21 janvier 2022
Interviews

Chère Léa : Rencontre avec Jérôme Bonnell et Nadège Beausson-Diagne

Par Flavie Kazmierczak



Dans « Le Temps de l’Aventure », Jérôme Bonnell filmait le portrait d’une femme sur une journée. Huit ans plus tard, il raconte sur la même durée l’histoire de Jonas, un homme qui veut écrire une lettre à la femme dont il est amoureux. « Chère Léa » est une comédie romantique. Rencontre avec le réalisateur et l’actrice Nadège Beausson-Diagne.

Vous filmez un café, un appartement, une gare. Ce sont des lieux assez vivants et où il peut se passer des choses intimes. Vous vous êtes inspiré de scènes de vie quotidienne ?

Jérôme Bonnell :
J’ai voulu prendre un homme et faire son portrait à travers une journée de sa vie dans un lieu quasiment unique qui est un café. On prend le café comme le hors champ de la grande ville. Un lieu qui est comme un petit théâtre où tout un tas de solitudes se frôle et où l’on peut raconter beaucoup plus de choses que si on montrait toute la ville directement. Mais en tout cas, « Chère Léa » est une histoire d’amour. La complexité des sentiments, c’est un truc qui me rattrape toujours même si je n’y pense pas. C’est le sujet visible ou caché de tous mes films.

Et l’une des raisons qui m’ont fait faire ce film, c’est que je me disais : que faire de ce monde en ce moment ? J’enfonce des portes ouvertes, mais tant pis. Que faire de cette époque où on consomme des images et où l’information a tellement changé ? Je me suis dit à un moment que la place du cinéaste était de plus en plus difficile à caractériser. D’où l’idée de faire un film sur le hors champ. « Chère Léa », c’est un film qui se passe dans une journée et il y a très peu de décors : le café, l’appartement et la gare. La gare est une parenthèse dans le film puisque le personnage de son ex-femme apparaît. Et la gare est aussi le hors champ de la grande ville. Là pour le coup, ce ne sont pas des petites solitudes qui se frôlent, mais une armée de solitudes. Et cette lettre va devenir un espèce d’élan et d’alibi pour faire une introspection qui n’est pas celle que Jonas croyait vivre tout au long de cette journée. Cela va lui permettre de rencontrer tous ses personnages qui vont avoir de l’empathie pour lui. Cette journée est une sorte de note de musique qui va résonner sur sa vie entière.

« La complexité des sentiments, c’est un truc qui me rattrape toujours même si je n’y pense pas. C’est le sujet visible ou caché de tous mes films. »
Jérôme Bonnell

Dans une scène de l’appartement, la caméra tourne un peu comme si c’était un labyrinthe. Comment avez-vous travaillé sur cette mise en scène ?

Jérôme Bonnell : Le plus gros travail était de trouver un appartement dans lequel chaque pièce a au moins deux portes. Si vous regardez bien la situation, la scène n’aurait pas été possible sans cet élément-là. C’est une situation de comédie où il y a un couple plus un homme qui se cache pour les surprendre éventuellement. C’est un jeu de chat et de la souris, de cache-cache. Et on a beaucoup ri en tournant. Je pense que la scène est drôle. Cet appartement est situé en face du café depuis lequel Grégory Montel écrit la lettre qu’il écrit à Anaïs Demoustier qui interprète le rôle de Léa. L’espace et la géographie sont très importants aussi. C’est d’ailleurs un hors champ temporel et géographique.

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Jérôme Bonnell - Copyright Céline_Nieszawer

On retrouve beaucoup de noms connus à l’affiche de ce film. Vous aviez écrit pour eux ?

Jérôme Bonnell : Il m’arrive d’écrire pour des acteurs, mais là ce n’était pas le cas. C’était un bonheur de les rencontrer et de faire le casting de « Chère Léa ». Et Nadège, je l’avais adorée dans deux films : l’avant-dernier film de Valérie Lemercier, « Marie-Francine ». Et un film de Nadège Loiseau, qui s’appelle « Le petit locataire ». Elle m’a beaucoup marqué. On a fait des essais, mais c’était autant pour moi que pour elle. Je lui ai dit « tu m’essayes autant que je t’essaye ». On se rencontre et on voit si on a envie de travailler ensemble. Ça a été très réciproque.

Nadège Beausson-Diagne : C’est bien que tu le dises comme ça. C’est difficile de passer un casting. Ça nous met dans une situation extrêmement fragilisante. C’est vraiment dépendre du désir de quelqu’un. Et en fait, depuis très peu de temps, je me dit que je fais passer un casting aussi parce que c’est une histoire d’équipe. Une sorte de rencontre.

Nadège, vous interprétez le rôle de Loubna, une femme assez énigmatique. Qu’est-ce qui vous a plu dans ce rôle ?

NBD : J’ai eu un coup de cœur pour le personnage de Loubna. On me propose souvent un peu les mêmes types de personnages. Et Loubna me ressemble beaucoup. Quand j’ai lu le scénario de « Chère Léa », je me suis dit qu’il y a avait quelque chose de moi que je montre rarement. Et puis l’intelligence et l’écriture de Jérôme Bonnell. Quand on lit un de ses scénarios, ça fait vraiment du bien. C’est vrai, c’est vraiment bien écrit. Je ne dis pas ça parce qu’il est là, mais souvent je réécris des choses que j’ai du mal à dire. Et ça m’est arrivé trois fois de ne pas réécrire : Nadège Loiseau, Valérie Lemercier et Jérôme Bonnell. Parce qu’aussi, une fois qu’on est sur le plateau, même si la direction d’acteurs est extrêmement précise, il laisse aussi l’acteur proposer des choses.

Ce qui était intéressant pour moi est cette espèce de tiroir à chaque fois où l’on découvre quelque chose. Parce que ça fait partie des a priori. Mon personnage joue sur ça. Moi ce qui m’intéressait aussi, c’était justement parce que c’est difficile de jouer le mystère. Je ne savais pas que je pouvais le jouer. Et j’ai bien aimé parce qu’on ne sait pas qui est cette femme. C’est pour cela que je dis qu’il y a plein de choses de moi. Ce truc de quand on est extrêmement ému ou timide, de ne pas dire qu’il y a quelque chose qui vous plaît chez quelqu’un. Ça, c’est un peu moi et c’est la première fois que je pouvais le montrer.

Est-ce plus facile d’entrer dans un rôle qui vous ressemble ?

NBD : Elle me ressemble, mais je ne suis pas du tout Loubna. C’est-à-dire que je n’aurais pas du tout géré ma vie comme elle. Mais de toute façon, dans chaque rôle que j’interprète, je me raconte l’histoire du personnage. Chacun à sa manière de travailler, mais moi je me raconte un peu tout. Je tricote autour, mais ce n’est pas forcément l’imaginaire que Jérôme avait de Loubna. En revanche, de pouvoir montrer une sensibilité, une délicatesse que je n’avais pas montrée, cela m’a fait du bien. C’est arrivé au bon moment aussi parce que j’étais prête pour ça. Et d’ailleurs, les gens proches qui ont vu « Chère Léa » me disent que j’ai montré quelque chose qu’eux connaissent, mais que je ne montre pas souvent. Je n’en ai pas l’occasion.

C’est aussi une histoire d’opportunité. Je vais reparler de Viola Davis qui, quand on lui remet un prix, parle de ça, de l’opportunité en tant que comédienne noire. Parce qu’il ne faut pas se mentir, il y a beaucoup de rôles caricaturaux qui nous sont proposés. Ça, c’est la réalité de ce métier. Ça m’a fait tellement de bien de lire ce scénario parce qu’on s’en fout d’où elle vient, de ses origines ethniques. Et ça, ça fait du bien dans le cinéma.

« Il ne faut pas se mentir, il y a beaucoup de rôles caricaturaux qui nous sont proposés. »
Nadège Beausson-Diagne

À la fin du film, Loubna dit à Jonas : « Tu es amoureux de ta tristesse ». Est-ce un mal de notre époque ?

JB : C’est un mal des hommes. C’est toujours assez bizarre de distinguer le masculin du féminin. Mais en tout cas ce que je voulais raconter dans ce film, au-delà d’interroger la fragilité du masculin, c’est aussi raconter l’insupportable indécision des hommes en amour. Tout ça n’est pas dans le film, mais on sent bien que c’est le hors champ et c’est absolument ce qui entraîne tout le temps le personnage que joue Anaïs Demoustier, Léa.

Que ce soit une rencontre amoureuse ou une rupture amoureuse, qu’est-ce que c’est être amoureux ? Une vieille question à laquelle il n’y a pas vraiment de réponse. Qu’est-ce qu’on aime ? Est-ce qu’on aime l’autre, ou soi dans le regard de l’autre ? Est-ce que c’est la situation qu’on aime ? Et dans le cadre de la rupture, il y a une histoire qui vient de se terminer. Donc c’est pour cela qu’elle lui dit cette phrase qui résume le film.

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