16 octobre 2021
Focus

Claude Chabrol : De l’appétit et des femmes

Par Pierre Delarra

Alors que nombre de ses films ressortent au cinéma sous l'égide de Carlotta Films (à compter de ce 29 septembre), Le Quotidien du Cinéma vous propose une découverte de ce singulier metteur en scène que fut Claude Chabrol. Qui se cache derrière ce regard malicieux ? Ces petits yeux derrière de gros verres de lunettes ? Ce regard rond toujours jovial ? Oui ! Qui êtes-vous Claude Chabrol ?

C’est un homme bien agréable. Perspicace. Un homme qui jongle avec des faitouts, des gamelles, des casseroles et des poêles, des assiettes, des verres et des carafes. Surtout, Claude Chabrol est un homme qui cuisine l’âme humaine. Il est le grand ordonnateur des passions. Si François Truffaut était un contemplatif épuré, voici Claude Chabrol en questeur d’âme. Le gratteur de toutes les incongruités. 50 ans de carrière. 56 films ! Un film tous les 9 mois. Le temps d’une gestation. « Je voulais rester fidèle à mon crédo. Tourner quoi qu’il arrive » dira-t-il.

Artisan majeur de la Nouvelle-Vague, il réalisera notamment "Le Beau Serge" (avec Gérard Blain, Jean-Claude Brialy et déjà Bernadette Lafont). Puis, il ruinera, avec son ami François Truffaut, la dite Nouvelle-Vague qui n’aura pour ressac qu’un aller simple. Cette Nouvelle-Vague arbitrée alors par Truffaut, Chabrol, Godard et Reinhart et quelques autres. Une vague créative surtout inspirée et guidée par Roberto Rosselini (leur père charismatique apporteur d’idées). Ce « Chamboule tout » qui enverra par le fond le cinéma dit « de qualité », cinéma que Claude Chabrol refera à ses dépens, et malgré lui, quelques années plus tard. Il laissera seul Jean-Luc Godard face aux affres de sa passion et de ses turpitudes, esseulé aux confins de sa Suisse.

Alors voici avec cette réédition proposée par Carlotta Films qui alterne entre coffret Bluray comprenant quatre films magnifiques du réalisateur couvrant l’avant fin de la carrière du cinéaste (et nous l’avouons « non des moindres ») et ressorties dans les salles obscures. « Oncques ne m’emmerde » disait au monde Claude Chabrol. Cet homme aux multiples facettes pousse ses films selon son bon vouloir : la gastronomie et les femmes. Nous orienterons donc nos remarques selon quelques unes des muses du cinéaste que sont Stéphane Audran, Sandrine Bonnaire, Isabelle Huppert et Marie Trintignant.

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Marie Trintignant dans Betty / Copyright : MK2 - Carlotta Films

Assassinée par le méprisable chanteur Cantat, Marie Trintignant trouve avec "Betty" sans doute son plus beau rôle. Elle interprète avec conviction l’addiction d’une femme avec l’alcool. Sa perméabilité et sa dépendance de l’emprise faite par Laure (merveilleuse Stéphane Audran) envers Betty. Attablée au restaurant « Le Trou » elle s’essaie au gigot rôti-flagolets. Betty, fluette en petit tailleur Chanel blanc taché de petits carrés noirs, ne touche presque pas à son assiette et ne fait que picorer…

« Ça va, vous avez faim… » insiste Laure auprès de Betty tout en sachant pertinemment qu’elle préférera un whisky-glace. Plus dure sera la chute. Il y a de l'Arletty chez Marie Trintignant. Elle est telle une Alice de l’autre côté de son miroir. Et le film de se conclure ainsi : « Laure meurt parce que Betty a survécu. C’est Betty qui a gagné. » Incroyable affrontement féminin que rien ne peut dissiper.

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Isabelle Huppert dans L'Ivresse du Pouvoir / Copyright : Pan Européenne Edition

Seconde muse de Chabrol : Isabelle Huppert. Elle est une dévoreuse de scripte, de scénarii et de films. Pas moins de 118 longs métrages. Repérée en 1977 par Claude Goretta dans "La Dentellière", elle est peut-être, avec Catherine Deneuve, la muse du cinéma français. Elle tourne avec Claude Chabrol 7 films. De "Violette Nozières", en 1978, à "L’Ivresse du Pouvoir", en 2006. Elle est une travailleuse obstinée et invétérée. Huppert tentera une carrière américaine avec "La Porte du Paradis" de Michael Cimino.

Toutefois, c’est en France, et avec Claude Chabrol, que prend forme la force de son jeu d’actrice. "Une Affaire de Femmes" est un film difficile dont Chabrol n’ignore rien des écueils qu’il doit éviter. La faiseuse d’ange devient une femme solaire. La dialectique et l’ambiguïté amènent des râles malvenus. Claude Chabrol une fois de plus de nous dire : « Je vous salue Marie, pleine de merde, le fruit de vos entrailles est pourri ». Et de mettre en scène encore Marie Trintignant dans un second rôle de prostituée. Cette dernière d’affirmer : « Les nouveaux nés sont des lardons ». En voici pour une belle salade…

Chabrol n’a peur de rien et rien ne l’arrête. En 1991, le cinéaste de 61 ans retrouve son égérie pour l’adaptation de "Madame Bovary". Quelle mouche a donc piqué notre cinéaste ? Qui pouvait croire en cette énième adaptation du chef d’œuvre de Gustave Flaubert ? Comble du comble il y parvient. Emma Bovary est comme un disque rayé. Elle ressasse encore et encore, voulant prolonger les délices de l’amour. Son récit est celui d’un naufrage guidé. Toujours de table et de couverts il est question : « Mais c’était surtout aux heures des repas qu’elle n’en pouvait plus. Toute l’amertume de l’existence lui semblait servie sur son assiette. A la fumée du boulli, il montrait du fond de son âme comme d’autres bouffées d’affaiblissement. »

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Sandrine Bonnaire et Isabelle Huppert dans La Cérémonie / Copyright : MK2 - Carlotta Films

Les femmes de Chabrol veulent toujours échapper à leurs destins. S'échapper tout court. Aller au-delà comme une fuite qui n’aura jamais de fin. Tel est bien là le cas de Sophie (admirable Sandrine Bonnaire) dans "La Cérémonie". Une véritable machine à tuer, analphabète, qui ne peut s’exprimer que dans une lutte de classe. Cette dernière se transforme dans l’extinction, le nihilisme et la mort et qui, pour toute bonne volonté, dit : « J’ai compris ».

Claude Chabrol nous a quittés le 12 septembre 2010. C’est tout un pan de la cinématographie qui s'en est allé nous laissant, nous spectateurs, orphelins. Avec ses torts et ses raisons, Claude Chabrol aura laissé un regard indélébile sur la cinématographie française. Comme lui, gageons que d’autres, aujourd’hui et demain, pourrons aussi avoir un regard lucide sur nos voisins et contemporains.

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