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Le Mépris : Classique malgré lui

Par Justine Briquet


Ces dernières semaines, OCS avait mis en vedette l’une des œuvres les plus iconiques de Jean-Luc Godard : "Le Mépris". Inspiré d’un petit roman de gare sans grandes ambitions, le sixième film du chef de file de la Nouvelle Vague est aussi le plus aimé de sa filmographie. Paradoxe ou évidence ?

Avec ses airs de grande production, son casting cinq étoiles (Fritz Lang figure au générique), "Le Mépris" pourrait apparaître comme un véritable ovni dans la filmographie de Jean-Luc Godard. Et pourtant, il n’en est rien. Il s’agit en réalité d’un pur film d’auteur avec tout l’aspect autobiographique que cela peut induire. Le génie de Godard aura été d’exceller dans son art sous la contrainte.

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Jean-Luc Godard, Michel Piccoli et Brigitte Bardot / Crédits photographiques : Jean-Louis Swiner
En 1961, le producteur Carlo Ponti refuse de produire le prochain film du réalisateur sauf si celui-ci accepte d’adapter un petit roman psychologique italien d’Alberto Moravia. L’intrigue principale est des plus simples : le lent désamour d’une femme pour son mari, scénariste, lui-même lancé dans l’adaptation de "L’Odyssée", autre grande tragédie.

Pour Godard, il s’agissait d’un « vulgaire et joli roman de gare, plein de sentiments classiques et désuets ». Bref, « le genre de romans qui fait de bons films » selon lui. Et quel film ! En plus d’être une œuvre absolument cinéphile, saturé de références, le réalisateur parvient à livrer une œuvre sur ses propres préoccupations, ses propres angoisses.


Un film universel qui confine au personnel
Alors en pleine séparation d’avec sa muse de toujours Anna Karina, le cinéaste glisse dans la bouche de ses principaux interprètes, Brigitte Bardot et Michel Piccoli, des répliques qu’il puise dans les scènes de ménage qu’il vit avec l’actrice d’"Une femme est une femme".

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Brigitte Bardot - Anna Karina
Quelques années plus tard, Michel Piccoli confiera s’être vite rendu compte que le réalisateur lui prêtait ses vêtements comme il lui prêtait sa propre vie. Dans le film, le personnage de Paul Javal est troublant de ressemblance avec son créateur. De la même manière, la désormais mythique perruque brune qu’arbore fièrement Bardot dans la scène de l’appartement romain n’est pas sans rappeler la coupe d’Anna Karina dans "Vivre sa vie".

 

Un cinéma intello hanté par l'érotisme de BB
Malgré tout, BB laissera son empreinte érotique sur ce film à l’origine plus intellectuel que sensuel. N'en déplaise à Kim Novak initialement pressentie pour le rôle. À cette époque, Brigitte Bardot est l’incarnation-même de la femme libre et sexuelle. Et pour Carlo Ponti et Joseph E. Levine, les producteurs, il est impossible de faire un film avec elle sans dévoiler son corps. Alors que le tournage prend fin, ils imposent une condition à la sortie du film : trois scènes d’amour doivent figurer au montage. Une nouvelle contrainte qui donnera naissance à l’une des scènes les plus cultes de l’histoire du cinéma. Le génie se nourrit-il de contraintes ? Si la scène d’amour figure bien au montage, elle n’en reste pas moins profondément godardienne.

« C’est une scène d’amour total, complète, aussi physique que platonique », résume Godard avec malice. Les financiers ont obtenu leur scène tant attendue. Un point c’est tout. L’amour selon Godard se résume donc à ça : la conceptualité précède la physicalité autrement dit les mots sont plus importants que les corps. Et le corps iconique de Bardot ne parviendra pas à éclipser les personnages principaux de cette fausse scène d’amour : ses propres mots. Des mots qu’elle tend comme des pièges sournois et séducteurs. Mais qu’essaie donc de dire Godard ?

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Brigitte Bardot
Cette scène apparemment innocente se révèle en réalité programmatrice de l’amour en ruines dans les rues de Cineccittà qu'on apercevra un peu plus tard. Puisque Paul aime Camille uniquement en surface, il ne peut l’aimer totalement comme il le prétend. La fin tragique est d’ores et déjà annoncée. Godard s’applique donc à nous questionner sur ce qui se trouve bien au-delà des apparences et sur le réel poids des mots. "Le Mépris" est à ce titre un film déchirant sur l’incommunicabilité de deux êtres, de deux mondes voire de deux cinémas. Un cinéma intellectuel incarné par Piccoli face à un cinéma moins psychologisant et bien plus instinctif incarné par Brigitte Bardot.  


L'autre ingrédient du succès : la musique de Georges Delerue
L’autre star de ce film, c’est bien évidemment sa musique. Composée par Georges Delerue pour le film, Jean-Luc Godard la trouvait pourtant très mauvaise bien que sympathique. Paradoxalement ou pas, c’est précisément cet air entêtant, larmoyant à souhait, qui signera l’entrée de ce film dans la légende. À l’accoutumée, Godard se méfie pourtant des émotions des spectateurs mais ici, la musique semble les susciter sans qu'il n'ait son mot à dire. Malgré ses efforts pour sans cesse couper court à cette émotion grâce à l'acte de montage, il n’en est rien. Le film émeut et par là-même échappe à son propre créateur.

Si "Le Mépris" est en ce sens un film classique, reprenant l’histoire éternelle d’autres grands classiques comme "Voyage en Italie" de Roberto Rosselini, la fin, elle, ne peut l’être. L’amour ne triomphe jamais chez Godard. L’incommunicabilité prévaut toujours. En ce sens, contrairement à la citation faussement attribuée à André Bazin durant le générique parlé du début, le cinéma du "Mépris" n’est pas un monde qui s’accorde à nos désirs, bien au contraire. Il raconte un monde en train de changer et avec lui le langage-même du cinéma.

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