13 décembre 2019
Interviews

Arras Film Festival 2019 : Interview de Lucie Borleteau et Karin Viard


Par Justine Briquet et Amandine Letourmy


À l’Arras Film Festival ce week-end, était présenté en avant-première l’adaptation de "Chanson Douce", le roman coup de poing de Leïla Slimani qui recevait en 2016 le prestigieux Prix Goncourt. La réalisatrice Lucie Borleteau et son actrice principale, Karin Viard, sont revenues ensemble sur ce drame social contemporain aussi angoissant qu’un thriller.


Lucie Borleteau, pourquoi avoir choisi d’adapter le roman de Leïla Slimani ?

L.B : Je pense qu’il y a eu énormément de gens qui ont eu envie d’adapter ce livre. Pour vous dire la vérité, c’est mon producteur qui me l’a fait lire. J’ai commencé à le lire dans l’optique d’en faire un film donc. Mais très vite, j’ai oublié ça. Parce que ce livre est complètement magnétique. Il m’a laissé une forte sensation de vertige, sensation que j’ai essayé de retranscrire à l’écran. Ce qui m’a plu dans ce projet c’était l’idée que ça puisse donner lieu à un film un peu hybride, une sorte de chronique sociale dans laquelle il y aurait des incursions du genre.

Quelles libertés avez-vous prises ?

L.B : Je n’ai pas eu le temps de me poser la question. Parce je suis partie du scénario de Jérémy Elkaïm. Ce qui était fort, c’est que j’avais pensé à l’adaptation un an avant. Donc au lieu d’ouvrir le livre, j’ai essayé de me rappeler de tout ce qui m’avait marqué et qui me manquait dans son scénario. Souvent, ce qui est difficile quand on adapte c’est d’enlever. Et là, je n’ai eu qu’à rajouter des scènes. Je ne saurais pas expliquer comment ces idées me sont venues mais c’était une façon pour moi de m’approprier l’histoire. Les lecteurs du livre s’apercevront sûrement de ces rajouts et en même temps, ça a toute sa place dans le film.

"J’ai voulu mettre en scène un cauchemar de parents"
Lucie Borleteau

Est-ce que vous avez voulu faire de ce drame social une sorte de thriller psychologique ?

L.B : La tension vient de manière très sourde, de l’intérieur. Je ne voulais pas que ce soit juste un thriller. Pour moi, le pure thriller américain met à distance le spectateur. Personnellement, cela me déstabilise beaucoup moins comme récit. Ce qui m’intéresse c’est que les personnages sont tous très ambivalents, y compris celui de Louise. On peut être en empathie avec elle. En fait, j’ai voulu mettre en scène un cauchemar de parents. Je pense que si on a peur, c’est que ça a l’air vrai.

Le son participe souvent de l’effroi ressenti par le spectateur. Comment l’avez-vous travaillé ?

L.B : Je pense que le son est le dernier endroit où l’on peut se faire avoir en tant que spectateur. On est dans une société où l’image est omniprésente. Alors que le son a quelque chose de viscéral qu’on ne peut pas contrôler. On peut se cacher les yeux mais on ne se bouche pas les oreilles dans une salle de cinéma. Comme il y a une angoisse un peu sourde qui monte petit à petit dans le film, on a détourné les sons de leur fonction comme le cri de bébé qui devient le frein du train.

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Karin Viard et Leila Bekhti - Copyright StudioCanal

Karin Viard, quelle a été votre première impression à la lecture du scénario ?

K.V : Ça ne s’est pas passé comme ça parce que c’est moi qui ai voulu acheter les droits. J’ai lu le livre et j’ai immédiatement appelé un producteur pour qu’il achète les droits pour moi. J’ai d’abord lu une première version du scénario écrite par Maïwenn et Jérémy Elkaïm. Quand finalement Maïwenn s’est retirée du projet et que Lucie l’a remplacée, j’ai suivi toutes les étapes d’écriture. J’ai donné mon avis sur certains points notamment toutes les scènes où Louise est en dehors de l’appartement familial.

Est-ce que vous étiez à l’aise avec ce personnage au bord de l’implosion et comment avez-vous abordé ce rôle ?

K.V : Oui, j’étais très à l’aise avec ce rôle parce que je l’adore. C’est toujours plaisant de faire quelque chose qu’on n’a jamais fait avant. J’aimais cette grande solitude qu’elle trimballe de la première à la dernière image. Elle me touche déjà beaucoup notamment pour l’humiliation sociale qu’elle subit. Cette notion d’humiliation est très présente dans notre société, je trouve. Je trouve qu’elle est, de manière excessive, le fruit de cette société qui exclut les marginaux. Cette solitude finit par la rendre dingue mais comme je pense que cela rendrait dingues beaucoup de gens. Il suffirait d’un mari, d’un ami, d’un enfant qui lui tende la main pour qu’elle ne devienne pas comme ça. J’aime les personnes qui sont plusieurs. Parce que je crois que c’est ce qu’on est dans la vie.

Le personnage de Myriam (interprété par Leïla Bekhti) ressent le besoin de retrouver une activité professionnelle pour se sentir épanouie. C’est une thématique très actuelle et un peu féministe non ?

L.B : J’ai aimé ce sous-texte féministe. Je m’identifie énormément à ce couple qui demande des places en crèche en vain et qui se tourne vers un autre mode de garde pour pouvoir s’accomplir socialement. C’est la société qui attend trop de choses de nous, en réalité. Quand on est parent, on fait ce qu’on peut avec ce qu’on est. Au final, l’instinct maternel n’existe pas.

K.V : Moi je les comprends ces parents. Ils sont très modernes en réalité. Elle est moderne parce qu’aujourd’hui, une femme a envie d’avoir des enfants mais aussi de s’épanouir dans son travail. Lui, est moderne parce qu’il est viril et en même temps, il veut avoir la part de féminité qui lui permet de communiquer avec sa femme. On est à un moment de notre société où l’homme et la femme cherchent leur place.

Au moment de tourner le film, est-ce que des films modèles vous ont guidé dans le processus de création ?

Il y a deux films qui se sont imposés à moi: "La Cérémonie" de Claude Chabrol et "Le Locataire" de Roman Polanski. Le mien se situe entre ces deux-là.

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