11 décembre 2019
Focus

Les Huit Salopards : Réservoir colts

Retour sur Les Huit Salopards
de Quentin Tarantino


Par Peter Hooper

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C’est en 1992 que je découvrais cette histoire de mecs papotant dans un bar sur des choses ordinaires de la vie, semblant bien loin de leurs motivations premières de néo-gangsters.

Un film « parlant », des dialogues décalés avec six gars en costard noir et blanc mais aux noms colorés qui s’achevait en undercover cop movie dans un entrepôt ou le rouge allait prédominer dans un final aux gunfights fulgurants et à la violence dantesque.

Depuis ce jour-là je l’avoue sans complexe, je suis devenu "Cute addict" ! 23 ans après "Reservoir Dogs" Tarantino sortait son huitième film en mode huis clos annoncé comme sa relecture post-guerre de sécession. Alors qu’en est-il vraiment ?

Coté ouverture "Les Huit salopards" commence fort avec un long travelling étourdissant, un plan presque figé d’abord sur un figure christique, puis qui s’étire sur un paysage enneigé ou l’on distingue une diligence s’approchant. Une vision figurative de la violence contenue chez « l’homme », dont les martèlements des chevaux déchirant le sol une fois arrivés à hauteur de la croix rappellent qu’elle peut jaillir avec fracas à tout moment.

Une des plus belles introductions qui m’ait été donné de voir depuis des lustres, un premier clin d’œil sur ce cinéma « d’avant » ou ce type de scène faisait partie intégrante de ce que deviendra la légende westernienne. Un moment de magie visuelle sacralisée par cette fameuse pellicule 70 mm, format légendaire par la rareté de son utilisation et permettant de donner ce relief unique au Panavision.

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Une mise en bouche soulignée par un score hypnotique du maestro de la musique spaghetti, Monsieur Morricone en personne, pour un thème proprement somptueux. Dix minutes d’ouverture al dente pour un antipasti qui ouvre l’appétit.

Un appétit que la scène suivante ne va pas rassasier, bien au contraire. Celle de cette rencontre entre ce Personnage barrant la route au convoi, avec dans son dos une selle posée sur trois cadavres. La mort est là… Déjà ! Ce personnage est interprété par l’acteur le plus récurrent de la filmographie de Tarantino : Samuel L Jackson. L’âge aidant le gaillard a pris de l’épaisseur et de la présence. Plus charismatique que jamais il incarne le major Marquis Warren, devenu chasseur de prime, comptant bien sur cette diligence pour se rendre à Red Rock.

A l’intérieur de cette diligence, on connait la propension de l’homme à sortir de l’ombre ses héros, son gimmick de ré-animateur de club pour stars oubliées, après John Travolta, Pam Grier on retrouve ici Kurt Russell ! Plus anti-héros que jamais, iconique « chose d’un autre monde » ou d’une autre époque, qui sort de l’ombre de star 80/90 pour retrouver la lumière de cette neige aveuglante et rien que ça, pour revoir sa tronche, ça valait le ticket pour faire "le voyage" ! Lui aussi est chasseur de prime mais sa captive, elle, est par contre bien vivante et il compte également l’amener à la ville et toucher les 10000 dollars de récompense.

« Elle » c’est Daisy Domergue incarnée par Jennifer Jason Leigh la caution féminine d’une intrigue couillue donc potentiellement All male, sauf lorsque l’on sait combien Quentin aime les filles et qu’elles le lui rendent bien. Car Leigh est vraiment incroyable dans la peau de cette sorte de Calamity James à l’humour percutant et inoxydable. Une présence époustouflante qui dans cet univers machiste et viril, ferait presque passer le calvaire de Beatrix –Uma Thurman- Kiddo pour de l’entraînement (presque…) !

Ils embarque avec eux un quatrième passager, Chris Mannix, qui se présente comme le nouveau shérif de Red Rock. Dans ce rôle Walton Goggins va livrer une interprétation tout aussi exceptionnelle. Dans sa peau de confédéré, ses attitudes de ploucs sudistes confèrent à son rôle une rare dimension. Une attitude qui glissera, au fur et à mesure du métrage vers celle d'un personnage presque Fordien, un témoignage parmi tant d’autres que Quentin a bien réalisé un western movie qui ne pisse pas plus sur « son » histoire que sur ses références.

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Walton Goggins

Une histoire qui se situe peu après la fin de la guerre de sécession, ce que confirment les dialogues introductifs à base de "face de suie" "chasseur de prime africain" de "nègre"… ou Quentin en mode Tarantino dechained !

Le blizzard dans "Les Huit salopards" poussera nos protagonistes à faire halte dans l’épicerie de Mimie (on vous a dit que Quentin aimait les femmes !) pour une fin de journée ou coincés par la tempête avec les autres occupants des lieux, les choses vont forcément dégénérer ! Surtout quand dans ces hôtes il y a le bourreau Oswaldo Mobray censé exécuter Daisy, incarné par un Tim Roth truculent, tout en mimique et en gesticulations théâtralisées, dans la peau d’un anglais maniéré.

Ou un Michael Madsen dans son rôle toujours impeccable de cow-boy marginal et taiseux, le visage bouffi et les cils agités. Une présence toutefois plus tonitruante que celle du général sudiste Sanford Smithers interprété par le vétéran Bruce Dern, mais tout aussi majestueux dans sa peau de papi qui fait de la résistance. Demián Bichir qui interprète Bob « le Mexicain » apporte le côté Mexesploitation. Quant à Channing Tatum, son interprétation est aussi mystérieuse que son nom que je cacherai pour préserver un des rebondissements du film.

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Channing Tatum

Car pour twister ça twiste, dans cet énorme jeu de rôles d’une partie de poker menteur a grand coup de bluff, de faux semblants et d’intox qui n’est pas sans évoquer le thème central de "Reservoir Dogs". Mais Tarantino n’est plus ce jeune chien fou qui avec un budget misérable et trois bouts de ficelles suggérait une histoire.

Les longs dialogues dans "Les Huit salopards"  sont au cœur d’une structure narrative ou l’unité de temps est entrecoupée de quelques flash-back qui fonctionnent autant comme aire de repos nous permettant de reprendre des forces dans un climax de plus en plus étouffant minutes après minutes, que pour apporter de savants éclairages sur les mobiles réels ou l’envers du décor (fabuleuse scène dans la neige avec Warren et le fils de Smithers). Un décor qui d’ailleurs se retourne dans un plan a la "Pulp Fiction" et ou la même scène se rejoue de l’intérieur de la mercerie après avoir était vécue « en live » dans la neige.

Le découpage en plusieurs actes annoncés par des cartons fait partie d’un de ses gimmick récurrents. Mais la pause entracte, qui intervient avant le déferlement de violence de la deuxième partie est aussi surprenante que pertinente. D’abord parce que c’est encore un bel hommage aux séances d’antan, ensuite parce que la reprise de l’intrigue inclue l’explication en voix off sur ce qui s’est passé pendant que nous allions pisser un coup ou que nous surfions sur nos phones. Habile ! Et quand les premières « gouttes » de sang arrivent, on atteint des sommets d’ultra violence, pour finir dans un torrent de boucherie hardcore, sauvage, bestiale, putassière, rarement déversée au cinéma !

Côté musique le garçon a été plus dans la mesure que ses précédentes œuvres, même dans l’orchestration de Morricone plus "posée" pour sublimer le climat et un détail important de l’intrigue qu’actrice à part entière. Quelques standards savamment distillés comme ce « Now you’re all alone » dont la traduction « maintenant vous êtes seuls », extraite de la BO de « la dernier maison sur la gauche » sont autant de références supplémentaires à "son cinéma".

Celui de l’horreur comme le Craven, l’apparence et la présence de Kurt Russell de retour en espace clos cerné par la neige, son accoutrement, jusqu’à la scène anxiogène ou on tente de trouver le coupable, le tout renvoyant à "The Thing" ! Mais aussi aux films de Ford, de Peckimpah, de Hugues, de Melville, à ceux de la nouvelle vague, du New Hollywood , de l’exploitation, du grindhouse, du western spaghetti…

Comme le grand Sam était arrivé trop tard pour réécrire le western alors que Leone avait déjà changé la donne avec sa "Poignée de Dollars", Tarantino est surement arrivé trop tard pour avoir livré avec "Les Huit salopards" le sommet du western crépusculaire et une œuvre "proprement" séminale .

Cependant, jusqu’à la topographie oldie’s du générique final sous le « The won’t be many coming home » de Ray Robinson, Quentin honore ce qu’il est : un rockeur cinéphage qui rend au 7ème art tout le plaisir qu’il n’a cessé de lui procurer. Et, à présent, c’est nous qui en profitons.

Alors oui "Les Huit Salopards" ressemble à "Reservoir Dogs"... Mais surtout à du Tarantino par Tarantino ! Et cette version colorée du négatif de son film d’étudiant de 1992, son film de la maturité, presque celui du sommet gigantesque d’une carrière vertigineuse.

Le gars avait fait déjà de très grand pas dans le cinéma, avec ce film il appose juste l’empreinte d’un géant. Pour un fétichiste des pieds, c’est plutôt jouissif de nous faire prendre le nôtre ! C’est peu dire que j’attends son "Once Upon a Time… in Hollywood" avec l’impatience d’un puceau en rut. Et, en attendant, je vous recommande un podcast digne de ce nom, présenté par Christophe Colpaert, disponible via Soundcloud...

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