24 octobre 2020
Interviews

Bourvil avait peur d’être oublié…

Par Jérémy Joly

L'acteur, chanteur et humoriste André Raimbourg, plus connu sous le nom de Bourvil, est décédé le 23 septembre 1970 à l'âge de 53 ans, laissant derrière lui une belle carrière au cinéma, des chansons et des sketches. A l'occasion des 50 ans de sa disparition et pour lui rendre hommage, Le Quotidien du Cinéma a rencontré Cyril Forthomme. Ce jeune enseignant est un admirateur de Bourvil depuis son enfance et créateur d'un musée en Belgique où sa collection autour de l'artiste est exposée.


Quand et comment est née votre passion pour Bourvil ?

Cyril Forthomme: Ma passion pour Bourvil remonte à l'année 2000. Je regardais la pièce de théâtre "La Bonne Planque" à la télévision. Pendant le visionnage, je suis tout de suite tombé en admiration pour Bourvil. J'avais huit ans, ce qui prouve qu'il était quelqu'un d'intemporel, car admirer un personnage comme lui à cet âge, c'est assez rare. Après, j'ai lu sa biographie avec l'aide de mes parents et de mes grands-parents. Ma grand-mère possédait des disques d'époque, des 33 tours, et elle m'a fait écouter ses chansons. Comme j'aimais bien chanter, elle m'a appris les paroles de "La Tactique du gendarme" et "Salade de fruits", que j'interprétais dans des petits spectacles. En 2002, j'ai découvert l'exposition de Pascal Delmotte sur Bourvil, pas loin de chez moi. Et là, ça m'a donné envie de créer également une collection sur Bourvil.

« Mon objectif est de pouvoir continuer à perpétuer sa mémoire. »

Vous avez créé un musée consacré à Bourvil en 2011. Comment est née cette idée et quel était votre objectif ?

Il faut savoir que n'importe quelle collection prend de la place. J'avais la chance d'avoir la maison de mes arrière-grands-parents, à côté de celle de mes grands-parents, qui était inoccupée. Ma grand-mère m'a proposé d'y exposer certains documents. La collection a continué de grandir donc je me suis mis à occuper progressivement une grande partie de la maison. Nous avons donc eu l'idée d'appeler cet espace "Musée Bourvil", après avoir demandé l'autorisation à ses deux fils, Dominique et Philippe Raimbourg. Mon objectif est de pouvoir continuer à perpétuer sa mémoire. Bourvil avait peur d'être oublié un jour. En étant passionné, et en plus en ayant une formation d'enseignant, je peux expliquer, raconter et transmettre ma passion.


Quelles sont les pièces dont vous êtes le plus fier de posséder ?

J'ai quelques objets uniques, par exemple une veste portée sur le tournage du film "Le Capitan", un fauteuil du tournage "Le Bossu", des verres qui reproduisent les affiches des opérettes qui appartenaient à des acteurs ayant joué avec Bourvil et qu'ils m'ont offerts pour le musée. Je possède aussi des chapeaux portés par Bourvil qui se trouvaient aux studios des Buttes-Chaumont et un cornet à piston que sa cousine m'a remis. Je suis aussi fier de ma correspondance avec des partenaires et des personnes qui ont travaillé avec Bourvil et qui m'ont envoyé des témoignages manuscrits.

«Je n'ai pas eu une seule personne qui n'appréciait pas Bourvil. »

A travers ces témoignages que vous avez recueillis, qu'est-ce qui en ressort principalement sur Bourvil ?

Les témoignages vont tous dans le même sens. Je n'ai pas eu une seule personne qui n'appréciait pas Bourvil. Elles en parlent toutes en bien. C'était un homme simple et humain. Le travail était très important pour lui, il faisait son métier comme un artisan. Il ne s'est jamais pris la tête et savait d'où il venait. Ses parents étaient des agriculteurs normands donc il ne venait pas d'un milieu artistique et avait gardé cet esprit de paysan et de travailleur. C'était quelqu'un de gentil et de perfectionniste. Je n'ai jamais reçu un qualificatif négatif le concernant.


Votre collection comporte combien de pièces actuellement ?

La collection comporte environ 5000 pièces, mais le musée en propose 1000 environ. J'ai encore énormément de documents qui ne sont pas exposés. Une fois par an, je change la documentation. Le musée est découpé en quatre parties différentes : sa famille, ses chansons, l'opérette/théâtre et enfin sa carrière au cinéma. Quand on se promène dans le musée, le parcours est chronologique avec sa vie privée et son œuvre.

Si vous deviez choisir entre sa carrière en tant que chanteur et celle en tant qu'acteur, laquelle choisiriez-vous ?

Bourvil était un artiste complet, par le fait qu'il a chanté, fait du théâtre, de l'opérette, de la radio et des films. Il a joué des rôles comiques mais aussi dramatiques. Il était aussi tendre dans ses chansons. Mais je crois que si je devais choisir, ce serait sa carrière en tant qu'acteur, parce qu'en le voyant à l'écran, ce n'est pas pareil lorsqu'on l'écoute. On s'aperçoit réellement de son jeu.


Quels sont vos films préférés ?

Mon film préféré, c'est "Fortunat" avec Michèle Morgan en 1960. On peut voir Bourvil dans un rôle comique et dramatique. Cette scène finale où il s'en va avec sa valise est poignante. On voit les possibilités de Bourvil dans ce film. Après, j'aime beaucoup un film de ses débuts, en 1948, "Le Cœur sur la main", où il montre déjà l'étendu de son talent. Le rôle était écrit pour lui, c'était au moment où les gens sortaient de la Seconde Guerre mondiale, il fallait donc rire. Il montre ce qu'il est capable de faire et on y retrouve un peu de dramatique. D'ailleurs, un de ses premiers films dramatiques, c'est "Seul dans Paris" en 1951 puis après "La Traversée de Paris", important dans sa carrière puisqu'il remporte le prix d'interprétation à la Mostra de Venise. A la fin de sa carrière, j'aime beaucoup "Le Cercle rouge" où il joue le commissaire Mattei, un rôle différent.

« Il est regrettable que la télévision diffuse les mêmes films. »

Pour vous, est-ce qu'il y a des films dont on ne parle pas assez ?

Effectivement, c'est la remarque que je reçois de chaque visiteur du musée, ils ne se rendent pas compte qu'il y a tant de choses concernant Bourvil. Il est regrettable que la télévision diffuse les mêmes films. Ce qui est logique car ils sont indémodables. Mais les chaînes pourraient programmer par exemple "Le Miroir à deux faces", "Le Fil à la patte" ou bien "Poisson d'avril" avec Annie Cordy. Ce sont de très beaux films avec une superbe distribution qui pourraient être diffusés de temps en temps.


Quels sont les cinéastes qui ont compté dans sa carrière ?

Un des tout premiers, c'est André Berthomieu, qui connaissait Bourvil par la radio. Il souhaitait mettre un visage sur celui qu'il entendait et qui le faisait rire. Berthomieu a écrit des rôles qui étaient faits pour Bourvil. Dans les premiers films, c'est à chaque fois l'histoire comique d'un paysan. Ils ont été des succès à l'époque. André Berthomieu était important au début de sa carrière. Après, bien sûr, il y a Gérard Oury, qui devait réunir à nouveau le duo Bourvil/de Funès dans "La Folie des grandeurs". D'ailleurs, Gérard Oury a rencontré Bourvil en tant qu'acteur, dans "Le Passe-muraille" et dans "Le Miroir à deux faces" avant de le diriger dans "Le Corniaud", "La Grande Vadrouille" et "Le Cerveau". On ne peut pas passer à côté de Claude Autant-Lara puisque Bourvil remporte la Coupe Volpi en 1956 pour "La Traversée de Paris". Après ce succès, il y a eu des réalisateurs qui se sont intéressés à Bourvil comme Jean-Paul Le Chanois pour "Les Misérables" ou Jean-Pierre Melville pour "Le Cercle rouge".


Bourvil est célèbre pour son duo avec Louis de Funès au cinéma, mais pour vous, quels sont les autres partenaires importants dans sa filmographie ?

Il faut savoir que Bourvil a eu la chance de pouvoir tourner avec les plus grands et les plus grandes de l'époque, par exemple Michèle Morgan, Danielle Darrieux, Pierrette Bruno et Annie Cordy. Dans le film "La Cuisine au beurre", il réalise le rêve de tourner avec son idole, Fernandel, même si le tournage ne s'est pas toujours très bien passé.

« Bourvil pouvait tout jouer. »

D'après vous, quelles qualités possédait Bourvil, faisant de lui un acteur unique ?

Bourvil pouvait tout jouer. Il apprenait l'anglais en autodidacte et s'il n'était pas décédé si vite, il avait ce projet de partir en Amérique. Il paraît même qu'il lisait du Jean-Paul Sartre, il avait donc une palette assez large. Il n'est pas resté cantonné dans le comique. Certains acteurs sont faits pour le rire, d'autres pour le drame, mais lui, il était capable de tout jouer.

Collection de Cyril Forthomme
Lorsque vous avez créé votre musée, votre objectif était de perpétuer la mémoire de Bourvil. Aujourd'hui, est-il mis suffisamment en lumière ?

Depuis une semaine, on me contacte régulièrement puisque 2020 est l'année des 50 ans de sa disparition. Pendant le confinement, la télévision a beaucoup diffusé de films avec Louis de Funès. Après, Bourvil n'est pas oublié, c'est quand même un des plus grands acteurs français donc la crainte qu'il avait, nous pouvons l'écarter. Il y a quand même des moments où on en parle moins et mon musée permet de lui rendre tout le temps hommage. Je fais mon maximum pour entretenir et conserver l'image de Bourvil.


Actuellement, avez-vous des projets ou des envies pour lui rendre hommage ?

Pour le moment non. A part peut-être la rédaction d'un dépliant que les gens pourront emporter après la visite du musée, afin d'avoir une trace écrite. Cela peut être intéressant que les personnes puissent repartir avec un souvenir. Mais je n'ai pas d'autres projets pour le moment.

« Le fait que les spectateurs soient satisfaits était sa réussite. »

Si vous aviez en face de vous un jeune qui ne connaît pas Bourvil, que voudriez-vous qu'il retienne de lui ?

Je lui dirai que Bourvil est un des plus grands acteurs que la France ait connu et même un des plus grands artistes. Je vais même dire un des plus grands français. Je transmettrai aussi tous les qualificatifs qui m'ont été donnés par tous ceux qui ont travaillé avec lui. Il était proche des gens et faisait ce métier pour son public. Le fait que les spectateurs soient satisfaits était sa réussite.

Infos
Adresse: 5 rue Toffaite 6440 Boussu-Lez-Walcourt Belgique
Téléphone: 0032 471 54 48 95
Mail: forthomme.cyril@gmail.com
Facebook: Musée Bourvil

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