26 septembre 2021
Focus

Pourquoi je n’ai pas aimé Delicatessen

Par Dina Bennis

"Delicatessen" a fêté ses trente ans en avril 2021. Premier long métrage de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro, il gagna de nombreuses récompenses, dont 4 césars et de nombreux prix internationaux. « C’est tout simplement un chef-d’œuvre », affirment de nombreux critiques. Toutefois, je vais ici « oser » vous exposer mon opinion sur le film, opinion qui ne sera pas aussi enthousiaste que la vôtre le cas échéant.

Un soir, avec des amis, nous décidons de regarder un film. Nous explorions le catalogue des œuvres primées sur Netflix, quand nous sommes tombés sur « Delicatessen », long-métrage dont j’avais vaguement entendu parler. « Jean-Pierre Jeunet a aussi réalisé “Amélie Poulain” », m’a-t-on expliqué. Cela s’annonçait donc plutôt bien, étant donné l’univers unique du réalisateur que j’avais pu connaître et apprécier à travers ce film, probablement son œuvre la plus célèbre.

"Delicatessen" ne m’aura malheureusement pas fait le même effet. Tout d’abord, le film nous plonge dans un monde qu’on a du mal à cerner, à cheval entre passé et futur. Pour seuls lieux, un immeuble entouré de brouillard, isolé de tout, et des égouts. Dès le départ, c’est assez dérangeant. Un homme à l’accoutrement étrange semble surveiller quelqu’un, ou le fuir, on ne sait pas exactement. Il se retrouve alors coincé dans une poubelle, et un boucher le frappe avec sa hache, un rictus diabolique sur les lèvres. Cette entrée en matière m’a d’abord beaucoup intriguée.

Une ambiance trop lourde

Je voulais comprendre qui était ce boucher, pourquoi, semblait-il, vouloir tuer des gens. Y avait-il une guerre ? Était-ce un espion du camp ennemi ? Ou l’homme était-il tout simplement cannibale ? Cet enthousiasme pour l’intrigue s’est rapidement dissipé, car il semblait tout simplement qu’il n’y en avait. Ou alors, je n’ai pas réussi à la comprendre. Un boucher tue les habitants de son immeuble lorsqu’ils se promènent la nuit dans les couloirs. Pourquoi ? On ne sait pas. Il faut juste l’accepter.

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Ce personnage et sa soif de sang font partie de tout un décor obscur et très angoissant. On voit bien l’effort des réalisateurs de faire un scénario décalé, qui dérange et qui fait rire en même temps, où l’on n’est pas forcément obligé de tout comprendre. Mais cette ambiance est devenue rapidement lourde pour moi. Dans un film d’horreur par exemple, l’angoisse a une raison : on sait que de terribles événements attendent les personnages, on sait qu’un tueur est à retrouver, ou que des esprits vengeurs sont à leur poursuite. On sait que l’intrigue va avancer par une suite de scènes effrayantes. Dans "Delicatessen", on angoisse, mais on ne sait pas pourquoi. J’ai passé le film à me demander pourquoi les personnages faisaient ce qu’ils faisaient, à essayer de m’identifier à eux, en vain.

Attention, si je n’ai pas aimé cette expérience, ce n’est pas, car je considère que les films doivent tous être joyeux et conformistes pour être appréciés. Lorsqu’une fiction arrive à nous terroriser, nous stresser, nous faire pleurer, sortir de nous des émotions que l’on sait irrationnelles, je ne peux qu’applaudir. Lorsque j’ai regardé " 2001 : L’Odyssée de l’Espace ", j’avoue avoir eu besoin de quelques pauses. Mais, si Stanley Kubrick a fait le choix de ne mettre aucune musique lorsque l’on voyait la navette entourée de noir, c’était pour nous transmettre l’angoisse du néant spatial.

Lorsqu’il a fait désobéir HAL 9000, de lui faire menacer les astronautes, j’ai pu saisir une réflexion implicite sur le lien homme-machine, sur des questions qui sont toujours d’actualité aujourd’hui, après des décennies. Mais, lorsque j’ai regardé "Delicatessen", j’ai eu l’impression que l’on m’angoissait sans aucune raison. J’ai failli prétexter un rendez-vous pour rentrer chez moi et me défaire de cette atmosphère.

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De l’ennui et de l’angoisse

Pour vous faire comprendre davantage mon sentiment, revenons à "Amélie Poulain ". Dans ce film, la « bizarrerie » ne donne pas l’impression d’être forcée. Elle fait un avec le caractère unique de chaque personnage, les drôles de petits détails qui font d’eux qui ils sont, et qui font écho à la réalité d’une humanité plurielle et souvent surprenante. Le jeu entre Amélie et l’homme qu’elle convoite peut paraître ridicule si on le replace dans un contexte réel, mais il nous informe sur la personnalité de la protagoniste, son manque d’amour, sa peur de prendre des risques et se faire du mal.

Dans "Delicatessen", on retrouve cette idée avec les vies loufoques des personnages. Louison, par exemple, est un ex-clown, joueur de scie musicale. Les frères Kube fabriquent des boîtes qui meuglent, hobby on ne peut plus atypique, surtout que l’on ne sait pas à qui ils doivent bien les vendre, vu leur isolement. J’ai ressenti cela comme de l’originalité forcée. Au lieu de me faire rire, de me rapprocher d’eux, ces caractéristiques m’ont au contraire placé tellement loin des personnages que mon ennui et mon angoisse injustifiée n’ont fait qu’augmenter.

Pour finir, il est bon de rappeler qu’il s’agit là d’une première œuvre. D’une manière, c’est une esquisse pour toutes celles qui suivent. Elle ne remet pas en cause le talent des deux réalisateurs, car le talent n’est pas tout, la technique se construit, les intrigues s’étoffent, les personnages s’améliorent. Si vous voulez creuser davantage l’imaginaire de science-fiction de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro, vous pouvez par exemple voir "La Cité des Enfants Perdus", sorti quatre ans après "Delicatessen". Ce film est plus proche d’un conte, avec des enfants qui s’échappent de la poigne d’un méchant, Krank, qui lui nous donne une perspective sur des problèmes d’adultes, bien que le tout se place dans un univers futuriste très singulier. Pour de la science-fiction plus hollywoodienne, mais avec une touche Jeunet, "Alien, la résurrection" (1997) est éventuellement à voir.

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