Focus

Paolo Sorrentino : Rococo et ses frères

Par Mickaël Vrignaud


C’est compliqué à définir le bon goût, c’est comme définir le chic : on peut porter un costard Armani et avoir l’air d’un garçon de café, tout comme on peut avoir la classe en étant affublé d’un fut’ en skaï, pourvu qu’on le porte avec suffisamment d’assurance. C’est tout le paradoxe de Paolo Sorrentino, artisan de la démesure, formaliste pompier trop sûr de ses effets. Depuis vingt ans, la caméra du napolitain virevolte, tournoie dans un déluge de ralentis, de plongées vertigineuses, de plans insensés, clippesques ; sorte de pendant européen d’un réalisateur comme Ryan Murphy ("American Horror Story", "American Crime Story", "Nip Tuck") dont il partage un certain amour du clinquant, de la mise en image tape-à-l’œil et volontiers kitsch.

Seulement voilà, ce qui serait vu partout ailleurs comme la simple œuvre boursouflée d’un artiste mégalo trouve son sens dans le fait suivant : Paolo Sorrentino est italien. Depuis son premier film, il n’a de cesse de parler de ce pays étrange, paradoxal : raffiné mais jamais loin d’être beauf, de cette contrée où l’on peut trouver de vieux nababs à chaîne en or, se prélasser sur les plus belles plages du monde, de ce pays à la culture millénaire où une enseigne géante Martini surplombe le Colisée. Paolo Sorrentino, c’est la mise en image de l’Italie, de ses contradictions, de son long chemin vers l’agonie.

Tout est résumé dans son chef-d’œuvre, oscar du meilleur film étranger en 2014, "La Grande Bellezza". Jep Gambardella a soixante ans, il est chroniqueur mondain. En Gatsby gominé, il arpente les soirées vulgaires où se côtoie la haute société romaine, prend des cocktails avec d’anciennes chanteuses botoxées et de vieux riches obsédés. Mais Jep est ailleurs, toujours. Il recherche la beauté, si tant est qu’elle existe encore, dans cette cité qu’il connait par cœur ; quand l’aube arrive, il marche seul dans Rome au son des premières voiture-balais.

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Toni Servillo

Armé de Toni Servillo, complice de toujours, Sorrentino a disséqué l’Italie : celle des vieilles gloires has-been dans "L’homme en plus". Celle des politiciens véreux dans" Il Divo et Silvio et les autres". Pour finir par son dernier coup de maître, sa série "The Young Pope" et "The New Pope", qu’il place cette fois-ci dans les arcanes du Vatican. La recette est chaque fois la même, elle marche toujours : mise en scène flamboyante, presque en toc, musique tonitruante. Un déluge d’effets de style que seuls quelques moments de grâce viennent perturber : l’incursion d’une girafe, d’un flamand rose, d’un kangourou, d’un mouton…la présence d’une naine endormie au milieu d’un parterre de mannequins, pluie de LSD… Autant de miracles divins, autant d’espoirs déçus.

Puis, il y a ceux qui brillent par leur absence : les gens, le peuple, les italiens. Les vrais italiens, qu’il ne filme quasiment jamais, que l’on devine par les nombreuses références au football (Maradona dans "Youth", le cardinal Voiello de "The Young Pope" en véritable tifosi du SC NAPOLI) ou par quelques rencontres furtives, glaçantes, bouleversantes. Lui, comme son héros de "La Grande Bellezza", se plaît à contempler la bêtise, le vide. Quand on lui demande pourquoi il aime tant les gens qui font la danse du petit train, il répond : « parce qu’ils ne vont nulle part ».

Paolo Sorrentino ne réussit jamais tout, il en fait toujours trop. Son incursion américaine, "This Must Be The Place" est un ratage total (comme quasiment tous les projets d'européens que l’ambition amène un jour ou l’autre à Hollywood). Mais ce type a quelque chose à dire et il le hurle. Fellini a un enfant : il est hyperactif, il est turbulent, il se fait trop remarquer. Il essaie, par tous les moyens, de se démarquer de son père mais en reproduit fatalement la démarche.

Il est comme l’Italie qu’il filme, dans un sens: il est ringard, mais il est immense.

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