En Une Focus

Falling et The Father : L’insoutenable décrépitude de l’être

Par Guillaume Meral

Le destin est quand même taquin. En novembre dernier, les cinémas baissaient le rideau sur "Drunk" de Thomas Vintenberg. Hymne à la vie et célébration éthylique de l’instant T essentiel que le public de l’autre côté de l’écran était invité à se confiner derrière l’oreille. 7 mois plus tard, les gens n’ont plus à vivre cachés pour vivre heureux. Les spectateurs retrouvent la lumière des salles obscures avec "Falling" de Viggo Mortensen et "The Father" de Florian Zeller. Soit deux films qui parlent de la mort et de l’insoutenable décrépitude de l’être pour fêter le retour à la vie en commun et des expériences collectives. On appelle ça avoir le Karma aux fraises.

Sortis à une semaine d’intervalle, "Falling" et "The Father" ne manifestent pas beaucoup d’intérêt pour la jauge du bien-être spectatoriel. Étoiles mourantes respectives des deux films, Lance Henriksen et Anthony Hopkins sont bien trop proches de leur épitaphe pour se souvenir de leur première communion. La vieillesse est un naufrage que Viggo Mortensen et Florian Zeller filment depuis les récifs qui chatouillent le paquebot. Perte de repères, corps qui flanche, esprit qui lâche et famille proche qui épuise sa résilience : le romantisme du crépuscule ne fait clairement pas partie des deux programmes. Il ne faut pas avoir vu les images de nos aînés traîner leur fin de vie comme un boulet dans des EHPAD saturés par l’épidémie pour ne pas être pressé d’en arriver là.

Mais pour autant qu’ils soient proches dans leurs propositions, les deux néo-réalisateurs ont une façon très différente de formuler la problématique qui parcourt leurs films : comment accepter l’inéluctable, surtout quand celui-ci se présente dans une version aussi inacceptable ? Pour "Falling", la question n’a même pas le temps d’être (trop) vite répondue. Viggo Mortensen ne fait pas du cinéma avec ses caméras, mais respecte le temps de parole de cadres moches et interchangeables pour mettre mollement le spectateur devant le fait accompli.

focus-falling
Lance Henriksen - Copyright 2020 PROKINO Filmverleih GmbH

Le grand Lance Henriksen pète, rote, crache son aigreur et ses postillons d’homophobie au visage de son fils, et rêve de nibards en gros plans en s’offrant une pose cigarette. Mortensen nous impose sa présence comme son personnage la subit, et en fait un boulet dont on veut se débarrasser après une demi-heure de (télé)film. Pas vraiment le candidat idéal pour réaliser le caractère essentiel du grand écran après plusieurs mois de hiatus ni pour interpeller la population sur la condition des séniors. La sensibilité d’un artiste s’exprime mal en termes cinématographiques quand celui-ci semble endurer ses outils d’expressions comme son protagoniste accuse sa fin de vie.

A contrario, Florian Zeller est bien conscient que les moyens doivent justifier la fin. Son Anthony Hopkins justement oscarisé ne porte pas seul le poids de la sénilité qui accable son personnage. Le spectateur est mis à contribution par la mise en scène qui refuse de le laisser de l’autre côté de l’expérience. La distorsion des repères spatio-temporels, la confusion des souvenirs et la perte de mémoire immédiate constituent autant de symptômes de déchéance cognitive que le public appréhende cinématographiquement.

focus-falling-the-father
Anthony Hopkins - Copyright TOBIS Film GmbH

Malgré le sujet, le casting, et le passif théâtral du réalisateur, "The Father" ne se laisse jamais intimider par l’injonction de faire du grand-cinéma de salon. Zeller adopte presque un état d’esprit de série B comme peuvent le faire les films qui travaillent le point de vue sur un dispositif minimaliste. L’appartement qui concentre 90 % du récit se transforme en dédale dans lequel le spectateur et Anthony Hopkins se perdent à force de chercher des repères. L’enfer, c’est l’incapacité à se fabriquer une réalité intelligible. Il n’y a ni mystère ni faux-semblants dans "The Father", on n’est pas chez Roman Polanski ou Martin Scorsese. Anthony (le personnage) doute de tout ce qu’il voit, mais nous ne doutons pas de son état. Il s’agit plutôt d’organiser la perte de sens, de ménager la raison dans l’irraison, de vivre avec sans lâcher-prise. Zeller casse son dispositif au moment opportun, et sort le spectateur de la tête du personnage lorsque celui-ci a épuisé ses ressources.

Après avoir vécu dans son regard pendant 1 h 30, nous retrouvons une vue « normale », et le voyons tel qu’il est de l’extérieur : effondré, terrifié et surtout seul, acculé à l’acceptation. Nous ne sommes plus « avec lui », mais on ne peut pas le laisser là, nous avons aussi envie de réconforter le « petit papa ». Le point de vue (re)devient un point d’écoute de l’autre : c’est aussi dans ces moments-là qu’on se sent en vie.

Toutes les critiques de "Guillaume Méral" La plume de Guillaume Méral vous plait ? Découvrez son blog

ça peut vous interesser

The Father : Voyage en terre inconnue

Rédaction

Popcorn Reborn : Filmer à tout prix

Rédaction

L’étoffe des héros : Plus vite… plus haut… plus loin

Rédaction