26 novembre 2020
Focus

La révolution féministe au cinéma

Par Clara Lefèvre-Manond

La révolution féministe s’opère dans la société. Un constat qui s'illustre particulièrement dans l'actualité d'aujourd'hui. Une révolution qui s'est, notamment, effectuée à Hollywood. Si les affaires ont monopolisé les médias, la révolution féministe se fait depuis plusieurs années sur les écrans. Le petit comme le grand. Le Cinéma, pour évoquer d'abord celui ci, n'est pas exempt.

De la production, au montage en passant par le casting, la représentation de la femme commence de plus en plus à évoluer. Aujourd’hui, on parle de « female gaze », en opposition au « male gaze », pour définir les films où l’on partage l’expérience de l’héroïne principale à travers elle, et non pas au travers du regard de l’homme. Pourtant, le féminisme et la représentation de la femme ne sont pas une nouveauté pour le cinéma, c’est un long cheminement qui a commencé dès les débuts du cinéma et qui n’a pas fini de révolutionner le septième art.

Des débuts plutôt chaotiques

Si le cinéma a su se faire une place de choix assez rapidement, il n’en a pas été de même pour la femme. Car le cinéma était une affaire d’homme et les femmes étaient oubliées. La première femme réalisatrice, la plus connue aujourd’hui parce que son nom a été remis sur le devant de la scène, est Alice Guy-Blaché. Cette jeune femme qui n’était au départ que secrétaire a rapidement gravi les échelons. Très vite, elle arrive à la tête de toute la production cinématographique de la maison Gaumont. Elle développe la production de fictions, en passant de 15% de fictions en 1900 à 80% en 1906. Elle touche à tous les genres, drame, western, féerie, opéra filmé, policier…

Alice est une aventurière ! Aux États-Unis, elle ouvre sa propre société de production : Solax. Elle défraye la chronique, tout le monde veut travailler avec Alice Guy. Mais le succès s’arrête brutalement. Son époux, Herbert Blaché, part avec une actrice hollywoodienne, le couple divorce. Alice Guy est dévastée. Elle est contrainte de vendre son affaire, pour combler les dettes accumulées, en grande partie dues à la mauvaise gestion de son ancien conjoint. Seule et ruinée, elle rentre en France. Elle essaiera à nouveau de se faire une place dans le monde du cinéma, mais il sera trop tard et elle ne tournera plus jamais. Elle cherchera ses bobines de film, elle n’en trouvera que trois. Le reste a disparu… Elle qui a tourné plus de 300 films…. Alice Guy entre alors dans l’oubli.

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Alice Guy-Blaché - Copyright trop-libre.fr

Alice Guy-Blaché est l’exemple parfait pour expliquer le sexisme et la domination masculine de l’époque dans le cinéma. Les femmes sont uniquement devant la caméra, elles sont actrices et jouent des rôles sensibles et fragiles. Assez vite, un changement s’opère, la révolution féministe commence. Les femmes sont toujours à l’écran et le cinéma devient parlant. Les hommes, sont eux, derrière la caméra et à la tête des maisons de production. Tout roule dans le meilleur des mondes. C’est sans compter sur Jacqueline Audry, qui, n’étant pas fan de l’acting, va vouloir passer derrière la caméra.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale et au début de la Nouvelle Vague, cette Vauclusienne va réussir à se faire une place dans le monde du cinéma français. Mais ça n’est pas une mince affaire ! Elle confie à la Revue des Deux Mondes : « Les producteurs me regardaient, hochaient la tête, hésitaient, méfiants, ennuyés, et finissaient toujours par dire non. » Après avoir été scripte puis assistante, Jacqueline Audry réalise, enfin, en 1946, son premier film, "Les Malheurs de Sophie". L’adaptation du roman de la Comtesse de Ségur ne trouvait pas de preneur chez les réalisateurs masculins… pas si étonnant que ça, les réalisateurs de l’époque étaient fait pour les scénarios de gangsters et ce film était pilepoil le sujet que pouvait traiter une femme. Si ce n’est le seul sujet. Mais les producteurs n’avaient pas vu venir la prise de liberté de la réalisatrice. Elle crée une suite à l’œuvre de la Comtesse. Sophie, dix ans plus tard, s’enfuit avec son amour, au lieu d’épouser celui choisit par sa préceptrice. Jacqueline Audry réaffirme ainsi le droit d’une femme de choisir son propre destin.

Agnès Varda, le début d’une nouvelle ère

À la fin des années 1960, les femmes sont devenues réalisatrices et donnent leurs avis sur la perception et l’image de la femme à travers leurs longs-métrages. Au début des années 1970, c’est la papesse de Nouvelle Vague et du féminisme dans le cinéma français qui révolutionne tout le septième art, la grande Agnès Varda.

Déjà reconnue par ses pairs, Agnès Varda n’a plus à faire ses preuves pour démontrer qu’une femme peut gérer une caméra. En 1972, la réalisatrice prépare un film sur la condition de la femme, dont Delphine Seyrig devait être l’héroïne. L’objectif du film est simple : les deux femmes veulent briser les schémas et le « racisme à l’encontre des femmes ». Jusqu’à présent, les femmes sont cantonnées à des rôles de garces, de vierges, de putain, de soubrettes, de dévouées… Bref, elles sont constamment soumises à l’homme et au « male gaze ». Le film qui devait se nommer "Mon corps est à moi", ne verra jamais le jour. Mais Agnès Varda ne s’arrête évidemment pas là. Elle concrétisera son idée dans "L’une chante, l’autre pas" en 1977, avec un film consacré au droit à l’avortement. Droit obtenu à titre expérimental, pour cinq ans en 1975 avec la loi Veil, et reconduit en 1979.

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Agnès Varda - Copyright AFP

Agnès Varda, devient l’une des plus grandes réalisatrices et obtient plus de 80 récompenses au fil de sa carrière, comme le Prix de l’Âge d’or pour "La Pointe courte" ou encore Lion d’or pour "Sans toit ni loi". Ce sont des femmes comme Agnès Varda qui ont ouvert la voie aux réalisatrices féminines, et au regard plus réaliste posé sur les femmes. Au cinéma, les femmes ne sont, enfin, plus des objets, elles peuvent être qui elles veulent, lanceuses d’alerte, chasseuses de primes, joueuses de tennis… autrement dit, exit la sempiternelle image de la femme fragile et midinette.

Une révolution presque aboutie ?

Depuis Agnès Varda et la nouvelle vague, il s’en est passé des choses. On produit des films sur des combats historiques pour les femmes, la parole se libère et les femmes ne se laissent plus marcher dessus. Avant de connaître l’ambiance dans le milieu du cinéma aujourd’hui, il a fallu faire bouger les choses. Les femmes se sont battues pour être entendues, pour réaliser, produire, scénariser, mais elles ont aussi dû dénoncer. C’est le cas avec l’affaire Weinstein, qui a remis complètement en question le monde du cinéma.

Les films permettent aussi d’éduquer et de comprendre comment nous en sommes arrivés là. Par exemple, "Les Suffragettes" et "Battle of the Sexes", nous montre la lutte féministe pour des droits qui nous semblent logiques (quoi que…). "Les Suffragettes" se battent pour le droit de vote, alors que dans "Battle of the Sexes", Billie Jean King se bat pour obtenir une paie digne de ce nom, surtout quand on joue mieux que son partenaire masculin… D’ailleurs, ces deux films ont été réalisés par des femmes, Sarah Gavron et Valerie Faris (avec Jonathan Dayton).

Les films mettant en scène des femmes, réalisés par des femmes permettent de mieux cerner ce « female gaze » et de donner une représentation fidèle de la femme. On peut citer "La leçon de piano" de Jane Campion, où l’on découvre une femme forte mais muette, qui va parvenir à se défaire du joug du patriarcat en reprenant possession de son corps. Mais on peut aussi parler de "Portrait de la jeune fille en feu", de Céline Schiamma. Ou même de toutes les œuvres de Greta Gerwig, comme "Lady Bird", qui est une ode à la jeunesse mais aussi à la féminité que l’on se découvre en grandissant.

Mais pourtant, on arrive toujours à produire des films stéréotypés et douteux… Le dernier en date est "365 Dni" sur Netflix. Où là, on rend le viol et le non-consentement banal, limite il serait « trendy » de ne pas avoir l’accord de l’autre personne avant de pouvoir coucher avec. Ce film est un réel problème. Alors que l’on pensait que le mouvement Me Too avait réveillé les consciences, on retrouve ce genre de film, en 2020. Il reste encore du travail, la révolution féministe dans le cinéma n’a pas dit son dernier mot.

Aujourd’hui, la représentation de la femme à l’écran n’est plus ce qu’elle était. Les actrices ne sont pas juste belles, elles ne sont pas obligées de savoir chanter, danser et être filiformes pour pouvoir jouer. Les hommes ne sont plus les seuls à tourner des films et diriger des équipes de tournage. Le féminisme s’est imposé dans le cinéma, car des femmes l’ont imposé, pourtant, il existe quelques résurgences à cause des stéréotypes encore trop ancrés dans la société.

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