17 septembre 2019
Focus

Une femme sous influence de John Cassavetes

Une femme sous influence

Un film de John Cassavetes

Avec Peter Falk, Gena Rowlands, Fred Draper


(1974)

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Affiche d'origine lors de la sortie en 1974


Analyse et critique du film Une femme sous influence de John Cassavetes

Par Axel Cadieux



Synopsis du film Une femme sous influences : aux Etats-Unis, le père d'une famille de trois enfants, valeureux ouvrier, rentre chez lui un beau matin après une longue nuit de travail. Accompagné d'une dizaine de collègues de travail, il retrouve sa femme, singulière et chaleureuse. Cette mère de famille aimante et protectrice s'empresse de cuisiner des pâtes pour toute cette compagnie. Ici s'amorce une descente aux enfers nuancée, une irrémédiable chute dans l'antre de la folie.

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Gena Rowlands.

Le film

On était de toute manière prévenus dès le début ; Mabel avait déjà confondu son amant d'une nuit avec son mari, Nick. Une assimilation obsessionnelle, presque terrifiante. Les heures passent, les enfants font leur apparition. Des enfants heureux, qui ne laissent en aucun cas présager une grande instabilité. Ils jouent gaiement avec leur père, qui lui ne demande qu'à dormir.

Mabel vient se joindre à cette petite fête, ainsi que la grand - mère des enfants, pourtant raisonnable et réservée. Un beau tableau, un tableau dont il faudra se remémorer la puissance tout au long du film "Une femme sous influences". Qui pourrait deviner que, tapi dans l'ombre derrière cette façade, se cache un fléau destructeur ?

Les jours passent, les incompréhensions dans le couple se succèdent, habituelles et presque régulées. Le corps de Mabel se déchaîne, son esprit se délie de toute pudeur et effraie la population environnante. Obnubilée par ses enfants, par leur bien - être, par leur bonheur, Mabel se raccroche-t-elle à tout ce qui la retient encore dans ce monde rationnel et logique ?

Nick étouffe et suffoque. Il n'est certainement pas fait pour ce genre de situation. Il est un homme de terrain, d'action. Loin de toutes ces considérations hors de sa portée. Mais nous sommes loin du manichéisme, et cet ouvrier valeureux ne manque pas d'insulter et de frapper sa femme sans retenue. Une sorte d'exutoire ? Personne n'est épargné.

Ainsi, cette structure se répète dans "Une femme sous influences" tout en évoluant, crescendo. Jusqu'à la rupture, fatale et intense. Mabel franchit un pas de trop, Nick crie, puis frappe un grand coup sous les yeux de ses enfants.

Le médecin, intermédiaire appelé sur place, est l'un des premiers témoins conséquent de cette instabilité. Il n'y a alors plus d'issue. Mabel est internée. Période charnière. Nick évacue ces longs mois de tension, de toutes les manières : la violence, la déraison...

A ce propos, une image restera marquée dans l'esprit de l'Amérique : ces trois enfants saoûls, incités par leur père à boire de la bière. Une scène pourtant traitée très sobrement par Cassavetes, à la limite de la légèreté (il faut savoir que ce concept est totalement inconcevable et extrêmement choquant aux Etats-Unis).

Ainsi, après six mois, Mabel est relâchée. Le mystère le plus complet englobe son arrivée : qu'est - elle devenue ? Il pleut. Hésitante et maladroite, elle sort de la voiture, se dirige vers la demeure familiale. Une horde d'invités s'éclipse sans discrétion, remerciés gracieusement. Ils ne sont pas les bienvenus. La soirée se déroulera en petit comité : Mabel, Nick, les enfants, les grands-parents, et deux jeunes femmes sans aucune importance.

Dès les premières secondes, nous sommes fixés : Mabel n'est plus Mabel. Abasourdie, sans repère, méthodologiquement droguée pendant six mois. Le dîner approche, apothéose ultime et sans retour. La finalité de cette maturation. Une sorte de condensé de l'origine de toutes les élucubrations de Mabel est ici regroupée.

La vérité est palpable, autour de la table, où se côtoient l'innocence et le vice profond. LE moment de clarté, les mots se confondent : "Be yourself !" ; "Stand up, daddy !". Un lien ? Un quelconque rapport ? Mabel vire le masque, s'adresse à son père. Il doit faire face, assumer, puis s'en aller. Très humainement, tout en sobriété. Six mois transpercés par la justice.

Puis, évidemment, le manège recommence. Il continuera, un certain temps tout du moins. Jusqu'à une nouvelle rupture, peut - être définitive celle-ci. Le mal de Mabel n'est pas éphémère : il dure et durera toute sa vie, c'est une certitude.

"Une femme sous influences" se clôt. Générique ironique ? Sur fond de musique enjouée, le couple ferme les rideaux, tranquillement, s'apprête à aller se coucher. Magnifique et terrifiant contraste. Le film est humainement puissant, d'une force indescriptible.

"Une femme sous influences" est bourré d'imperfections techniques et, sincèrement, on s'en fout. Lui aussi. Ces imperfections ne sont que la marque d'une certaine faiblesse, inévitable et émouvante si on l'assimile au film.

Tout l'intérêt réside dans le corps et l'esprit de Mabel. Ici, et c'est l'énorme force de ce métrage, la puissance réside dans l'action, dans le corps des acteurs, dans leurs actes, et certainement pas dans la façon de filmer, on ne peut plus classique.

Pas d'effet de style, la caméra est extrêmement objective. Le spectateur interprète, et personne ne l'influence ou pire, ne le fait à sa place. Cassavetes ne joue pas, son film est sincère et vrai, grand dans ses imperfections et son humanité. Car je ne le répèterai jamais assez, l'humain est au centre de ce film, dans tous ses états. Je finis cette critique et je la sens incomplète.

J'ai certainement oublié de nombreuses choses, même si l'essentiel et le fond de ma pensée sont retranscrits ici. Toujours est-il que "Une femme sous influences" est le premier film de Cassavetes que je vois, et je ne demande aujourd'hui qu'à visionner les autres.


(Le présent texte fut publié, pour la première fois, dans les colonnes du Quotidien du Cinéma, en 2003, avec l'aimable autorisation de son auteur. C'est donc une version réactualisée, notamment avec l'introduction de nouvelles images, qui vous est proposée ici et ceci en lien avec la rétrospective proposée par La Cinémathèque française - n.d.l.r.).

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POUR EN SAVOIR PLUS : CYCLE JOHN CASSAVETES

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