26 novembre 2020
Focus

Tenet : Mission de sauvetage pour les salles de cinéma ?

Par Guillaume Meral

 

Il en a l’habitude, mais quand même. Depuis le piédestal douillet que le carton plein (critique ET public) de "The Dark Knight" lui a aménagé en haut de la montagne, Christopher Nolan est devenu un rendez-vous. Tous ses films concentrent l’attention de l’industrie à leurs sorties, faisant du Britannique l’un des rares cinéastes à créer systématiquement l’événement sur son seul nom propre. "Tenet" ne déroge pas à la règle.

Le processus d’"Inception" s’étant amorcé dès l’annonce du projet et sans faiblir à quelques jours de son arrivée en salle. À croire que même plusieurs mois de confinement et une crise sanitaire sans issue proche ne peuvent entamer la hype d’un réalisateur définitivement à l’abri des aléas de l’extérieur. Christopher l’intouchable ? Pas tout à fait. Le concours de circonstances exceptionnel que nous vivons actuellement hisse l’attente de quelques degrés au-dessus d’une moyenne déjà très haute chez Nolan. Ce dernier a peut-être surestimé la capacité de ses épaules à remplir le costume qu’il a choisi d’enfiler.

Protocole fantôme

C’est le moins que l’on puisse dire : Nolan a tout fait pour maintenir son film au cinéma cet été, en dépit d’une situation sanitaire qui n’a pas fini d’égrener ses bouleversements conjoncturels. On imagine le Britannique batailler âprement avec les exécutifs de la Warner en coulisses. Peser même de tout son poids « d’hyper-auteur » adulé sur la sellette. Cela pour forcer la main au principe de précaution qui a conduit la concurrence à repousser ses sorties aux calendes grecques. On peut reprocher beaucoup de choses à Christopher Nolan, mais sûrement pas de ne pas tenir sur ses positions. Au point de faire tapis sur une conviction qui a moins que jamais valeur de vérité absolue depuis quelques mois : le septième art se vit dans une salle de cinéma.

La démarche ne manque pas de panache, et les bollocks du réalisateur du "Prestige" devraient avoir toute leur place dans un musée d’histoire naturelle lorsqu’il passera l’arme à gauche. Mais ce faisant, il s’est infligé d’une mission littéralement impossible dont Tom Cruise en personne n’aurait pas voulu. Celle de sauver du naufrage un secteur inondé par le vide de spectateurs, détourné du public par plusieurs semaines de confinement en streaming et la phobie d’un virus qui circule mieux en lieux clos. Autrement dit, "Tenet" n'’a plus seulement la responsabilité de son propre sort, ni même du studio qui l’a produit. C’est ni plus ni moins que l’avenir d’un écosystème qui envisage sérieusement de continuer sans son support de diffusion historique qui repose sur les épaules de Christopher Nolan. Le navire de plaisance s’est transformé en Arche de Noé proclamé de l’exploitation cinématographique. On exagère ? Un peu, mais pas tant que ça. Reprenons depuis le début.

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Christopher Nolan et John David Washington- Copyright Warner Bros. Entertainment
Deep Impact

Après deux mois de morte-saison durant lesquels le traditionnel été US a mis les clés sous la porte, "Tenet" est le premier blockbuster à faire sa rentrée dans des salles obscures. En pleine chute de fréquentation depuis leur réouverture. On nous l’a dit et répété : l’absence de gros films américains a largement provoqué cette pénurie dramatique de spectateurs. La progression de l’épidémie de Covid-19 aux États-Unis est indéniable. Elle ne permet pas d’y envisager une reprise à court terme de l’activité des cinémas. Toutes les productions hollywoodiennes attendues ont donc décalé ou annulé leur date de sortie pour ne pas essuyer les plâtres de la situation.

Un rappel que pour un long métrage budgété à plus de 200 millions de dollars, le territoire américain demeure primordial pour mettre les compteurs de la rentabilité au vert. « America first » n’est pas qu’un slogan de campagne, mais une réalité économique qui éclabousse le reste du monde lorsque l’Oncle Sam éternue. L’exploitation cinématographique n’échappe pas à la règle, et notamment la France.

Le pays de l’exception culturelle a beau se gargariser de son système unique, sa dépendance aux produits d’appels que représentent les blockbusters US constitue l’un des vices de fabrication d’un modèle sous perfusions multiples. Sans même parler de la part prélevée par le CNC sur les tickets de cinéma, qui octroie, par exemple, à Marvel de figurer parmi les mécènes officieux de l’œuvre de Philippe Garrel. Une simple application de la fameuse théorie du ruissellement à l’industrie permet de cerner le problème. À savoir que les « gros » films (comprendre : les machines américaines et les comédies bien de chez nous) attirent le public dans les salles et donnent de la visibilité aux métrages plus modestes. Donc sans « gros films », pas de spectateurs pour les autres.

Tout ou rien

Dans ce contexte, on comprend quel est l’enjeu qui repose sur "Tenet". Il ne s’agit pas de remplir ses propres salles, en faisant le crash-test d’un modèle de sortie atypique et dans un climat qui n’incite pas à l’optimisme, mais celles des autres. Sa mission : faire renaître l’appétence tarie par une période de confinement du grand public pour le cinéma, et relancer la fréquentation pour les films qui occupent l’affiche à ses côtés. La locomotive qui doit tirer le train de marchandises à l’arrêt, et on n’ose imaginer les conséquences si la machine venait à dérailler.

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Car on peut en être sûr, les studios attendent attentivement les résultats de "Tenet" pour décider de maintenir ou non leurs poulains dans les mois qui suivent. Si Nolan et Warner réussissent leur pari malgré la situation, l’exploitant de cinéma peut alors compter sur un renouvellement du bail. Si le film se plante ou fonctionne trop en deçà des espérances, le planning de sorties risque de connaître de nouveaux bouleversements susceptibles d’asséner un coup fatal aux salles. La raison d’être de ces dernières serait profondément remise en question.

En effet, c’est une partie intégrante de la mystique qui entoure le réalisateur : l’œuvre de Nolan est faite pour être vue sur grand écran. Mieux : à l’heure des plates-formes de Streaming et du contenu aux supports interchangeables, Christopher Nolan s’assure que le passage à des moyens de visionnage « secondaires » soit dégradant. Produire des longs métrages est une chose et pratiquer la salle en est une autre aujourd’hui, mais pas chez Nolan. Sans en avoir le talent, il fait partie de cette lignée de cinéastes dont le sens du gigantisme épouse organiquement les contours du grand écran. Ceux-là mêmes qui pensent leur mise en scène en fonction des conditions de projection. Tout son style est tributaire d’un état d’esprit dont il revendique la contradiction avec l’air du temps. Sa défense acharnée de la pellicule, son expérimentation sur le format IMAX, son travail sur le son (qui avait donné du fil à tordre aux exploitants lors de la sortie de "Dunkerque").

Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, Nolan fait partie des derniers Mohicans à faire résistance avec les diktats de distribution de son époque. Une méthode qui commence dès la promotion de ses productions, qui se distinguent par leur capacité à ne rien livrer (ou si peu) au public plutôt qu’à le bombarder d’informations. Parmi les bouleversements de l’industrie ayant conduit à la dévaluation de l’expérience des salles obscures, il faut en préciser un majeur. Voir un film, ce n’est plus que vérifier l’opinion qu’on s’en est déjà faite (ou que l’on nous a façonnée) avec les éléments de langage disséminés durant sa promo. À l’inverse, Nolan s’attache à nourrir le mystère sur les « high-concepts » qui articulent son cinéma. Moins on en montre plus l’envie monte pour vivre son orgasme en Dolby Atmos. Le septième art n’est pas une proie facile chez Nolan. Se rendre dans son enceinte c’est la récompense à la frustration cultivée, un cadeau que l’on se fait pour avoir retenu ses chakras pendant des mois. Le lien avec son œuvre passe par la salle de cinéma et de toute évidence, "Tenet" entretient la tradition.

« Au cinéma, ce n’est pas la même chose » : la phrase que s’échinent à répéter les exploitants pour défendre la vocation de leur existence trouve tout son sens dans le travail du britannique. Pourtant, il faut bien avouer que profiter pleinement de l’expérience "Tenet" ne sera pas donné à tous. Sûrement pas à ceux qui n’ont pas la chance d’habiter à côté d’un des rares cinémas équipés 70 mm/1,43/Dolby Atmos (lire ce post Facebook pour s’en faire une idée plus exhaustive). Christopher Nolan, réalisateur-star des salles obscures ? Oui, mais pas de n’importe lesquelles, et pas les plus accessibles. Sans critiquer la noble ambition du réalisateur, force est de constater que tout le monde ne s’appelle pas James Cameron. L’américain avait pensé "Avatar" sous tous ses formats de projection pour s’assurer de ne laisser personne sur le bas-côté.

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Jack Cutmore-Scott, John David Washington et Robert Pattinson - Copyright Warner Bros. Entertainment
The Matrix Revolutions

Un bémol d’autant plus préjudiciable à la périlleuse entreprise que "Tenet" doit ranimer une envie des gens pour le cinéma-lieu. Cela après 3 mois de fermetures qui ont bouleversé sans doute plus qu’on ne veut bien l’admettre les habitudes des spectateurs. Les plates-formes de streaming ont profité à plein de la crise, et tout le monde compte bien avoir sa part du gâteau. On songe évidemment au cas Disney. Après s’être payé une promotion pas chère sur le dos des exploitants qui ont mis leur film en avant pendant des semaines, la firme américaine a finalement annoncé que "Mulan" sortira directement sur Disney Plus. Le baiser de la mort (ou un joli coup de pute sans langue de bois) à un secteur sur les genoux, facturé à 30 dollars en plus de l’abonnement mensuel pour en disposer à domicile. On savait que la solidarité n’était pas forcément le point fort de l’empire aux grandes oreilles. Le revirement de Disney cristallise une ligne de démarcation on ne peut plus nette avec la position que "Tenet" entend tenir.

D’un côté "Mulan", la grosse machine d’une major qui pense, en termes de contenu, rentabilité à court terme. Disney a dissocié son business plan de ses partenaires de longue date. Puis "Tenet", blockbuster d’auteur qui polit son identité dans l’expérience proposée au public et cheville son ambition dans les conditions de sa projection. Au-delà de toutes considérations qualitatives sur le travail de l’un et de l’autre, on a l’affiche d’un combat pour l’éternité. Chez les exploitants, on devine les doigts croisés par une victoire par K.O du second. Il y a fort à parier que l’industrie toutes entière soit suspendue à l’issue pour décider quelle sera la marche à suivre pour chacun dans les prochains mois. Même si de toute évidence, tout ne sera pas réglé à l’issue du match, le problème dépassant largement son incarnation manichéenne.

Bon ou raté, succès ou échec "Tenet" ne sauvera pas le cinéma à lui tout seul. Il est à craindre que le poids de cette responsabilité écrase quelque peu la réception d’une œuvre qui n’a jamais eu vocation à endosser un tel statut. Reste qu’en dépit de toutes ces réserves, il faut voir "Tenet". Et par voir, on veut dire ALLER voir, pas de patienter oisivement qu’un torrent HD tombe dans votre moteur de recherche. Il ne faut pas que les choses disparaissent pour y penser, et pour le pire ou pour le meilleur, "Tenet" en est devenu le garant à court terme de la viabilité des salles obscures. En attendant, une inévitable et nécessaire remise à plat d’un modèle d’exploitation obsolète. Un modèle qui ne peut plus se permettre de répondre aux défis qui se présentent à sa survie avec les solutions d’un Ancien Monde qui a définitivement mis les clés sous la porte.


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