26 novembre 2020
Focus

La Haine a 25 ans !

Par Yann Vichery

La séance de cinéma s’intitule « il était une fois la haine », le film est ressorti dans les salles depuis le 5 aout dernier pour son 25ème anniversaire. C’était un sacré bon film au siècle dernier. Il l’est toujours autant aujourd’hui. "La Haine" fait partie des miracles du cinéma français qui a permis de lancer la carrière de Mathieu Kassovitz et de ses trois acteurs principaux dont Vincent Cassel. Ils ont débarqué sur la croisette en 95 pour montrer que le cinéma français avait de la ressource et pouvait encore bousculer les normes. Une énorme succès public non démenti depuis tout ce temps. Un prix à Cannes et des Césars. Qu’en reste-t-il 25 ans plus tard ?

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Droit de cité

C’est le titre que devait porter le film à l’origine et, contrairement à ce qu’on en a dit, Kassovitz a toujours revendiqué le fait que ce n’était pas « un film sur la banlieue », mais plutôt l’histoire d’une bavure policière à travers les yeux de 3 jeunes d’une banlieue des Yvelines. Il prend son origine dans la mort de Makomé M’Bowolé, jeune black tué dans un commissariat du XVIIIème, en 1993.

Le film est devenu celui de toute une génération et un des meilleurs de ces 25 dernières années en France de par son originalité de mise en scène, sa qualité de scénario et l’universalité du propos. Il reste exceptionnel dans sa façon de montrer, de dénoncer toute une société et ses travers. Mais, surtout, il pourrait sortir aujourd’hui pour la première fois que le constat serait le même. Les Ministres de l’Intérieur se sont succédé et la société se porte toujours aussi mal.

L’histoire se déroule comme un compte à rebours avant le drame final, filmé en N/B (car Kassovitz n’avait pas les moyens financiers pour la couleur). Ce choix de mise en scène donne à sa banlieue un aspect parfois irréel (le plan aérien filmé en hélico miniature sur le rap de Cut Killer et la voix d’Edith Piaf), parfois claustrophobe (rues, caves et toits d’immeubles délabrées). On y suit la journée de 3 amis le lendemain d’une nuit d’émeute au cours de laquelle un jeune du quartier a été grièvement blessé. Les trois-là tiennent le film sur leurs épaules dans des rôles différents (le comique Said, le rageux Vinz qui a récupéré l’arme d’un flic et qui veux s’en servir pour abattre un policier et la raison de Hubert), mais dont l’alchimie fait encore rêver.

Le film prend position pour les jeunes de cité et est un réquisitoire contre les dérives policières (l’interrogation musclée au commissariat, l’intervention dans la cité et le final terrible). Il montre la dérive et les interrogations de ces 3 jeunes, perdus dans Paris, et dont les gouvernements successifs les ont oubliés, ne sachant que faire pour les orienter dans la réussite. Même la volonté de Hubert ne suffit pas pour réussir. La banlieue le rattrapera coute que coute.

Le constat terrible final qui est fait est toujours contrebalancé par le jeu des 3 compères. Ils échangent beaucoup, se prennent la tête, vivent des choses parfois hors-normes (le vieux bonhomme et son histoire dans les toilettes, on se pose encore la question sur cette vache en pleine cité, la visite chez Astérix). On rit souvent aux excellentes réparties de Said Tagmaoui. Vincent Cassel trouve un superbe rôle qui lancera sa carrière et Hubert Koundé toute en retenu reste très sobre.

Le film est extrêmement bien dialogué même si le talent des interprètes semble tout faire passer par des improvisations. il y a une musicalité dans les paroles des acteurs qui donne un rythme pendant tout le film. "La Haine" est presque un documentaire sur les années 90 et ses tendances (break danse, graffes, rap, mode) et il fourmille d’idées visuelles (l’affiche de boxe de Hubert pour le présenter en surbrillance, le faux miroir qui filme Cassel dans son imitation de De Niro, les caméras dont les placements ou les mouvements créent de la nouveauté…).

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25 ans plus tard

Ce film a marqué le cinéma français. Il restera le meilleur de Mathieu Kassovitz quoi qu’il fasse. Il sera objet de polémiques (fin immorale, banlieue dénaturée et cataloguée, police malmenée dans la BOF dont l’album de musiques inspirées du film est devenu un must du rap). Les acteurs ont suivi leur carrières respectives loin les uns des autres (il se dit que plus aucun ne se parle aujourd’hui et Kassovitz s’est brouillé avec Cassel à Cannes). Le film a donné suite a tout un tas d’oeuvres sur le même thème ("Rai", "Ma 6T va cracker"). Sur un plan plus réaliste, l’histoire de Hubert sur un mec qui tombe d’un immeuble de 50 étages et qui se dit… jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, le plus dur n’est pas la chute mais l’atterrissage…

25 ans après, l’atterrissage a bien eu lieu. Quel constat porter aujourd’hui sur ce que dénonce "La Haine" ? Il est bien amer, les gouvernements se suivent et l’impression que les souffrances des banlieues sont de plus en plus fortes est bien présente. Elles se sont embrasées de nombreuses fois, la jeunesse est toujours aussi seule et les moyens de survie n’ont pas changé. L’école ne peut plus faire grand chose pour enrayer la contestatio des mineurs. Les bavures récentes sont encore de mise et d'autres mènent la révolte. Les décideurs au pouvoir se disent encore « jusqu’ici tout va bien », mais ils sont bien les seuls à se voiler encore la face et à y croire… Laissant le temps passer.

Je revois toujours "La Haine" avec un plaisir non dissimulé et notamment cette scène, justement du temps qui passe, dans laquelle nos compères écoutent un gamin (paumé sans le savoir) improviser une histoire de caméra cachée alors que Hubert joue avec une seringue de shoot... Ou comment nous faire sourire tout en montrant la misère de la France.

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