Focus

Éloge de la futilité essentielle : Le film-doudou

Par Guillaume Meral

On nous l’a dit et répété : le confinement n’est pas une contrainte, mais l’opportunité de « renouer avec l’essentiel ». En plus on a fermé tout ce qui ne l’est pas (essentiel) pour dégager à nos chakras un aller-simple vers l’absolu. Fini de s’encombrer avec le superflu qui encombre notre quotidien et file du cholestérol à l’esprit ; on peut enfin recommencer à ronger l’os de l’existence. Malheureusement, on ne se rend pas encore compte de notre chance. Sacrés gaulois ingrats et réfractaires, qui attendent avec le doigt sur la couture la permission cathodique du grand Raïs pour renouer avec un peu de leur insignifiance habituelle.

Et de fait, si la rhétorique des gourous du positivisme vous en touche une sans bouger l’autre, et que la dimension d’éveil spirituel du deuxième confinement ne vous saute pas plus aux yeux que la première fois, il vous reste toujours une valeur-refuge imparable : le film-doudou.

Film-doudou, mode d’emploi

D’emblée, précisons que le cinéma-doudou occupe déjà un champ sémantique ouvert par les camarades de L’ouvreuse, et duquel nous nous écartons ici. En ces pages, le film-doudou a des vertus positives voire même thérapeutiques. Ce sont ces film que vous avez vus 50 fois, que vous connaissez par cœur, et que vous passez dans votre lecteur au moins deux fois par an. Quand vous ne savez pas quoi regarder, il vous en tombe toujours un dans la main comme par magie. Vous leur aménagez une place spéciale sur votre étagère et dans votre cœur pour les jours où il pleut trop pour mettre le nez dehors, et ceux où il fait trop chaud pour sortir. En charentaises avec un grog brulant ou en tongs avec un petit jaune et des glaçons, le film-doudou est un travailleur inter-saisonnier qui a signé avec le spectateur un contrat à l’année. Le film-doudou, partout et en toutes circonstances.

Le prototype du film-doudou est souvent un film que vous avez rencontré durant votre tendre enfance ou adolescence, mais pas forcément : selon nos études, la courbe de progression du doudou ne se confine pas forcément à tout ce qui précède votre majorité légale. L’adulte n’est jamais qu’un grand enfant qui attend de consacrer trop de temps et d’attention à un coup de cœur moyennement raisonné.

focus-film-doudou1
Steven Seagal dans Justice sauvage
Le cœur a ses raisons

Car c’est une autre caractéristique du doudou qui n’a besoin d’être un grand film. Ni même forcément un bon film d’ailleurs, pour être parfaitement honnête. Ce qui ne vous empêche pas de mieux le connaitre que ceux qu'il faut avoir vu pour ne pas mourir idiot. Film que vous ne prenez pas d’ailleurs pas forcément le temps de (re)découvrir, parce qu'il y a toujours un doudou en embuscade quand la question vient à se poser. A titre personnel, j'ai bien plus souvent regardé "Piège en Haute-Mer" que "Le Cuirassé Potemkine" (pour rester dans une thématique navale), "Justice Sauvage" avec Steven Seagal que "La vie est belle" de Roberto Begnini (pour rester dans l’humanisme avec catogan), et l’œuvre complète d’Adam Sandler (qui compte quelques grands films, mais là n’est pas le sujet) m’est plus familière que celle d’Orson Welles. Et pour ceux qui s’étonneraient du sentiment peu réconfortant que leur inspire les films ci-dessus, notez que le film-doudou ne connait ni genres, ni jugements, ni couleurs ni chronologies.

A chacun ses films-doudous comme le disait une amie chère et avisée : les miens ne sont pas forcément mieux que les vôtres, mais comptent beaucoup plus à mes yeux. L’affection subjective que l’on porte à ses films-doudous transcendent sa valeur objective. Il n’y a rien de mal à se blottir un peu dans son monde, tant que l’on conserve assez de lucidité pour ne pas vouloir en faire un état du monde. Auquel cas on bascule dans la culture-doudou, et là ça devient effectivement une autre paire de manches. Le bon usage du film-doudou est un privilège d’adultes raisonnables et raisonnés.

Le doudou par temps de confinement

Comme son nom le suggère, le film-doudou indique un stade de régression assumée, qui permet à son usager de se lover dans une zone de confort qu’il n’a pas envie de transgresser tous les jours. Parfait pour supporter l’immobilisme imposé du confinement : s’adapter c’est survivre disait l’autre, et se mettre en mouvement dans un monde bloqué sur les signaux d’arrêts peut se révéler singulièrement contre-productif voire dangereux. En plus, on le sait maintenant, la voie du progrès perpétuel est une impasse dans laquelle est en train d’échouer l’écosystème. Faire du surplace, c’est faire un geste pour la planète en retardant la dette écologique, donc œuvrer pour la sauvegarde de la raison. Celle du monde, mais aussi la sienne.

Car, en période de confinement, la valeur sentimentale du film-doudou prend des airs d’automédication contre la morosité sans attestation de sortie. Pas besoin d’études randomisées pour l’appliquer minimum trois fois par semaine matin, midi ou soir : la prescription est personnalisable à loisirs et sans craintes des effets secondaires. Au pire vous remettrez le couvert pour la future troisième vague, ou vous raterez la dernière nouveauté Netflix qui continue d’exploiter son catalogue pendant que les salles de cinéma supportent la fermeture ( fuck les GAFA). Le film-doudou et les salles de spectacle, même combat. Sauf si ledit doudou se trouve dans une section de la plate-forme. Il y a les principes, et les bonnes raisons de les transgresser.

En cette période de gestes essentiels où l’anodin n’existe plus, le film-doudou n’est pas un luxe inutile mais une futilité nécessaire que l’on se doit à soi-même. La légèreté, l’insouciance, la désinvolture constituent autant de valeurs cardinales de l’existence auxquelles il faut ménager un espace protégé. Le film-doudou ne correspond à aucun précepte de développement personnel, tourne le dos à la pression de l’amélioration permanente, et relativise l’élévation spirituelle comme besoin anthropologique journalier. C’est fatiguant et intenable de se transcender 36O jours par an : il faut s’aménager des pauses. Et dans une période qui donne le mal de l’air, le film-doudou permet de faire le point. On lui dit merci.

La plume de Guillaume Méral vous plait ? Découvrez son blog

ça peut vous interesser

Zone hostile : En territoire ami ?

Rédaction

Tenet : Mission de sauvetage pour les salles de cinéma ?

Rédaction

Greenland : La (presque) fin des temps

Rédaction