7 décembre 2019
Interviews

Arras Film Festival 2019 : Interview de Guillaume de Fontenay

Interview de Guillaume de Fontenay pour "Sympathie pour le diable"

Par Justine Briquet


Présenté ce samedi 16 novembre au Arras Film Festival, « Sympathie pour le diable », adaptation du roman du reporter de guerre Paul Marchand, a littéralement fait l'effet d'une bombe. Fruit de quatorze années de travail acharné pour son réalisateur Guillaume de Fontenay, cette chronique de guerre retrace l'histoire sanglante du siège de Sarajevo de 1992 à 1995. Le cinéaste québécois nous a raconté pourquoi cette injustice, commise sous le regard impassible de la communauté internationale, continue de le hanter quatorze ans après. Mais aussi, pourquoi ce récit relève encore aujourd’hui de l'urgence absolue, selon lui. Rencontre avec un homme passionné et engagé.

 
Comment vous est venue l’idée d’adapter ce livre « Sympathie pour le diable » et de faire de Paul Marchand un héros de cinéma ?

Tout a commencé en 1992, quand la guerre s’est déclarée en Bosnie. Paul Marchand était la voix de Radio Canada, Radio France, la RTBF belge, Radio suisse romande… Il était notre voix, notamment à Montréal où je vivais à l’époque. Et Paul terminait toujours ses topos avec cette phrase : « Et tout ça, sous le regard impassible de la communauté internationale ». Le jeune-homme que j’étais alors a été bouleversé face à cette injustice. Quand il a sorti son livre en 1997, ça a été un véritable coup-de-poing. À ce moment-là, j’avais encore un pied dans le théâtre et j’ai voulu en faire un spectacle. Mais je n’ai pas eu le courage d’aller voir Paul. C’est seulement en 2006 que j’ai fini par le rencontrer. L’urgence de ce message me semblait toujours aussi importante. Je suis allé le voir chez lui, à Sens. On est allé chercher sa fille à l’école et puis on a passé la soirée à parler de Sarajevo. Avec Guillaume Vigneault, on a écrit le scénario pratiquement sous sa dictée. Sa participation me semblait importante dans le sens où je ne suis ni Sarajévien, ni reporter de guerre.

Vous avez mis exactement quatorze ans à faire ce film. Pourquoi autant de temps ?

Il a été refusé partout pendant dix ans. On m’a beaucoup reproché que c’était une chronique de guerre et non une histoire. Mais je n’avais pas envie de romancer l'expérience de Paul. Pour moi, cela dénaturait l’urgence du récit.

Guillaume de Fontenay et Niels Schneider. Copyright Shayne Laverdière Monkey Pack Films Gofilms.

Durant tout le film, la caméra suit Paul dans cette course effrénée justement. À travers cette mise en scène en perpétuel mouvement, presque nerveuse par moment, est-ce que vous avez voulu symboliser l’urgence qu’a Paul à raconter l’Histoire ?

Oui, c’est exact. Je n’ai pas voulu passer par le langage classique du cinéma : champ-contrechamp, toute cette grammaire habituelle. En fait, je ne voulais surtout pas faire une histoire classique. J’ai voulu rester dans l’urgence du récit. Ce qui m’inquiétait beaucoup c’était de garder cette intensité tout le long du film. J’ai essayé de rendre cette narration la plus sensorielle possible pour toucher le spectateur et pour rappeler le souvenir de ce terrible siège. Paul est mon film d’Ariane, c’est lui que je suis. En suivant ce personnage perdu au milieu du chaos, j’ai pensé à des films comme « Bloody Sunday » de Paul Greengrass ou « Le fils de Saul » de László Nemes qui sont d’immenses films. Paul, à lui tout seul, me permet à la fois de parler des arcanes du journalisme de guerre et en même temps d’évoquer cette atrocité qu’ont vécu les Sarajéviens sous l’œil impassible de la communauté internationale.

"Ce qui me touche infiniment CHEZ PAUL, c'est ce rêve d'un monde meilleur, même si le monde est obscène et turbulent"

Dans le contexte actuel si défavorable aux journalistes, vous décidez de parler d’un journaliste qui ne supporte pas sa position d’observateur et qui, donc, s’engage et se donne corps et âme. C’est une certaine vision du journalisme. Est-ce que c’est cette sincérité absolue qui vous a plu dans ce personnage ?

Ce qui me touche infiniment chez Paul, pour paraphraser la dernière phrase du film, c'est ce rêve d'un «  monde meilleur, même si le monde est obscène et turbulent ». Il est à la fois cet être supérieurement intelligent, cet écorché vif et cette plume magnifique. Pour autant, je ne fais pas de lui un héros ni un canon du journalisme. Dans le film, le personnage de Louise Baker, une journaliste très connue, ne conçoit pas les choses de la même manière que lui. Elle lui tient tête et fait aussi très bien son métier. Je ne me porterais jamais en juge à ce propos. Les vedettes qui venaient à Sarajevo risquaient leur vie. Ensuite, sur la qualité du journalisme : il y a du bon et du mauvais journalisme, qu’on soit une vedette ou non. Si les vedettes viennent faire une bonne information alors tant mieux car cela peut toucher des centaines de milliers de personnes. De la même manière, s’il y a des journalistes qui racontent les faits sans porter de jugement, c’est tout aussi positif. Paul, lui, a une vision plus éditorialiste. Je pense que ces trois pans du journalisme doivent coexister : parce que chacun apporte un angle, une lumière et enrichit le point de vue de l'autre. Je n’ai pas voulu faire un film manichéen, en fait. 


 "c’était important de trouver un acteur qui porte cette fêlure à l’écran".

Niels Schneider semble en totale osmose avec son personnage, comme si Paul Marchand l’habitait vraiment. Est-ce qu’il a tout de suite été une évidence pour vous ?

En quatorze ans, j’ai pensé à différents acteurs. Mais lorsqu’on s’est rencontré en 2017 lors des essais, il s’est imposé immédiatement. Niels a perdu son frère et cette marque est indélébile. On la voit, on la sent. Et pour moi, c’était important de trouver un acteur qui porte cette fêlure à l’écran. Niels a incarné ce personnage presque de façon brodowskienne, c’est-à-dire dans son corps, dans ses gestes, dans sa diction. Il a vu des documentaires sur Paul, il a écouté sa voix à la radio, il a visionné toutes les archives existantes à son sujet, il a vraiment réussi à s’imprégner de son personnage. Il l’a fait sien. On a tourné à Sarajevo et l’équipe du film était majoritairement bosnienne. La plupart d’entre eux ont vécu le siège, ils y ont perdu des amis, des parents. Les acteurs étaient très touchés et c’est ce qui fait, certainement, que tous sont rentrés corps et âme dans leurs personnages et dans cette histoire.

Le personnage de Boba, une traductrice serbe dont Paul va progressivement tomber amoureux, est un personnage réel. Est-ce qu’elle a également été consultante sur le projet ?

Boba est un personnage très fort. Elle vit toujours à Sarajevo. Paul me l’a présenté en 2007 en me disant : « Quand la nature fait bien les choses, ça donne Boba. Elle n’a pas froid aux yeux, elle parle six langues et elle est brillante ». Ella Rumpf, l’actrice qui joue son rôle, a été très puissante dans son interprétation. À 22 ans, elle est venue vivre à Sarajevo pendant un mois et demi pour non seulement apprendre le bosniaque mais aussi s’imprégner de la façon qu’ont les gens d’échanger entre eux là-bas. Elle a voulu sentir cette réalité. Elle a rencontré Boba qui était très proche du projet et qui m’a beaucoup aidé à rencontrer les bonnes personnes à Sarajevo. J’étais là-bas en 2012 pour la commémoration. J’étais aussi là-bas pendant que Rémy Ourdan faisait son magnifique documentaire « Le Siège », il m’a d’ailleurs permis d’assister à ses entrevues. Au-delà de ça, je me suis nourri du témoignage des amis de Paul, mais aussi de ses collègues, y compris de ceux qui étaient en conflit avec lui.

Niels-Schneider
Niels Schneider. Copyright Shayne Laverdière Monkey Pack Films Gofilms


Est-ce que votre récit fait consciemment écho aux injustices actuelles ?

Cette injustice, qui a duré quatre ans, perdure encore aujourd’hui, en effet. En Syrie, au Yémen, au Soudan, en Lybie, en Irak, en Afghanistan, on laisse faire les choses. On est complètement apathiques face à tout ça. Même le Brexit est une apathie collective. Cambridge Analytica a été engagée pour convaincre suffisamment de gens de ce vote. Ce n’est pas du tout une volonté démocratique mais une question d’argent. On a besoin de vous, journalistes, pour en parler. C’est pour ça qu’il me semble pertinent aujourd’hui de faire un film sur un journaliste qui avait une grande gueule et qui disait tout haut une vérité dérangeante.

Paul Marchand s’est suicidé en 2009. Qu’est-ce qu’il aurait pensé du film selon vous ?

J’espère qu’il l’aurait aimé. En tout cas en mars 2009, on a terminé le scénario et il m’a dit : « Fais un grand film. Je suis vieux de milliers de morts, j’ai marché sur des terres contaminées, je ne suis plus apte à vivre ». J’espère que ce film rend hommage à l’écorché vif qu’il était.

Sortie prévue le 27 novembre 2019

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