15 septembre 2019
Focus

Dissonances israéliennes

Ce début d'année est rythmé par la sortie en France de trois films israéliens captivants, "M" de Yolande Zauberman, "Un Tramway à Jérusalem" d'Amos Gitaï, et "Tel Aviv on Fire" de Sameh Zoabi.

Focus sur le cinéma israélien avec ces long-métrages qui évoquent chacun à leur manière les contradictions de la société israélienne.

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"M" commence par une berceuse en yiddish, sur la plage de Tel-Aviv. Menahem barytonne vigoureusement, s'arrête, puis lâche « J'étais un porno kid, un garçon destiné au plaisir des hommes ». Abusé pendant des années dans son enfance, il s'ouvre avec détachement face à la caméra de Yolande Zauberman.

La documentariste suit ce trentenaire à la gueule d'ange et au sourire désarmant, qui a décidé de retourner sur les lieux du crime dans le quartier juif ultra-orthodoxe de Bneï Brak. Menahem engage la parole, rencontre, confronte parfois.

Alors qu'il entame une réconciliation aussi fascinante que sordide avec le lieu, un vertige nous prend alors : cette histoire douloureuse qu'on pensait isolée, n'est qu'une introduction à un système malade et pédophile.

Contrairement à "M", "Un Tramway à Jérusalem" d'Amos Gitaï adopte la forme d'une fiction choral. Ici, le véritable protagoniste est le transport urbain de Jérusalem, qui relie d'Est en Ouest un territoire profondément bigarré.

Dans ce tramway, les individualités se rassemblent et s'entrechoquent, matérialisant progressivement la situation quotidienne en Israël. Le cinéaste met en scène dans ce film à segments des interactions absurdes, mélancoliques, rageuses : une mère possessive et son fils toujours vieux garçon, un prêtre (Pippo Delbono) qui soliloque sur la liberté. Une interview chaotique avec un entraîneur de foot, deux jeunes femmes contrôlées au faciès. Ou encore un quiproquo sur l'armée israélienne entre un touriste (Mathieu Amalric) et un couple d'autochtones paranoïaques.

Avec "Un Tramway à Jérusalem", Gitaï rapproche subtilement tous les conflits intérieurs, qu'ils relèvent de questionnements personnels ou de la politique étatique.

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Enfin, la comédie "Tel-Aviv on Fire" de Sameh Zoabi apporte une touche de légèreté au sujet des tensions israélo-palestiniennes. Salam (Kais Nashef), palestinien placide, est stagiaire sur le tournage du feuilleton arabe à succès « Tel-Aviv on Fire » à Ramallah. Résidant à Jérusalem, il est contraint de passer quotidiennement un checkpoint pour se rendre aux studios.

Un jour, un malentendu auprès de l'officier du checkpoint Assi (Yaniv Biton) oblige Salam à se prétendre scénariste de la série. Si sa carrière d'auteur décolle grâce aux idées d'Assi, Salam se retrouve vite piégé entre les pressions du lieutenant israélien et les consignes des producteurs arabes.

La romance kitsch assumée du feuilleton (un "Amour, Gloire et Beauté" sauce espionnage) devient alors autant un objet fédérateur qu'une occasion de propagande politique. Le réalisateur Sameh Zoabi tire parti des clichés avec un humour mordant, imprévisible, et adroitement pertinent dans sa critique des absurdités du conflit.

Une difficulté israélienne commune est mise en avant par ces trois films : l'absence d'écoute de l'Autre. Ainsi, c'est la parole libérée et directe de Menahem dans "M" qui permet l'expression d'une multitude de témoignages mis sous silence, tandis qu'"Un Tramway à Jérusalem" et "Tel-Aviv on Fire" dénoncent les souffrances du peuple palestinien trop souvent négligées voire enfouies.

Si le cinéma israélien actuel s'engage, il semble lui falloir encore du temps pour tempérer les accords et désaccords – d'Oslo, évidemment.

Auteur : Auxence Magerand

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Rédaction