28 octobre 2021
Focus

Matthew Vaughn : Un gars pas déterministe

Par Rayane Mézioud



Si l'on peut considérer Matthew Vaughn comme étant un véritable auteur, ce n'est pas seulement parce que ses réalisations partagent un grand nombre de caractéristiques de surface. Certes, on retrouve presque à chaque fois chez lui une mise en scène énergique, un rythme frénétique, un amour sincère pour tout ce qui peut toucher à la culture populaire, un mélange entre comédie et action, une scénographie et des combats chorégraphiés avec soin. Oui, un film réalisé par Matthew Vaughn, ça se reconnaît facilement. Mais ce qui permet de le considérer comme un auteur, c'est ce que le fond de chacun de ses films a en commun avec les autres.


Zola avait tort

En effet, dans chacune de ses six réalisations, ce sont les thématiques du déterminisme ainsi que de l'élévation au-delà de la condition sociale dans laquelle la société essaie d'enfermer certains des personnages de ses films qui sont récurrentes. C'est d'ailleurs aussi sans doute en partie pour cela que le keum de Claudia Schiffer met à chaque fois au centre de ses récits des personnages n'ayant pas dépassé la trentaine ou ayant toujours l'air d'avoir moins de trente ans. Toujours ? Non, il subsiste tout de même une exception.

Son premier film, "Layer Cake", avait pour personnage principal un Daniel Craig pré-James Bond et pré-carré même s'il avait déjà un physique d'athlète. Sec et nerveux, comme disent les jeunes. Toutefois, même si l'acteur était à l'époque au milieu de la trentaine et qu'il aurait eu bien du mal à le cacher avec ses traits très anguleux, son personnage était encore un peu considéré comme un gamin du fait de sa position de débutant et surtout de la haute place qu'il occupait déjà dans le milieu du drogue. Pour faire simple, c'était un peu le Macron de la schnouff : il avait beau en avoir fini depuis longtemps avec les soirées étudiantes, il n'était déjà pas si loin des éléphants du milieu.

Bref, on a compris pourquoi c'était lui aussi un jeune, expliquons maintenant pourquoi "Layer Cake" parlait déjà de déterminisme. Tout simplement parce que cet énième Homme Sans Nom du cinéma cherchait dès le début du film à quitter le biz très prochainement étant donné qu'il avait déjà accumulé suffisamment de moula pour envisager une retraite anticipée à l'âge où généralement le seul domaine dans lequel on met fin à sa carrière, c'est le sport.

Mais quand tu mets un pied dans le commerce du drogue, tu ferais mieux de ne pas t'entendre à pouvoir le retirer aussi facilement et c'est ce que le personnage de Michael Gambon lui fait comprendre en lui expliquant que dans quelques décennies, ce sera lui qui sera là à faire la leçon à un autre petit jeune dont la mesure du talent rivalise avec la longueur de ses dents.

Bon, la conclusion était fataliste et abondait dans le sens de ce que ce bon Émile pouvait dire dans Les Rougon-Macquart, mais les obsessions de Vaughn étaient déjà présentes. Il les poussera encore plus loin dans le reste de sa filmographie où ses personnages réussiront cette fois-ci à s'extraire ( ou presque ) des cases dans lesquelles on souhaite les enfermer.

On passera assez vite sur ses deux films de super-héros, "Kick-Ass" et "X-Men : Le Commencement", parce que ce sont ceux où les questionnements autour de ces thématiques sont les moins prégnants. Dans le premier, un adolescent va envers et contre tout aller combattre le crime et au passage concrétiser l'héroïsme romantique qui sommeillait en lui alors qu'il ne sait pas se battre et qu'on voit plus en lui un intello bouffeur de comics qu'un héros au cœur pur.

Dans le second, les mutants essaient comme d'habitude de se faire voir aux yeux des autres comme autre chose que des individus extraordinaires (et pas dans le bon sens du terme) mais cette fois-ci dans le meilleur film de la franchise, le meilleur film de Matthew Vaughn et le dernier grand film de super-héros donc ça méritait de toutes manières citation.

En plus, le réalisateur du meilleur film de super-héros de la décennie n'a pas tout de suite quitté la saga puisqu'il a coproduit mais surtout cosigné le scénario de "X-Men : Days Of Future Past", un film où on essaie d'entraver la concrétisation d'un futur apocalyptique donc même lorsqu'il n'est pas derrière la caméra, le bonhomme arrive encore à trouver le moyen de parler au spectateur de prédestination.


Fais ce qu'il te plaît, vivre en pirate, c'est ça ! Tu es un pirate !

D'ailleurs, c'est justement lorsqu'il est également à la plume qu'il parvient le plus souvent à encore plus traiter de ses thèmes récurrents. "Stardust : Le Mystère De L'Étoile" est d'ailleurs son œuvre-phare concernant le déterminisme social et le refus de sa condition.

Dunstan, incarné par un alors vraiment tout jeune à l'époque Charlie Cox, s'accomplit au cours d'un voyage du héros à l'issue duquel il deviendra roi et prouvera donc bien comme ça l'est souvent dit dans le film que ce n'était pas sa fonction d'employé d'épicerie qui allait figer dans le marbre qui il était vraiment. Le Capitaine Shakespeare, incarné par un alors vraiment plus du tout jeune à l'époque, Robert De Niro, est introduit comme un Barbe Noire des airs avant que l'on ne nous révèle qu'il s'agit en réalité d'un gentil grand-père raffiné et doux comme un agneau qui, un peu comme Edward Teach d'ailleurs, compte avant tout sur la dissuasion que lui permet sa réputation.

"Kingsman : Services Secrets" démarrait sur le sacrifice d'un de ses agents, un noble Monsieur avec un grand M très sophistiqué et cultivé comme ses collègues, qui laissait derrière lui une épouse et un petit bout déjà surnommé Eggsy qui dégringoleront dans l'échelle sociale avec le temps qui passe. Lorsque Harry Hart, compagnon d'armes du défunt, récupérera le garçon dix-sept ans plus tard, il lui offrira la chance de ne pas rester un wesh à casquette pour le restant de ses jours.

Dans ce nouveau récit picaresque où Matthew Vaughn réaffirme une nouvelle fois son amour pour le pétage des étiquettes sociales et l'abattement des murs que la société essaie d'élever autour de ses personnages, lorsque Harry expliquera son projet à Eggsy en lui demandant si ça lui évoque tel ou tel film, ce ne sont pas les comédies ou les films d'action des années 1980/1990 qui lui parleront mais un film musical des années 1960 qui lui viendra à l'esprit, "My Fair Lady". L'un des salauds du film sera un gosse de riche réfractaire à l'idée qu'un chômeur un brin hooligan puisse devenir un Homme du Roi.

De nouveau cosignataire avec Jane Goldman du scénario, Matthew Vaughn ré-infuse dans sa dernière œuvre les thématiques qui lui tiennent tant à cœur même s'il en parle de manière sporadique justement parce qu'il en faisait le cœur de la trajectoire personnelle de son personnage principal dans "Kingsman : Services Secrets".

"Kingsman : Le Cercle D'Or" renvoie d'ailleurs dès son ouverture à l'ascension accomplie par Eggsy. Il a commencé à partir du bas et maintenant il est là mais il est toujours capable d'être aussi légitime avec une casquette sur la tête qu'avec un nœud papillon autour du cou. Sortant du tailleur qui sert de façade à l'agence d'espionnage dans laquelle il officie sur un morceau musical léger mais triomphal reprenant les notes récurrentes de la bande-son composée par Henry Jackman sur le précédent, il réajuste sa cravate en se regardant dans une plaque dorée avec le logo de Kingsman filmée en très légère plongée et faisant donc ressortir le personnage en très légère contre-plongée. En quelques secondes, énormément de choses sont dites pour qui aurait vu le précédent.

Ces quelques plans sonnent presque comme un hommage à ce mentor qui a cru en sa capacité à devenir quelqu'un d'important et lui a rendu son estime de soi. Ce n'est d'ailleurs pas innocent si Harry Hart, à la place d'une carrière dans l'espionnage international, aurait pu devenir lépidoptériste tant il nourrit une passion sans bornes à ces insectes passant de la larve au papillon une fois l'âge adulte venu.

Bien sûr, pour saisir la portée de ces quelques plans, il faut avoir vu "Kingsman : Services Secrets", mais Matthew Vaughn montre, dès le début de son film, sa capacité à exploiter le montage, la bande originale et les valeurs de plan pour traduire le ressenti ainsi que le vécu de son personnage. Mais ce n'est plus Eggsy qui est au centre de l'anti-déterminisme.

Désormais, ce sont les analystes comme Merlin et Ginger auxquels Matthew Vaughn s'intéresse pour parler de la place qu'on occupe dans la société. Ces gars/meufs dans la chaise qui rêvent justement de pouvoir de temps en temps lever leurs fesses de leur siège pour vraiment prendre part à l'action sur le terrain et Matthew Vaughn va leur donner leur chance. Il donnera même à l'un d'eux la séquence la plus émouvante et la plus glorieuse du film, preuve de la générosité du réalisateur qui, même lorsqu'il ne les montre pas beaucoup, essaie de donner le meilleur à ceux qui n'ont pas le grand rôle. Comme si pour Matthew Vaughn, il n'y a pas de grand ou de petit personnage, il y a juste des personnages...

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