17 octobre 2019
Focus

Driller Killer d’Abel Ferrara : 40ème anniversaire

DRILLER KILLER

Un film d'Abel Ferrara

(1979)

40ème anniversaire

Par Peter Hooper

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SYNOPSIS

Reno, peintre résident dans un quartier malfamé de New York, avec sa fiancée et la maîtresse de cette dernière, peine à payer ses loyers. Il travaille sans relâche sur ce qui sera, selon lui, son chef-d'œuvre. Cependant, il ne parvient pas à donner la touche finale au tableau. Il est progressivement atteint d'hallucinations où il s'imagine, perceuse électrique à la main, tuer les sans-abris du quartier. 

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LE FILM

L’outil à l’agréable

C’est en 1979, en pleine révolution New Hollywoodienne, que sort cette oeuvre labellisée underground. Un détail de l’histoire du 7ème art, presque une banalité au milieu de cet océan de pellicules incroyablement audacieuses et sans complexe. Celui du mood de ce fameux cinéma d’exploitation alors en plein essor.

Pour remettre ce "Driller Killer" dans son contexte il faut se remémorer qu’a cette époque les collines avaient des yeux, ça jouait du banjo ou de la tronçonneuse chez les ploucs, ça pissait sur les tombes, tous les chemins menaient a la dernière maison sur la gauche, que la nuit tu Phantasmais sur des boules en métal ou tu te faisais poursuivre par des morts vivants, les baignades étaient interdites pour cause de squales affamés, de poissons ou de crocodiles voraces…

Le bonheur absolu en somme pour nos penchants déviants de voyeurs en catégorie hardcore, des pulsions coupables qui peuvent a nouveau s’agiter grâce aux rééditions en HD. Ce sont ces nouveaux formats qui arrivent a conserver le grain et le jus de la version originale mais qui est nettoyée des scories du temps.

Ce "Driller Killer" est donc parfaitement le produit de son époque. S’il ne trône pas forcément dans les DVDthéques a coté des œuvres suggérées plus haut, il mérite toutefois de s’y faire une petite place. Car, pour son premier film, si comme beaucoup de ses confrères générationnels, Abel Ferrara choisit d’entrer par la porte de l’horreur, il va en profiter pour se livrer à un exercice singulièrement introspectif.

Grand amateur de philosophes tels que Nietzsche et Heidegger, très porté sur l’alcool et les drogues, cet adepte des excès à la ville va met en scène sa propre culture trash et sa décadence. La fiction lui servant de paravent.

Il installe l’intrigue dans son New York natal où il vivait d’ailleurs au moment du tournage. Sa caméra erre dans les bas-fonds interlopes, bien loin du glamour de la grande pomme version 21ème siècle. Ces ruelles sales et poisseuses dégagent l’atmosphère idéale pour voir surgir un Maniac avec un coupe-choux à la main. Mais, ça, c’est une autre histoire. Restons ici dans l’électrique…

Ferrara tend une toile sur fond de misère sociale pour projeter cette histoire aux odeurs réalistes de la précarité avec un peintre à la recherche du succès. Ce style d’artiste que l’on croisait dans tous les coins à cette époque.

Un gars avec du talent, mais sans reconnaissance, et donc sans argent et jamais très loin du trottoir. L’occasion d’étaler goulûment une peinture au vitriol, véritable brûlot sur l’Amérique des sans grades, illustrée par ces SDF qui hantent chaque recoin de rue.

Le peintre en question c’est Reno Miller (incarné par Ferrara lui-même), la belle gueule de l’emploi qui va contribuer a donner à l’ensemble ce coté si réaliste. La première partie baigne dans le docu-drama, avec un ménage à trois, du rock dur et des amphéts, etc. Ces gimmicks typiques de la génération du « Sex & Drugs & Rock & Roll ».

La scène introductive du film dans l’église, avec cette étrange rencontre et ses flashs mystiques, augure de son rapport complexe avec la foi. Une relation ambiguë qui ornera de façon plus ou moins ostentatoire sa future filmographie, avec en point culminant son sulfureux "Bad Lieutenant" (1992).

Le premier tiers de "Driller Killer" est plutôt sage avec juste un peu de sexe saphique entre ces deux jolies colocataires jouant du téton, dans cet appartement ou Miller peint et expose ses toiles. Rien de vraiment subversif avant que la tension s’installe au sein du trio avec la réception d’avis d’une expulsion de plus en plus menaçante.

C’est à partir de cet instant que le réalisateur va commencer à nous montrer un Miller de plus en plus ombrageux et inquiétant. Un statut de looser expiatoire qui prête un bien curieux intérêt aux clodos déambulant comme des morts vivants dans son quartier.

Avec l’arrivée du directeur de la salle d’exposition qui lui avait commandé des toiles (et qui se livre à une humiliante séance de rejet des oeuvres et de son auteur), notre bonhomme voit alors ressurgir les démons de son passé, avec un père alcoolo, et laisse la haine l’envahir jusqu'à l’explosion.

Une violence qu’il ne peut plus contenir et qui l’envoie dans un magasin de bricolage pour en ramener une perceuse sans fil. Ah ! Enfin ! Car, oui, c’est l’heure du basculement en mode serial killer ! A grands coups de chignole qui s’avéreront plus démonstratifs que les équarrissages d’un redneck dans le Texas profond.

Avec "Driller Killer", on bascule ainsi dans le bon gore qui tache, bien dégoulinant et plein cadre. L’occasion, entre autres, d’une délirante scène de crucifixion à la mèche. Un premier coup de la part de Ferrara dans les artères de la bondieuserie !

Un réalisateur qui n’hésite pas à parsemer son récit de grandes envolées mystiques avec des flashs énigmatiques mêlant des tableaux, des visages, des apparitions fantomatiques aux yeux saignants, une voix surgissant de nulle part…

Des fulgurances épileptiques de mise en scène qui, combinées à une musique punk, confèrent à l’ensemble un coté psychédélique et malsain. Des plans qui renvoient par endroit au délirium paranoïaque de Fonda et Hopper dans "Easy Rider" (1969).

« Sex & Drugs & Rock & Roll… & gore » : une alchimie qui fonctionne à plein régime, renforcée par des effets artisanaux comme ce filtre rouge sur Miller pour figurer sa folie prompte a exploser.

Sortie quelques mois avant le scalpeur au rasoir de William Lustig et sept ans avant le portrait d’un tueur en série par Mac Naughton, cette plongée dans les arcanes de la folie constitue une insolite analyse de la schizophrénie.

Avec son « film d’étudiant », Abel Ferrara apparaît comme un acteur convaincant, possédé par ce rôle taillé sur mesure. Malgré les indéniables défauts techniques liés à une première oeuvre tâcheronnée sans argent (mais avec une passion caractéristique de cette époque), "Driller Killer" laisse suinter les qualités du bon metteur en scène qu’il deviendra.

Jugée profondément dérangeant par nos voisins britannique, le film rejoindra les soixante-douze autres titres blacklistés sur la fameuse liste des vidéo-nasties.

Quarante ans plus tard ce "Driller Killer", bien que souffreteux et déjanté, apparaitrait pourtant presque soft dans cette période où à l’impossible aucune réalisation n’était tenue.

Et derrière ses grosses ficelles scénaristiques (et les faiblesses techniques d’une pure Bisserie 70’s), il ne manque pas de qualités qui, sur le fond, le démarque allégrement du tout venant. Comme par exemple une possible métaphore sur l’ambition, celle d’un réalisateur qui veut percer. Avec ou sans fil…

A découvrir ou à redécouvrir donc et sans attendre... Note d’un ancien rat de vidéoclub.

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