D’Haneke à Guédiguian en passant par François Ozon, Christophe Honoré, Bertrand Tavernier ou Valérie Donzelli, tous désirent la filmer. Un désir validé récemment par sa nomination aux Césars dans la catégorie « Meilleure Actrice » pour "Alice et le maire" de Nicolas Pariser.

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Fabrice Luchini et Anaïs Demoustier dans "Alice et le maire" de Nicolas Pariser. Copyright Bac Films.
Mais aujourd’hui, c’est au tour de ce frère protecteur et déterminant, devenu réalisateur après un passage à la prestigieuse école de cinéma de la Fémis, de lui offrir un rôle. « Je voulais lui proposer un personnage différent de ceux qu’elle avait l’habitude d’incarner. Je voulais avoir une vraie proposition à lui faire pour travailler avec elle », raconte-t-il. Pourtant au départ, Stéphane Demoustier imaginait plutôt un homme dans le rôle de l’avocat général. Mais en allant au tribunal, il se rend vite compte que les jeunes femmes sont nombreuses à occuper ce poste. Alors quand sa sœur lui offre à Noël le DVD de "The Staircase", une série documentaire sur la préparation d’un procès du point de vue d’une famille, il y voit comme un signe. Le rôle sera pour elle. 


Une actrice empathique 

Le personnage de l'avocate est froid, insondable même, mais Anaïs Demoustier va apprendre à s’en emparer. Et si à priori, les rôles solaires lui collent à la peau - son frère l’appelle « soleil » - elle prend beaucoup de plaisir à incarner cette jeune femme aux antipodes d’elle-même. « Mon travail c’est de comprendre pourquoi elle est comme ça, explique-t-elle. Je pense qu’elle a quelques complexes dus à son âge et à son manque d’expérience. C’est une attitude courante chez les femmes qui occupent des fonctions normalement tenues par des hommes. Pour elles, c’est une façon de prouver leur légitimité ».

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Anaïs Demoustier dans "La fille au bracelet" de Stéphane Demoustier - Copyright Mathieu Ponchel
Cette intelligence dans la façon d’aborder ses rôles, Stéphane Demoustier l’a immédiatement décelé sur le tournage : « Elle a une vivacité d’esprit  qui rend le travail avec elle vraiment plaisant. C’est une immense actrice ». Humblement, la comédienne baisse les yeux et sourit subrepticement. Le rouge ferait presque disparaître, pour un instant, ses fameuses taches de rousseur. Religieusement, elle écoute son frère raconter avec passion la genèse de ce film qu’il a porté à bout de bras. Elle semble fière de lui et ne manque pas de le dire : « Sur le tournage, j’avais beaucoup d’empathie pour lui, c’est extraordinairement difficile ce qu’il a fait ».

L'empathie, voilà quelque chose qui la caractérise bien. Enfant, elle pleurait à chaque fois qu'un camarade se faisait gronder. À l'époque, cela avait valu à ses parents une convocation pour "excès d'empathie" justement. En regardant travailler son aîné, le sentiment est tel qu’entre ses prises, elle reste à ses côtés pour l'entourer de sa bienveillance sororale. À l’occasion même, elle lui délivre quelques conseils. Fascinée par la mise en scène et les acteurs, ce cadeau est sans doute celui qu’elle aura préférer venant de ce grand frère. Mais alors, on se le demande tous : à quand le passage derrière la caméra ? 



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