Focus

Rio Bravo : Femmes interdites !

RIO BRAVO

de Howard Hawks

Avec John Wayne, Dean Martin, Ricky Nelson, Angie Dickinson

(1959)


Par Caroline Crankens


"Rio Bravo" est un de ces westerns d'après-guerre véhiculant des valeurs typiquement masculines et confrontant pour ce faire le spectateur à un groupe d'hommes solidaires mené par un shérif virilisé à l'extrême (incarné par John Wayne) qui tente de faire respecter l'ordre… et à plus forte raison l'ordre patriarcal.

Plus qu'une histoire de lutte entre méchants Burdett et gentils shérifs, le film dévoile également en filigrane tous les principes masculinistes chers au réalisateur: un homme doit prouver son mérite au reste du groupe (cas de Dude), une femme ne doit pas constituer d'entrave à l'homme (rapports Feathers/Chance), un homme doit rester inflexible et dur (cas de John T. Chance).

Aboutissement de la vision hawksienne des rapports sociaux de sexe ? Ce film possède une intrigue des plus banales : le but du groupe-protagoniste est de ne pas céder à la pression imposée par le groupe des criminels qui essaie par tous les moyens de récupérer un des leurs, emprisonné après avoir commis un meurtre.

Cet enjeu commun en cache cependant un autre, plus particulier celui-là au personnage "déchu" campé par Dean Martin. Ce dernier va lutter durant tout le récit pour réaffirmer sa masculinité perdue et ainsi montrer qu'il est digne de "l'homme modèle" (représenté par John T. Chance) et plus globalement du monde patriarcal.

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John Wayne.

Au début de "Rio Bravo", lorsque Dude nous est montré pour la première fois, sa mort sociale et sexuelle semble inévitable. Il ne possède aucunement les caractéristiques liées aux "vrais" hommes: il apparaît sale, mal rasé, l'air maladif, la détresse se lit dans ses yeux, son regard est sombre.

La première impression qu'il donne est donc plutôt négative. La scène du "crachoir" accentue celle-ci. Nous assistons à l'humiliation totale d'un homme (alcoolique et sans le sou) réduit à accepter d'aller chercher une malheureuse pièce dans un "pot à salives" afin d'assouvir sa soif.

Le pire est atteint lorsque T. Chance, voulant l'empêcher d'être humilié en envoyant valser le pot, est frappé dans le dos avec un bout de bois par celui-ci. Dude n'assomme pas seulement le représentant de la loi mais aussi un ami ce qui nous porte à croire qu'il est vraiment au bord du gouffre.

C'est donc un individu féminisé au plus haut point qui est devant nous, un homme sans force, sans estime personnelle, qui s'abaisse pour de l'argent, l'anti-modèle hawksien par excellence qu'il va donc "falloir remettre sur le droit chemin".

Le fait que Dude ne parvienne plus à se servir efficacement de ses mains le conforte dans sa position d'homme castré socialement et sexuellement. Ce manque de masculinité de Dude est véritablement perçu dans le film comme une maladie qu'il faut soigner.

Mais le chemin jusqu'à la victoire sera long, il va durer jusqu'à la fin du récit. Très vite, il est fait mention du passé de Dude : sa chute vers l'alcoolisme (=sa féminisation) serait due à une histoire d'amour s'étant mal terminé. D'entrée de jeu, le réalisateur rappelle ainsi implicitement le danger qu'incarne la gent féminine: elle affaiblit et dévirilise l'homme (lieu commun hawksien).

Nous apprenons aussi qu'avant sa déchéance sociale et sexuelle, notre alcoolique (le surnom que lui ont donné les mexicains signifie d'ailleurs poivrot) était l'assistant de Chance, il avait donc une situation respectable.

Il est rappelé également au cours du récit qu'il avait vendu ses revolvers (symbole phallique évident), déchéance ultime, surtout pour un homme représentant l'ordre. "Regardez dans quel état les femmes nous mettent", c'est ce que semble vouloir suggérer ce cher Howard. Dude va cependant s'en sortir.

Tous les "combats" qu'il mène pour réintégrer le monde du phallus peuvent être assimilés à des "épreuves qualifiantes" que lui imposerait son modèle, Chance. C'est comme si, pour réussir, il devait parvenir au niveau de ce dernier. Lors de la scène au cours de laquelle Dude et Chance vont dans le "bar des Burdett" afin de trouver le meurtrier de Wheeler, notre assistant-shérif prouve qu'il a encore des restes de virilité : il montre qu'il peut se faire obéir et il réussit à tuer l'assassin.

Durant toute la durée de l'altercation avec la bande, John T.Chance le regarde faire du coin de l'œil, comme s'il le testait. A la fin de cette "épreuve", il lui dira "je crois qu'on te laissera rentrer par la porte de devant, maintenant", chose qu'il n'avait pas fait depuis longtemps…vu son statut d'épave humaine.

En lui adressant ces paroles, le shérif tente de flatter sa masculinité et de lui montrer qu'il est sur la bonne voie; il va lui faire d'autres compliments de ce type tout au long du récit: "Dude a parlé comme un homme", "Je n'ai plus besoin de veiller sur toi"…Il dévoile par là même la conduite de vie à adopter (=la sienne)…"le maître apprend à l'élève".

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John Wayne, Ricky Nelson et Walter Brennan.

Le personnage tente même de revigorer son ami en le comparant à Colorado, le jeune homme au service de Wheeler, comme si Dude devait prouver sa supériorité sur le nouvel arrivant… Il est sans doute légitime de déceler ici un sous-texte homosexuel : Dude doit montrer qu'il est le meilleur s'il veut rester à la première place dans l'estime (le "cœur") de Chance.

Il est visiblement jaloux quand il entend des paroles sur Colorado telles que "il sera meilleur que toi". Les conflits "amoureux virils" sont nombreux entre lui et Chance: il claque la porte, dit qu'il s'en va… Le comportement du shérif fait d'ailleurs penser à celui d'une "dame" voulant tester l'amour de son courtisan.

A la fin du film, l'ivrogne féminisé n'en sera plus un, il aura prouvé au reste du groupe qu'il est "homme" en affrontant et vainquant au cours d'un semblant de duel son "agresseur" du début, le lanceur de la pièce, et il pourra à nouveau utiliser ses mains (il parvient enfin à rouler ses cigarettes).

Un parcours à peu près similaire peut être attribué à Stumpy, le vieux bougon gardant la prison qui parvient à surpasser son handicap physique (il boite) pour prêter main forte aux autres en les aidant à triompher des méchants et ainsi prouver qu'il est digne du respect du groupe.

Mais Dude connaît des rechutes au cours du film, des moments d'affaiblissement durant lesquels il se reféminise: il laisse souvent transparaître ses sentiments, il est souvent sur les nerfs, il va même jusqu'à pleurer: autant de choses qu'un homme dans "Rio Bravo", du moins un vrai, ne fait pas…

Et c'est logiquement le personnage de John Wayne qui incarne l'homme véritable: il est typique des prescriptions hawksiennes d'homme-modèle… Il est l'individu sans faille du film, il rappelle ce qu'un homme doit faire: il doit être dur ("ne le laisse pas pleurer dans ton gilet"), ne doit jamais montrer de faiblesse ("j'ai failli avoir peur"), il doit rester stoïque quoiqu'il arrive, ne doit jamais demander d'aide.

Ces attitudes sont assurément mises en valeur dans le film. Le personnage correspondant à Chance en plus jeune dans le récit est Colorado. Il possède en effet les mêmes caractéristiques, il a le même comportement ("j'aurais agi de la même façon que vous, Shérif! ") et on peut penser qu'il va évoluer de la même manière que lui.

Cependant, Chance ne représente pas que cela: à son contact, il semblerait que les autres montrent leur mérite. Une phrase revient fréquemment dans "Rio Bravo" : "comment allez-vous réussir, Shérif, alors que vous travaillez avec un ivrogne et un estropié ?" Et pourtant, il va réussir car Dude et Stumpy surmonteront leur handicap. C'est l'homme auprès duquel les autres deviennent de vrais hommes. Quant à lui, il n'a rien à prouver: il est déjà au summum de la masculinité.

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John Wayne, Walter Brennan et Dean Martin.

Ce "héros hawksien" met également en avant les principes de la camaraderie virile telle que le réalisateur la montre souvent dans ses films (en particulier dans Seuls les anges ont des ailes). Il fait véritablement figure de père dans ce groupe. Malgré sa froideur et sa dureté apparente, il semble tenir à ses compagnons, il fait attention à eux, les conseille.

La séquence durant laquelle ses trois assistants chantent ensemble alors que lui les regarde d'un œil bienveillant (comme le ferait un père vis-à-vis de ses enfants) est révélatrice. Bien sûr, l'individu sur lequel il veille le plus est Dude: il lui apporte à manger, lui demande "s'il a bien dormi", il ne supporte pas qu'on l'attaque ("vous avez eu tort de vous moquez de mon ami").

De plus, on remarque qu'il s'inquiète beaucoup pour lui. Il faut mentionner la scène où il fait croire, par fierté masculine, qu'il va rattraper un cheval alors qu'en réalité il va s'assurer que son ami n'a aucun problème. Son rapport à Dude a sans aucun doute un côté très maternant.

A l'intérieur du groupe, les marques d'affection sont toujours implicites : ils s'aiment visiblement mais "comme des hommes". Les témoignages d'affection trop "féminins" sont immédiatement bannis : dans une scène, Chance embrasse Stumpy sur le front qui lui retourne sur le champ un coup de balai et lui demande de "redevenir lui-même". Par cette attitude, le vieil homme fait comprendre au spectateur que les doutes concernant l'ambiguïté de leur relation ne sont pas permis.

Notons tout de même que cela a besoin d'être rappelé ! Apparemment, ce groupe d'hommes peut donc très bien se passer de toute présence féminine. Et pourtant, le féminin s'immisce dans la vie du shérif, sous les traits de Feathers, une femme dont la diligence a fait escale dans la ville. Elle est considérée au départ comme un danger: elle représente en effet "l'inconnu" qui fait peur aux hommes.

De plus, dans le groupe, les femmes ne sont pas en odeur de sainteté car elles rappellent inévitablement celle qui a fait de Dude un être dévirilisé et désocialisé. C'est parce qu'elle porte en elle cette menace que Chance ne manque jamais de lui rappeler son désir de la voir partir.

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Angie Dickinson et Howard Hawks sur le plateau du film Rio Bravo.

Cette femme, qui au début est connotée sexuellement et ne tient pas compte de l'autorité du shérif, finira par accepter, par amour, le mode de vie et de pensée de celui-ci. Elle aussi est confrontée à une épreuve imposée par Chance. Elle doit lui prouver qu'elle ne constituera pas pour lui un obstacle, qu'elle est capable de tout accepter de lui et de ne pas attendre de marques d'amour de sa part: "Je ne vous compliquerai rien, je m'écarterai de votre chemin, je resterai là, c'est tout. Vous ne me devez absolument rien, vous ne me devrez rien jusqu'à la fin. A la fin vous me direz de partir et je partirai… Vous n'aurez même pas besoin de me dire de partir". Elle est donc lucide sur ce que Chance attend d'une femme : pour lui, l'essentiel n'est pas dans la relation amoureuse mais dans son travail, qui semble lui insuffler sa seule véritable énergie.

On remarque d'ailleurs que la femme n'est jamais impliquée dans ce travail, qu'elle est toujours en retrait par rapport à l'action. Chance lui dit dans une scène : "J'ai des ennuis. J'ai autre chose à faire", ce qui montre que son rôle social prime sur les sentiments.

De ce point de vue aussi, elle n'est pas dupe quant au choix de Chance et anticipe même celui-ci au cours d'une séquence : "Il faut retourner à votre travail, je vous ai retenu assez longtemps". Le shérif est donc celui qui a le pouvoir, il est en position de domination: il faut qu'elle accepte sa ligne de conduite ou qu'elle s'en aille.

Feathers va d'ailleurs devoir subir une désexualisation progressive tout au long du film pour pouvoir s'y accorder. A la fin, Chance neutralise sa sexualité en jetant ses collants par la fenêtre. C'est donc lui qui a le dernier mot.

Tout au long du récit, comme le suggère l'image de début nous montrant des chevaux sauvages courant librement à côté de la diligence abritant Feathers, il ne se laisse jamais emprisonner par cette femme. En ce sens, il s'oppose au gérant de l'hôtel, Carlos, qui est complètement dominé, voire féminisé, par sa femme, Consuela. (Celle-ci le rabroue, lui donne des ordres et va même jusqu'à le frapper.. Ainsi, la femme ne fait que graviter autour de ce film. A part retarder la "grande aventure masculine", elle ne fait rien ou pas grand chose.

A la fin du film, la conclusion de l'histoire Chance/Feathers est littéralement expédiée : conformément au Code Hayes, le couple blanc hétérosexuel est enfin réuni ( on connaît les réticences de Hawks envers cette convention) mais le réalisateur ne met rien en œuvre pour nous faire croire ni à la profondeur ni à l'avenir possible de leur relation.

Il préfère d'ailleurs se recentrer in extremis sur les hommes (plan final sur Dude et Stumpy), ultime preuve que nous sommes dans un monde aux valeurs fondamentalement masculinistes, typique des prescriptions hawksiennes…

Un monde dont le public féminin devrait légitimement se sentir exclu.



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