23 septembre 2020
Focus

Wes Craven : Disparition d’un orfèvre

Par Frédéric Hauss

La sonnerie du réveil avait tout de l'injustice hier matin, on n'était pas prêt du tout à affronter la rentrée. On a allumé la radio machinalement, pour que son ronflement accompagne celui de la cafetière. Parmi les nombreuses mauvaises nouvelles qu'elle énonçait, une fulgurante conclusion de revue de presse nous a glacé le sang, comme si un contre-champ  révélait ‘Freddy' derrière notre épaule : le cinéaste américain Wes Craven était mort la veille, à 76 ans, des suites d'un cancer.

Au milieu des années 90, avec le tout premier "Scream", c'est lui qui a donné ses lettres de noblesse à un genre qu'on pensait reléguer dans l'arrière-salle des video-clubs. Même les orthodoxes Cahiers du Cinéma en faisaient leur couverture d'été. C'est qu'on avait affaire à un objet hybride sacrément futé : une mise en scène implacable (revoir en particulier ces percutants raccords dans l'axe) au service d'une réflexion sur le genre, un thriller ténu plein d'humour et d'auto-dérision.

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Neve Campbell dans le film Scream
Des "Scream 2" et "Scream 3" ont suivi assez vite. Si le public français rejette quasi-systématiquement les suites (par snobisme ou échaudés par d'autres sagas moins réussies), les quelques aficionados du genre et de son réalisateur-phare pouvaient se délecter de thrillers aux montages acérés et se foutre la trouille pour pas cher (à peine 40 francs, rendez-vous compte). Au moins, la peur est une émotion viscérale, la moindre des choses qu'on aimerait retrouver dans certains films soit-disant « choc » de cette année (la palme d'or "Dheepan" en tête… passons). Même le tardif "Scream 4" avait quelque-chose de touchant dans sa manière artisanale de préférer le scope à la 3D et le 35mm au numérique.

La trajectoire de Wes Craven a débuté au début des années 70. Avec une caméra 16mm, de la pellicule à gros grain, des éclairages quasi-documentaires et pas beaucoup d'argent en poche, Wes Craven a commencé sa carrière en franc-tireur en 1972 avec "La dernière maison sur la gauche". Le film faisait raisonner les images brutes de violence tortueuse et sadiques avec celles de la Guerre du Vietnam qui inondaient, sans distance, les télévisions et les magazines de l'époque.

Vint rapidement un film moins insoutenable mais tout aussi politique : en 1976, "La colline a des yeux" dénonçait en filigrane l'Amérique comme repoussoir des minorités, fournisseur officiel de laissés-pour-compte. Wes Craven est aussi le père des freudiens Freddy ("Les griffes de la nuit"), qu'on n'a pas revu depuis les projections VHS/pyjamas clandestines de nos années 80, mais causes de nombreuses nuits blanches à surveiller le dessous du lit en espérant que nos parents ne rentreraient pas trop tard de leur soirée cabaret. On citera également un curieux téléfilm, "Terreur Froide", en 1985, avec Paul Sorvino et Michael Beck (diffusé en France le 03 Février 1989 sur La Cinq) ainsi que le foutraque mais touchant "Shocker" qui prolongeait en 1989 la veine réflexive de Wes Craven en mettant assez mal à l'aise les partisans de la peine capitale.

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Les griffes de la nuit de Wes Craven
Après le succès de "Scream" et quelques excursions discutables dans le mélo ou la comédie de mœurs ("La musique de mon cœur" et un bout du "Paris, je t'aime"), il ne faudrait pas passer sous silence les dernières œuvres du cinéaste car elles on été mal vues de ce côté de l'Atlantique : "Cursed" fait renouer le réalisateur avec le fantastique et "My Soul to take" connaît par cœur son Hitchcock, sous ses apparences de redite de slasher de groupe. On place loin devant le mésestimé "Red Eye", véritable cours d'esthétique du montage pour étudiants en cinéma qu'il faudrait vite réhabiliter.

Le matériel promotionnel qui accompagnait "La dernière maison sur la gauche" nous invitait, pour se rassurer,  à se répéter « ce n'est qu'un film, ce n'est qu'un film… ». Le décès de son auteur n'en est malheureusement pas un et le cinéma américain perd un de ses discrets mais essentiels mercenaires, qui n'a jamais sacrifié la mise-en-scène sur l'autel du marketing.

Qui va nous faire peur maintenant ?

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