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A plein temps : rencontre avec Laure Calamy et Eric Gravel

Par Flavie Kazmierczak


Avec "A plein temps", Éric Gravel signe le portrait moderne et réaliste d’une femme engluée dans un quotidien difficile. Un film récompensé à Venise dans lequel Laure Calamy livre une prestation des plus justes.
Rencontre avec le réalisateur Éric Gravel et Laure Calamy.

Dans votre précédent film, "Crash Test Aglaé", vous vous intéressiez déjà aux femmes et à leur relation au travail. Est-ce un thème qui vous est cher ?

Éric Gravel : Il y a quelque chose qui semble s’imposer à moi. Au moment où on se met à présenter un film, on travaille déjà sur la suite. Et c’est vrai que le rapport au travail m’intéresse. Les deux films parlent de rapport au travail, de l’individu face à son travail et effectivement avec des personnages de femmes centrales. Et je me rends compte que c’est un thème qui revient, que je commence à comprendre, peut-être sur l’inspiration du personnage dans « A plein temps ».

J’ai pensé par exemple à mon père qui était monoparental, même si ce n’est pas une femme, et qui a galéré toute sa vie. Ça a résonné en moi. Ça m’a fait comprendre cette hantise que j’avais enfant sur le rapport au travail et des difficultés à s’en sortir. Comme enfant, j’ai vu ce modèle, je me suis posé des questions sur est-ce que je vais me retrouver moi aussi à subir le travail, ne pas être maître de ma vie parce que le travail s’impose à moi de telle façon ? C’est de cela dont je me suis inspiré pour ces deux films. Dans "A plein temps" encore plus. En termes de thématiques ils se ressemblent, mais en termes de cinématographie, j’avais envie de quelque chose de différent, d’une autre proposition, de ne pas seulement dire que l’un est une comédie, l’autre un drame.

« Je voulais raconter une histoire de gens qui prennent le train tous les jours, qui font des aller-retour »

Dans "A plein temps", vous filmez une femme qui se démène pour élever ses deux enfants à la campagne et garder son travail dans un palace parisien. Qu’est-ce qui vous a inspiré pour ce film ?

Éric Gravel : Quand j’ai quitté la ville pour la campagne, je me suis dit que c’était peut-être un mauvais choix. J’étais un urbain donc c’est un pari que j’ai fait. J’avais envie de raconter l’histoire de ce pari qui crève de partout. Il y a de plus en plus de gens qui quittent la ville. Avec le Covid, ça a été amplifié. Je voulais raconter une histoire de gens qui prennent le train tous les jours, qui font des aller-retour et je me demandais comment en faire quelque chose alors que pour les gens qui le vivent, c’est assez épuisant et stressant.

Donc j’avais envie de trouver une proposition. Cette idée de transport, je me suis dit, dans quel film on en a déjà parlé ? Le seul qui me venait en tête était un film des années 70 qui s’appelait "Elle court, elle court la banlieue". Il n’y a rien d’autre qui me venait en tête alors que c’est quand même quelque chose vécut par énormément de gens. Donc c’était aussi assez séduisant de se demander comment en parler.

Dans "Crash test", il y a avait un côté satirique qui m’attirait parce que je trouvais que c’était une situation assez absurde, mais là c’était une expérience aussi personnelle. C’est ce que j’ai découvert des gens de mon entourage qui avait affaire à ça dans leur vie de tous les jours et il y avait quelque chose de très intériorisé chez moi, de me dire que le travail finit par être insupportable. Que cela ne s’arrête jamais. Et j’avais envie de trouver ma propre proposition. Parce que souvent, le cinéma social, il y a comme une idée préconçue. Je me suis dit, peut-être parce que je viens d’un milieu ouvrier et que j’ai envie de proposition de cinéma, même pour le cinéma social, que j’avais envie d’essayer ça. Et ça venait rejoindre aussi la proposition de mon dernier film.

« J’aime les scènes un peu climax pour rentrer dans un film »

C’est un film tourné au présent, on ne connaît pas le passé de Julie. Laure, quand vous travaillez un rôle, est-ce que c’est un avantage de ne pas tout savoir du personnage ?

Laure Calamy : C’est quelque chose que j’aime bien, qu’un personnage ait ses secrets, que l’on n’explique pas tout au Stabilo Boss de pourquoi il agit comme ça, parce que dans son enfance il s’est passé telle ou telle chose. Moi j’aime bien effectivement qu’on ne sache pas tout. Après, moi je navigue à vue entre des choses que j’ai ressenties à la lecture et des choses à moi. C’est important cette première impression à la lecture parce qu’il y a quelque chose qui s’enclenche.

Avec le Covid, on a moins l’occasion de le faire, mais on fait souvent des lectures avec tout le monde. C’est des allers-retours avec des choses à soi et puis des choses de cet autre que l’on va construire. Mais à vrai dire, c’est plus sur le tournage que tout se passe pour moi. Parce qu’il y a des choses que je n’avais pas prévues dans ce qui va se passer avec les enfants, au travail. Dans toutes ces scènes que j’ai, je vais être traversée par des émotions et l’épaisseur va se construire petit à petit avec ce qu’il se passe.

Je ne peux pas prévoir comment on va jouer les scènes, comment ça va se passer avec ma supérieure, Anne Suarez. On a commencé par exemple le premier jour, c’était assez vertigineux, par la scène où je me fais virer. Et il y a ça aussi, c’est de tourner quand on ne connaît pas encore le personnage, et c’est une des scènes climax du film. Le soir, je devais faire l’émission « Quotidien », j’étais stressée à mort. Veille de premier jour de tournage, on ne dort pas de toute façon donc on arrive crevé et stressé. Et c’était drôle, des fois on arrêtait le tournage parce qu’il y avait des bus qui passaient avec "Antoinette dans les Cévennes".

Eric Gravel : La mise en abyme était géniale !

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Laure Calamy - Copyright Haut et Court

Laure Calamy : Et en même temps, j’aime les scènes un peu climax pour rentrer dans un film. Parce que comme je viens du théâtre, par exemple, si je parle du théâtre classique, quand j’ai joué Lisette dans « Le jeu de l’amour et du hasard », il y a je ne sais combien d’actrices qui l’ont jouée avant moi. La notion de personnage, je trouve que c’est plutôt moi qui loue mon être pour cette Lisette-là. On me choisit et donc on donne déjà une couleur au personnage en me choisissant. Donc il n’y a pas une seule entité du personnage, il y a celle qui a été écrite, mais il y a moi aussi. C’est un peu comme deux planètes qui vont se rencontrer, s’éclairer l’une et l’autre. Et en fait, on enrichit le rôle. J’aime aussi apporter ma part de création. Des choses auxquelles Éric n’aurait pas pensé, qui vont lui parvenir, qui vont le surprendre. C’est ça qui m’intéresse aussi et qui me passionne. Et c’est vrai que comme dans Une femme du monde de Cécile Ducrocq, ce que j’aime est le métier qu’elles ont. J’adore pouvoir déployer ce truc.

Eric Gravel : Ça met des bases. On s’identifie souvent au métier qu’on fait et c’est toujours intéressant.

Laure Calamy : Et c’est beau de le filmer. Il y en a qui ont des métiers techniques qu’on ne voit pas tant que ça. Là, c’était vraiment important qu’on soit crédibles. On a fait une petite formation. Quand on est obsessionnel comme moi, c’est parfait de faire la première femme de chambre. Non moi je suis bordélique. Mais, par contre, comme je le suis, dès que je range, pendant une semaine je suis ultra-maniaque. Et première femme de chambre dans les hôtels de luxe, c’est carrément aller voir s’il y a de la poussière sur les plaintes.

Éric Gravel : Pour compléter, je dirais que, ce qui me rassurait en tant que metteur en scène, c’est que quand on s’est rencontrés, je ne connaissais pas Laure donc forcément on va dans l’inconnu. On se dit, est-ce que je vais rencontrer quelqu’un avec qui les intentions vont marcher. Tu peux t’embarquer dans un truc. Puis, au milieu, te rendre compte que tu t’es trompé. Et dès le début, j’avais l’impression qu’on parlait du même personnage, qu’on voyait la même femme, même si c’est des choses qui étaient impalpables.

Laure avait les mêmes préoccupations que moi par rapport au monde du travail, les métiers difficiles, le côté social qui me tient à cœur même si la façon dont j’en parle fait que je ne suis pas militant. Je suis juste quelqu’un qui se questionne. Et quand elle a commencé à jouer le rôle, j’étais très directif sur certains aspects évidemment, mais je me suis laissé porter à certains moments. Ce qui était extrêmement agréable était qu’on avait plein de propositions. Elle avait cette confiance de dire, « essayons-le ». Laure, elle y va.

Pour un metteur en scène, c’est fabuleux parce qu’au montage, on peut choisir, on peut essayer des choses parce qu’on n’a pas six fois la même chose. Elle me faisait découvrir des choses du personnage. Et je savais en allant la chercher qu’il y avait ça, qu’elle allait trouver une façon de jouer. Et c’est dans des moments drôles comme celui où le mec répare le chauffe-eau, on se croirait dans un porno, ça nous a fait beaucoup rire, qu’on arrive à désamorcer un film assez dur.

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