21 janvier 2021
Focus

Les séries documentaire : La sympathie pour les diables

Par Clara Lefèvre-Manond

Les films et les séries documentaires comme " L’éventreur du Yorkshire" sur Netflix, inspirés de faits divers réels, pullulent sur les plateformes de vidéo à la demande (SVOD). Ces productions exploitent la fascination du public pour les affaires criminelles, mais pourquoi cet intérêt pour l’horreur et la violence  ? Pourquoi le « true crime » nous fascine tant ? Explications.

« Les meurtres et le chaos sont deux éléments qui attirent les gens », dit Mike Green, légiste médico-légal dans la série documentaire "Sur la piste de l’éventreur du Yorkshire ". Et ça ne pourrait pas être plus vrai. Certes, tous, nous ne sommes pas passionnés par les meurtres, les serial killers et autres faits divers en tout genre. Mais beaucoup d’entre nous adorent ce genre d’émission. Personnellement, j’adore ce type de programme. À chaque fois qu’il en sort un nouveau, un frisson me parcourt. Je regarde tout. Je suis horrifiée, ça oui. Mais je suis aussi hypnotisée. Est-ce que cela fait de moi une mauvaise personne ou quelqu’un d’horrible ? En aucun cas.

Attirance mal placée ?
Jacqueline B. Helfgott, professeur de justice criminelle et directrice du centre de recherche sur le crime et la justice à l’Université de Seattle, explique dans les colonnes de Le Devoir : « Les gens aiment se faire peur depuis toujours et ils sont attirés par les histoires sur les pires choses qui pourraient leur arriver. Les histoires de meurtre rapprochent de la mort, une expérience extrême ». La sociologue spécialiste en criminologie, Lucie Jouvet-Legrand ajoute « Il y a un effet cathartique à travers les émotions que l’on ressent. Le fait divers est un exutoire qui nous permet de vivre le drame par procuration. » Tout est donc normal.

focus-series-docu1
Sur la piste de l'éventreur du Yorkshire
Il y a aussi un intérêt pour la psychologie des tueurs en série. On veut les comprendre, on ne les excuse pas (ça ne risque pas), mais pour ce faire, il nous faut avoir un minimum de « compassion ». Que ce soit pour leur passé, ou leur démence. Cela ne veut en rien dire que nous les excusons, certainement pas, leurs actes restent à jamais infâmes. S’intéresser aux faits divers ne fait pas de nous des monstres, ni même des gens avec trop de compassion. Nous sommes simplement curieux. Je vous l’accorde, c’est une drôle de lubie, mais ce n’est en rien honteux. C’est peut-être un peu mal placé. Aujourd’hui, la culture populaire est saturée par les adaptations ou documentaires sur les faits divers. Cette représentation obsessive du mal extrême est aussi le symptôme d’un succès monétaire.

Le fait divers fait vendre
Populaire dans les médias, le fait divers passionne, attire et fait vendre. Car soyons honnêtes, tout ce petit business rapporte de l’argent. Pour les médias ce sont des audiences ou des ventes de journaux/magazines (il suffit de voir la rupture de stock des deux volets sur Xavier Dupont de Ligonnès par Society été 2020). Pour le cinéma ou les plateformes SVOD, cela se compte également en audience. Par exemple, la série documentaire "Don’t f**k with Cats" de Netflix, retraçant le funeste parcours de Luka Magnotta s’est classée en sixième place du « Top documentaire 2019 de Netflix France » en seulement quelques jours.

En plus des productions visuelles, s’ajoutent les podcasts comme Serial, téléchargé plus de 340 millions de fois sur Apple Podcast. Lucie Jouvet-Legrand analyse cela très clairement : « Les faits divers ont toujours fait recette, car l’encre et le sang se marient bien ». Autre explication, les crimes violents et les faits divers, telle l’affaire DSK, trouvent un succès immédiat dans les médias. L’information est aussitôt relayée, aussitôt reprise partout. Pour le public, il est très facile de comprendre qu’il s’est passé quelque chose de grave. Il n’y a pas besoin de sous-titre pour comprendre.

focus-series-docu2
Zac Efron dans la peau de Ted Bundy
De la réalité à la fiction
Aujourd’hui, documentaire, film ou encore série, tous les formats sont bons pour exploiter le fait divers. Jamil Dakhlia, sociologue des médias à la Sorbonne, ajoute « le fait divers est très propice à une présentation sur le mode de la fiction. Avec des rebondissements et une dimension feuilleton. » L’exemple concret de son propos pourrait être la série "Mindhunter" sur Netflix. On part d’une histoire et d’histoires vraies, pour réaliser et romancer une série. La chaîne HBO a, elle aussi, produit sa propre série sur le crime avec l’affaire Robert Durst dans "The Jinx".

Les plateformes de vidéos à la demande et la télévision misent plus facilement sur ce genre de programme que les grosses sociétés de productions. Cela s’explique peut-être par la rentabilité à plus long terme sur les plateformes SVOD. Pourtant, des films sur des serial killer ou des faits divers sont sortis en salle. Le plus récent et le plus célèbre peut-être serait "Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile". Ce dernier met en scène Zac Efron sous les traits de Ted Bundy. Succès retentissant, car il y a eu cette alliance entre l’intérêt pour l’horreur et l’excellente prestation de Zac Efron. Autre preuve du succès de ce genre de programme, le site ranker.com, qui propose des listes de sujets cultuels et sociétaux, contient une catégorie sur les « meilleurs » meurtriers en série dans les fictions contemporaines. C’est bien sûr "Le Silence des Agneaux" (Hannibal Lecter) qui remporte la première place.

Seuls les tueurs en série intéressent ?
Oui, il a beaucoup été question des crimes violents perpétrés par des assassins violents et cruels. Mais par essence le fait divers concerne aussi des affaires de mœurs, n’ayant causé la mort de personne, comme l’affaire DSK, dont il est question dans le récent documentaire, "Chambre 2806" : Affaire DSK, de la plateforme au logo rouge. Là aussi, on s’y intéresse. Qui a fait quoi, comment et pourquoi  ?

focus-series-docu3
Chambre 2806 : L'affaire DSK
Les affaires de disparition ou de meurtre non élucidé attisent aussi notre curiosité. L’affaire Grégory a eu droit à sa série documentaire également. On ne peut donc pas dire que seuls les esprits dérangés suscitent l’intérêt, ils nous font simplement plus vibrer, car nous poussons l’expérience à l’extrême.

De tristes heures de gloire
Ted Bundy, Ed Kemper, Hannibal Lecter, l’affaire Grégory, ou encore plus récemment l’affaire DSK, les faits divers sont nombreux à avoir connu leur moment de gloire. Série documentaire, film, on raconte au grand public comment on traque un tueur en série, ou comment une famille s’est retrouvée anéantie. Il est triste dans un sens de constater la célébrité de certains bourreaux. Le plus célèbre de tous est, sans nul doute, Ted Bundy. Le film avec Zac Efron était le sixième sur « le tueur de collégiennes ». Netflix lui a également consacré une série. Rappelons-le, il a assassiné pas moins de trente jeunes femmes dans les années 1970, et pourrait être responsable de plus d’une centaine de décès au total. Macabre.

Aujourd’hui, le bourreau est à la mode, le vice, l’horreur, l’immoral et la cruauté sont diffusés sur le petit écran comme sur le grand. Si nous sommes autant attirés par ce genre de programme, film ou documentaire, c’est pour satisfaire notre besoin de peur et notre curiosité. Certains ne sont absolument pas férus de ces émissions, et on les comprend. Car, pour eux, c’est légitimer l’horreur et le macabre. Toutefois, beaucoup en sont fans, dont moi. On ne cautionne pas pour autant les actes affreux ayant été perpétrés, mais nous avons un besoin de frisson, et une envie de comprendre le pourquoi du comment. Et au-delà de ça, le Diable aime l’argent et il fait vendre, d’où toutes ces émissions, films, podcasts.

ça peut vous interesser

Minuit dans l’univers : De l’ennui

Rédaction

Ava : Futur carton ou gros flop ?

Rédaction

The Undoing : Mais qui diable est le coupable ?

Rédaction