24 septembre 2019
Focus

Quentin Tarantino : Pourquoi n’est-il pas un génie ?

POURQUOI TARANTINO N'EST-IL PAS UN GENIE ?

Par Chris Carlin



PREAMBULE

Dans un monde où la violence est omniprésente et que le cinéma se fait une joie de sur-esthétiser celle-ci, il convient de poser quelques questions.

La première étant de savoir pourquoi sommes nous tant fascinés par la violence ? La réponse repose sans doute dans le simple fait que, pour une vaste majorité d'entre nous, il est impensable d'user de violence physique contre son prochain.

Alors pourquoi désirer des scènes d'actions de plus en plus gores, des effets numériques de plus en plus réalistes et des personnages de plus en plus tordus, alors que nous enfouissons notre animosité quotidiennement ?

Je dirai pour la simple et bonne raison que le cinéma, et la fiction en général, permettent la catharsis : voir nos instincts les plus violents et malsains représentés et personnifiés avec un degré de réalisme extrême nous soulage et apaise les esprits.

D'où le fameux panem et circenses. Du moment qu'on est nourri, et que nos pulsions (au sens énergétique) trouvent un réceptacle pour se dissoudre, le monde peut dormir sur ses deux oreilles. 

Mais voici un autre proverbe : l'appétit vient en mangeant, gare donc à l'accoutumance. Car cette dernière crée la résistance et comme toute drogue, dès lors que l'organisme la supporte, la jouissance disparaît. Ne reste que l'habitude.

En allant au cinéma aujourd'hui, on paye des producteurs pour nous stimuler avec les histoires qu'ils savent aptes à nous attirer, la qualité intrinsèque de celles-ci étant hors du champs du débat dès lors que les chiffres du box-office tombent et rendent leur verdict.

C'est ainsi que de manière non-officielle les artistes parvenus à un haut niveau de succès populaire et critique, la fameuse "A list" (ou élite en français), sans être directement des relais du pouvoir, ont pour rôle objectif de pacifier les consciences.

affiche-film-les-huit-salopards
LE ROI DU CONCEPT

S'il en est un qui suscite l'admiration d'une base de fans sans précédent, et dont spectateurs et critiques trépignent au moindre mot, c'est Quentin Tarantino. Anobli au rang de génie par beaucoup, dans quelques mois sortira son prochain film (après "Les Huit Salopards") : "Once Upon A Time In Hollywood". Et le délire autour de sa personne reprendra de plus bel, c'est certain, notamment sur les réseaux sociaux.

Ceci dit, soyons précis : le but n'est pas de faire ici une rétrospective des travaux du réalisateur en vue de cette sortie prochaine, mais plutôt de clarifier ce que fait ce réalisateur depuis de nombreuses années déjà.

Précisons enfin que c'est notamment le revisionnage de "Inglorious Basterds" qui m'a soufflé l'envie de parler de Tarantino (pour les intimes), et que les opinions exprimées sont le reflet d'une réflexion personnelle n'ayant pas fait l'objet de recherches approfondies. Peut-être d'ailleurs son prochain film, "Once Upon A Time In Hollywood" viendra-t-il démentir le propos développé ci-après. On ne sait jamais après tout...

Qu'est-ce donc qu'"Inglorious Basterds" ? Pour ceux qui ne l'auraient pas encore vu, l'intrigue prend place vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, au moment où un commando de soldats juifs américains est envoyé en France pour mener une guerre psychologique sans merci aux nazis. Le tout en faisant preuve d'une barbarie plus écoeurante que ce que la raison peut supporter.

C'est-à-dire que le succès du film (outre le fait que ce soit une réalisation de l'illustre Tarantino) est dû à plusieurs facteurs, à commencer par un pitch avec ce que j'appellerais un "fort concept".

Réécrire l'histoire sous l'égide de la fiction avec une idée pleine d'ironie et de potentiel comique. Mais la démarche du réalisateur n'est pas forcément à blâmer bien qu'auteur du scénario, il adopte juste la mentalité du "concept fort" en vogue à Hollywood, qu'il n'hésitera pas à réutiliser pour son "Django Unchained" trois ans plus tard.

Toutefois, ce qu'il ajoute au potentiel comique de son oeuvre, c'est la haine. Un élément central de l'univers Tarantino, qui bien que drapé de l'habit de la justice dans "Kill Bill", "Inglorious Basterds" et "Django Unchained" ne justifie pas les excès d'hémoglobine inhérents à sa mise en scène. 

film-inglorious-basterds
LE ROI DU CASTING

Le réalisateur nous rend attrayantes la violence et la haine car leur pendant dans ses films c'est un humour décalé, plein de second degré. Ce qui a l'avantage de conserver des émotions viscérales et grisantes pour le spectateur sans pour autant alerter sa conscience quant au fait qu'il apprécie ce déferlement de chaos. On rationalise plus qu'on ne se questionne.

Cependant, une autre raison pour laquelle le public s'est rué dans les salles lors de sa sortie, c'est la présence d'un casting alléchant. Vous me direz que cela n'a rien de nouveau et que c'est d'ailleurs la base du Star System hollywoodien. Certes...

Néanmoins, il apparaît de plus en plus clair, notamment pour ce type de réalisations, que ce qui fait se déplacer un spectateur c'est la curiosité. Celle de voir Brad Pitt en lieutenant américain avec un accent à couper au couteau; Christoph Waltz incarner un colonel SS excentrique; Jamie Foxx en esclave rebelle; Leonardo Dicaprio en esclavagiste raffiné. Et bien sûr Samuel L. Jackson car on ne fait pas un bon Tarantino sans lui ! Tout comme Tim Burton ne ferait pas un bon film sans Johnny Depp.

C'est d'ailleurs en cela que l'on peut rapprocher les deux réalisateurs qui, en faisant des films toujours différents, font finalement des films qui se ressemblent. A ce sujet, les oeuvres de ces deux réalisateurs seraient-elles aussi intéressantes et plaisantes si les rôles principaux étaient tenus par des inconnus ? A méditer.

fimm-django-unchained
TOUJOURS LA MEME RECETTE

Voilà qui est pourtant curieux. Un public friand de voir un film nouveau et frais dont il connaît déjà la recette et dont il a une vague idée de la saveur.  La soupe, peu importe les ingrédients, reste de la soupe. Ce qui définit la soupe c'est la texture, et non le goût. Le problème de celle de Tarantino, c'est que c'est toujours la même !

Un thème central vaguement basé sur la violence, le meurtre, la vengeance, des personnages dérangés, sadiques et pervers, beaucoup beaucoup beaucoup de sang, des dialogues longs, absurdes et à mourir de rire, de la musique parfaitement choisie, des références à la culture populaire et une pléthore de références cinématographiques. L'ensemble dans une temporalité déconstruite.

Ne vous méprenez pas, je ne remets pas en question le talent de mise en scène de Tarantino, car il demeure indéniable qu'il est un maître de l'atmosphère et qu'il suffit de regarder la séquence d'ouverture d'"Inglorious Basterds" pour s'en rendre compte.

Mon but n'est donc pas de minimiser la qualité de son travail; mais bien plus de nuancer son statut de réalisateur majeur. Effectivement, je ne pense pas que Quentin Tarantino soit, d'une façon ou une autre, une pierre angulaire du cinéma contemporain.

Tarantino est un enfant narcissique qui joue avec une caméra. Il s'amuse bien et fait preuve d'inventivité dans ses jeux, mais ses réalisations ne nourrissent rien d'autre que l'édifice de sa propre filmographie.

Narcissique, oui, parce qu'une séquence d'ouverture de quinze minutes où il n'y a quasiment que du dialogue, n'a rien d'authentiquement ingénieux, peu importe la maîtrise exercée c'est une façon de dire : "Regardez ce que j'ose faire, moi Tarantino !".

Repensez un instant aux séquences d'ouverture de "Reservoir Dogs" ou encore de "Pulp Fiction", bien plus courtes, sont-elles moins réussies à cause du facteur temps ? Seraient-elles plus immersives en y ajoutant des minutes supplémentaires ?

Le fait est que, pour "Inglorious Basterds", il a juste choisi une ouverture plus dramatique et chargée en émotion et sa longueur contribue à mettre le spectateur au même point que les juifs sous le plancher : en apnée !

critique-kill-bill-volume-1
Uma Thurman dans Kill Bill
PAS SI GENIAL QUE CELA

Je vois arriver au loin des hordes de fans hystériques venus m'écarteler pour avoir renié leur idole. Pourtant, le fait est que Quentin (pour les amis et la famille) est ce qu'on peut appeler un réalisateur "à univers". Ce qui pour moi signifie simplement que si l'on supprimait entièrement l'oeuvre du réalisateur, en comptant toute ses collaborations, la face du cinéma telle qu'on la connaît en serait inchangée.

Tarantino est loin d'être seul à jouer sur les attentes du spectateur, le suspense et la narration non linéaire. Arguer que personne n'y aurait pensé s'il n'avait pas montré la voie au début des années 90 tient du grotesque.

On a beau apprécier ses films, adhérer à son univers et rire devant son excentricité, l'appellation de génie n'a rien de justifiée ! Pour la bonne raison que Tarantino ne fait qu'évoluer sur le créneau qu'il s'est lui-même crée. Ce qui l'exonère d'être en compétition avec qui que ce soit !

Pas que la compétition soit saine ou une fin en soi chez les réalisateurs, mais le fait est qu'on ne peut juger de la valeur de l'oeuvre de quelqu'un s'il est le seul à emprunter cette voie. Son travail sera unique. Rien d'autre. La question serait de savoir si le réalisateur serait capable de faire un film de commande sans y importer son univers ?

Heureusement pour lui, cela ne semble pas compter au rang de ses futurs projets dont "Once Upon A Time In Hollywood". Il peut continuer à surfer sur la vague de la coolitude. Un esprit rebelle ne faisant que ce qu'il veut faire, peu importe si challenge et prise de risque il y a.

Pour certains je dois sembler me plaindre de ce qui fait que Tarantino est Tarantino. Pourtant, j'apprécie certains de ses films. Ce qui me dérange c'est cette particularité qui fait de son cinéma un cinéma de cinéphile.

Il est naturel de détourner des codes cinématographiques et de jongler avec des genres différents, l'art à pour fonction d'être subversif, mais la transgression "Tarantinesque" est aujourd'hui systématique et n'a rien de spontanée.

Quentin Tarantino est un bon réalisateur, c'est un fait acquis. Toutefois, son talent ne s'exprime que par le mashup. A défaut de proposer quelque chose de nouveau, il mélange très bien les codes cinématographiques pré-existants.

Maintenant le débat est ouvert. Suffit-il de faire des collages de tableaux célèbres pour que ces oeuvres nouvelles constituent un art à part entière et me permettent d'accéder au Louvre ? Mon coeur me dit que non, mais la réponse dépendra de la sensibilité de chacun.

Il n'y a rien de mal à rendre hommage dans son oeuvre à ce qu'on a aimé chez les autres. Mais cela perd de son sens dès lors qu'on en fait l'alpha et l'oméga systématique de sa carrière.

film-once-upon-at-ime-in-hollywood-affiche
Sortie prévue pour le 14 août 2019


ça peut vous interesser

Once Upon a Time… in Hollywood : La critique du film

Rédaction

Retour sur la filmographie de Quentin Tarantino

Rédaction

Les Huit Salopards : Réservoir colts

Rédaction