Focus

Le Mal est parmi nous et il roule à moto

Par Frédéric Hauss


A l'heure des bilans de fin d'année, retour sur deux ovnis de 2014, ou plutôt sur cette étrange coïncidence de plans entre deux oeuvres qui ne devaient jamais dialoguer : "P'tit Quinquin" de Bruno Dumont et "Under the Skin" de Jonathan Glazer.

Rien ne semble, à première vue, rapprocher la série télé d'Arte et le 3ème long-métrage du clipeur Glazer. Rien, effectivement, car la première est réalisée par un auteur français, plutôt habitué à réhabiliter quelque-chose du cinéma de Bresson alors que l'autre est mené par un maniériste convaincu.

L'une se déroule essentiellement dans la clarté estivale de la côte d'Opale, l'autre nous emmène outre-Manche, dans les brumes humides de l'Ecosse. L'une est une comédie, l'autre tutoie le fantastique. Pourtant, chacune des deux œuvres a pensé à ce même plan étrange : un motard au casque opaque, filmé par une caméra embarquée, roulant à vive allure. Qu'est-ce qui fait que ces 2 réalisateurs, aux univers si divergents, aient tous deux pensé à cette même image, subliminale et fugace mais tellement angoissante ?

C'est que ces 2 entités auront d'abord cherché à nous déstabiliser en cultivant l'art du décalage : Bruno Dumont en laissant libre cours à sa fantaisie comique, Jonathan Glazer en plongeant une star hollywoodienne médiatiquement surexposée (Scarlett Johansson, faut-il le rappeler) dans des ambiances froides et sous-exposées, comme si Hitchcock avait fait jouer Grace Kelly dans une "Main au collet" sous la pluie battante d'une banlieue d'Angleterre sans Technicolor.

Elles ont ensuite tenté toutes deux l'universalité de leur propos : "P'tit quinquin" en scrutant une communauté « twin-peaksienne » comme un petit Monde observé à la loupe, "Under The Skin" en éprouvant la sexualité des Hommes au contact des plus noirs desseins. L'universalité choisit aussi une porte d'entrée plus facile pour se glisser dans les deux œuvres : une approche « documentaire ». Dans "Under The Skin", bon nombre de travelings-camionnette sur les activités de la ville ou même les dialogues improvisés entre Scarlett Johansson et les premiers hommes qu'elle accoste sont tournés en caméra cachée. Chez Dumont, comme à son habitude, les comédiens sont non-professionnels.

Mais ce que partagent, au-delà de tout, les deux films, c'est une description assez pointue du pessimisme de notre époque. Il est double dans "Under The Skin" qui s'attache à l'humain, aussi extra-terrestre soit son propos. En effet, dans la première partie, l'alien Scarlett est chargée d'attirer des hommes de la rue pour nourrir, via des limbes silencieuses, la substance-mère de tous les aliens. C'est la preuve qu'une relation dénuée de sentiments ou d'humanité est vouée à l'échec (puisque seul le sex-appeal de la star est l'hameçon de ses proies faciles).

Dans la deuxième partie, l'appât Scarlett devient la proie d'une certaine émotion au contact d'un homme au visage difforme qu'elle renoncera finalement à donner en pâture à ses supérieurs. Sa dissidence pourrait bien causer sa propre perte. Preuve inverse qu'une relation où s'immisce le doute, la compassion, la compréhension, le sentiment, bref une relation contaminée par l'humain est promise au même funèbre destin. Peu encourageant mais véritable reflet du cynisme ambiant.

Dans le "P'tit Quinquin", le pessimisme est plus scénaristique puisqu'on ne saura finalement peut-être rien du tueur en série qui sévit dans cette campagne mais on devine que ce sont les non-dits, les messes-basses, les névroses qui en découlent, maintes fois étouffées, qui ont conduit le Mal à se révéler dans la vie de ces habitants.

Ce motard serait alors le symbole absolu du Mal qui perturberait nos sociétés : on sait qu'il est là mais on ne peut le nommer, il n'a pas de visage. Ce motard, substance fantomatique mais si réelle, nous fait peur comme nous font peur beaucoup d'éléments d'actualité qu'on ne peut appréhender tout à fait : des crises financières aux conflits internationaux, pour faire vite. Mais on pourrait pousser l'analyse plus loin en interrogeant la fréquente négligence de leur traitement médiatique et, de là, notre incapacité à se les représenter. Les artistes que sont Dumont et Glazer tentent alors une iconographie du Mal.

A l'instar d'"Hors-Satan", la série "P'tit Quinquin" de Bruno Dumont semble nous indiquer que le Mal est déjà parmi nous, déjà en nous. Le film de Jonathan Glazer surenchérit : il ne rôde jamais bien loin, il traîne toujours à la périphérie. Comme le Mal, ou sa conception que tout un chacun s'en fait, le motard nous ronge : dans "Under The Skin", c'est lui qui crée la créature sans compassion mais c'est lui aussi qui la cherche partout dans les reliefs écossais pour l'éradiquer quand elle s'éprend de l'humain. Quand on l'appréhende tout juste, il fuit pour ne pas être démasqué (son apparition sera unique, à la toute fin du dernier épisode du "P'tit Quinquin"… mais ne l'aurait-on pas déjà aperçu dans la séquence d'enterrement ? Ou ailleurs, comme une 25ème image trop bien cachée ?).

Outre ces thématiques quelque-peu métaphysiques, et malgré quelques défauts (le "P'tit Quinquin" parfois très opaque, "Under The Skin", au scénario cédant peut-être aisément à la facilité), les deux films auront eu, cette année, la rare force de nous étonner par leur audace conceptuelle et stylistique. Il ne faudra donc pas hésiter à s'y replonger si l'académisme re-pointe le bout de son nez en 2015.

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