6 décembre 2021
Interviews

Enquête sur un scandale d’état : Rencontre avec Thierry de Peretti

Par Flavie Kazmierczak

Dans son dernier film, "Enquête sur un scandale d’État", Thierry de Peretti interroge la fabrication médiatique des affaires publiques. Le réalisateur s’est inspiré de l’enquête d’Emmanuel Fansten et Hubert Avoine, « L’infiltré », dévoilant l’un des plus gros scandales de la Vème République.

Vous avez mis en scène une histoire fictive, mais inspirée de faits réels. Pourquoi avoir choisi de vous emparer de ce scandale ?

Thierry de Peretti : C’est presque une commande. Les films que j’ai faits jusqu’à présent se passent en Corse, qui est mon territoire à la fois de fiction et intime. C’est là où les questions politiques sont les plus saillantes. Après « Une vie violente », un producteur de séries qui a les droits sur le livre m’a proposé de l’adapter en série de six épisodes. J’ai lu le livre, mais une série ne m’intéressait pas. C’est trop éloigné de mes envies. Mais j’ai rencontré Emmanuel Fansten et Hubert Avoine. Ils étaient sur le point de rédiger un second livre donc ils maîtrisaient à 100 % leur sujet. Ils ont essayé de me raconter, mais ça partait dans tous les sens. Ce qui m’a passionné, c’est d’essayer de raconter ça au cinéma et que ce soit clair et passionnant, sans édulcoré, sans simplifier, sans synthétiser.

J’ai l’impression que la fiction aujourd’hui m’endort, dans le sens qui m’hypnotise, ne me réveille pas et ne met pas assez à jour les représentations. Et pour cela, il faut voir les gens dont c’est le métier parler, pas uniquement parce qu’ils vont dire des choses précises, puissantes, mais aussi parce que cela exprime quelque chose sociologiquement. J’ai l’image d’un journaliste de fiction. Quand je les vois en vrai c’est un choc. La question du réel m’intéresse. Y compris dans les autres films que j’ai faits. On prélève un morceau d’histoire et on essaye de le donner à l’image dans sa vérité, dans sa complexité. Je savais qu’en travaillant avec eux, j’allais retomber sur mes pieds.

« La question du réel m’intéresse. On prélève un morceau d’histoire et on essaye de le donner à l’image dans sa vérité, dans sa complexité. »

Quelle part de liberté avez-vous prise par rapport à l’enquête d’Emmanuel Fansten et Hubert Avoine ?

Ce sont vraiment les questions essentielles du film. La construction du scénario est faite à partir de vrais entretiens qui ont été menés par Emmanuel Fansten et Hubert Avoine en vue d’écrire leur livre. Donc il y a des moments de cet entretien que l’on a reproduit verbatim. Dans certaines scènes entre Roschdy Zem et Pio Marmaï, c’est aux mots près ce qui a été prononcé. Ce qui crée la fiction est la mise en scène. C’est le montage de tous ces éléments-là, qui sont vrais et bruts. Mais ce n’est pas pour autant du documentaire. C’est plus une équivalence de cinéma. Comment on fait si on doit rejouer les choses ? On doit redonner à des acteurs des rôles de personnages qui ont existé. Où est la fiction ? Qu’est-ce qu’on fait entendre de la vérité ?

interview-thierry-de-peretti
Thierry de Peretti - Copyright youtube.com

Ce n’est pas parce que ce sont des vraies discussions que c’est la vérité. Ce travail se fait avec les acteurs qui prennent en charge quelque chose de cette matière littéraire à partir des auditions, des PV, des interviews. Mais on ne se pose pas forcément la question d’écrire les personnages et de les montrer dans les moments les plus intimes. On a un sujet complexe, qui a avoir avec les médias, le spectacle, le trafic de drogue. C’est presque un film de journalisme, mais je ne suis pas journaliste. Depuis que j’ai fait ce film, j’en sais un peu plus sur le trafic de drogue, mais je ne suis pas un spécialiste. L’idée était de produire quelque chose qui a une valeur de cinéma, une valeur poétique.

Est-ce que vous avez demandé à vos acteurs de s’imprégner de ce milieu ?

Ils ont fait un travail extraordinaire. Ils ont été à Libération. Ils ont vu le travail des journalistes. Mais pas pour faire du mimétisme. Julie Moulier est une actrice qui a un rapport à la parole, à l’engagement très fort. Elle est capable de prendre en charge la réalité de ce métier et de lui donner une forme de jeu. Une bonne partie du travail de réalité vient des acteurs.

Loi oblige, vous avez dû changer les noms des protagonistes…

C’est compliqué en France d’utiliser les vrais noms pour la fiction. Ce qui n’est pas le cas par exemple aux États-Unis. C’est interdit, surtout quand les affaires ne sont pas encore jugées, sorti. On a transformé tous les noms. Hubert Avoine dans la série s’appelle Hubert Antoine. C’est la limite que l’on peut faire en termes de similitudes. Je ne peux pas utiliser les vrais noms ni les acronymes. Mais je peux utiliser Libération.

« Je trouve que la presse peut avoir une tendance à feuilletoner les choses. »

Vous vous êtes beaucoup documenté pour faire ce film. Quelle vision du monde journalistique avez-vous aujourd’hui ?

Je suis à la fois extrêmement admiratif, car j’ai vu quelqu’un comme Emmanuel travailler. Il est d’ailleurs devenu un ami depuis. J’ai vu comment son travail est puissant. J’ai vu les journalistes de Libération ; ils approfondissent les choses souvent dans des conditions économiques et professionnelles complexes. Et de l’autre côté, je peux être très critique envers l’état des médias dans son ensemble. Et dans ces médias, il y a la presse écrite. Notamment au niveau de la fiction. Je trouve que la presse peut avoir une tendance à feuilletoner les choses. Parce qu’il faut du clic. Il faut que les articles soient repris. Pour moi, ça a pris beaucoup de place. Emmanuel ne serait pas d’accord, mais je trouve que cela a une vraie incidence sur le contenu ou sur les orientations de certains articles.

L’injonction de faire des saisies de drogue qu’on reproche aux grands flics dans le film est similaire à celle de faire du clic pour un journaliste. Le contexte des médias et du spectacle dans son ensemble n’est pas favorable à faire émerger la complexité du réel. Aujourd’hui on nous pousse à toujours savoir si c’est vrai ou faux. J’ai l’impression de passer à côté d’un récit qui est vrai à un moment, faux à d’autres sans que ce soit forcément contradictoire.

Interview réalisée dans le cadre de Arras Film Festival et en collaboration avec Manon Aoustin de https://arrasfilmfestival-epsi.fr

Toutes les critiques de "Flavie Kazmierczak"

ça peut vous interesser

La Pièce rapportée: Trois questions à Antonin Peretjatko

Rédaction

Les Choses humaines : Rencontre avec Ben et Yvan Attal

Rédaction

L’événement : La solitude d’un corps en délit

Rédaction