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Entretien avec Stéphane Brizé : « Pour filmer l’intime, il faut convoquer la fiction »

Par Clara Lainé et Kevin Corbel

 

Le dernier film de Stéphane Brizé, "Un autre monde", sortira dans les salles de cinéma en France le 16 février. Un long-métrage qui met à l’honneur Vincent Lindon, déjà présent dans "La loi du marché" et "En guerre" (tous deux réalisés par Stéphane Brizé). Pour vous, le Quotidien du Cinéma est allé rencontrer le coscénariste et réalisateur de cette histoire dont l’angle clôture ce que l’on pourrait qualifier de trilogie sociale.

Contrairement aux deux films précédents, "Un autre monde" s’apparente bien plus à une fiction, à une histoire romancée, qu’à un documentaire. Pourquoi ? Quelle est la symbolique derrière le choix de mettre en scène un fils autiste et une fille absente exilée aux Etats-Unis ?

Stéphane Brizé : Alors, en réalité, le fils ne souffre pas d’autisme. C’est ce qu’on appelle « l’enfant symptôme », à la fois du système familial et du système plus global. Il a, comme plein d’autres jeunes, intégré un tas de contradictions personnelles et, à un moment, il y a l’effondrement. Les trois films sont construits de la même manière. Après, c’est vrai que "La loi du marché" et "En guerre" empruntent plus dans leur mise en scène à une dialectique de documentaire. Mais, en termes de dramaturgie, les histoires sont construites exactement de la même manière.

Néanmoins, pour celle-là, je savais qu’il y allait avoir la nécessité de mettre en scène l’intime, le familial et le professionnel. Car, pour pouvoir filmer l’intime, il faut convoquer la fiction. Je savais que j’allais aller dans la chambre à coucher qui n’est pas physiquement une chambre à coucher. Mais, la scène dans la voiture sur le parking, c’est de l’hyper-intimité. Donc, si j’avais mis en place avec le personnage principal un troc de documentariste, il m’aurait dit : « écoute, l’entreprise et la maison, ok mais là, je vais discuter avec ma femme et tu ne peux pas rentrer. » C'est pourquoi, il a fallu que je convoque des outils dans mon histoire qui envoient le message dans l’inconscient du spectateur. Certes, c’est un film ultra-réaliste, mais qui emprunte à une dialectique de fiction.

Comment s’est opéré le choix du duo Sandrine Kiberlain / Vincent Lindon ? Est-ce que vous y pensiez avant même d’avoir commencé le scénario ?

Stéphane Brizé : En écrivant, je me défends toujours de penser à quelqu’un précisément (même à Vincent). Parce que j’ai tendance à penser que ça va réduire le personnage à l’acteur/l’actrice et à ce que je connais de lui/d’elle. Il se trouve que j’écris pour moi, que je projette sur le papier quelque chose qui m’appartient.

Après, travailler cinq fois avec quelqu’un, c’est particulier. J’ai croisé les pas d’un acteur qui met ses pas aisément dans les miens. Avec Vincent, on a un moule un peu commun. Même si on a des origines sociales extrêmement différentes, il y a quand même quelque chose qui nous relie émotionnellement. Je comprends ses mécanismes parce qu’ils sont très proches des miens. On est heureux pour les mêmes choses. On est en colère pour les mêmes choses. On est tristes pour les mêmes choses. Voilà. Ça, c’est pour la relation avec Vincent.

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Vincent Lindon - Copyright 2020 Nord Ouest Films - France 3 Cinéma

Mais qui mettre en face de Vincent ? Car, il faut bien admettre que, les quelques actrices d’une cinquantaine d’années qui existent, on en a vite fait le tour. De fait, quand on croise un principe de nécessité pour un rôle avec mon envie de travailler avec des gens, je tombe sur Sandrine très facilement. Finalement, ma nécessité va rencontrer son désir à elle. Toutefois, jamais je ne fais quelque chose pour faire plaisir à quelqu’un, pour que des gens puissent se retrouver. Il y a un truc qui est plus grand que tout : le film. Le film, il reste à vie. Si je me plante sur un choix, c’est fini !

Avec Anthony Bajon (qui m’avait scotché dans "La prière"), je ne rêve que d’une chose, c’est qu’à un moment, j’ai un projet où il sera le premier rôle tellement il est prodigieux. Il est stratosphérique. C’est un choc comme rarement on a un choc dans le travail. Mes chocs, ce sont Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain, Judith Chelma, Yolande Moreau et Anthony Bajon. Tous sont des gens qui amènent ce que vous avez écrit à des endroits que vous n’osiez même pas espérer. Ça crée une épaisseur qui est complètement dingue.

J’aimerais revenir à votre personne Philippe Lemesle et à sa fonction : je trouve assez aventureux de faire un film sur un cadre d’entreprise. De façon un peu caricaturale, j’ai l’impression qu’on ne va pas d’emblée avoir de la sympathie pour un cadre. Je voudrais savoir quel a été l’élément déclencheur pour filmer cette fonction ?

Stéphane Brizé : Ce que vous dites au départ, c’était une vraie question. A savoir : est-ce qu’on peut avoir de l’empathie pour ce qui est considéré comme le bras armé du système ? Il ne s’agissait évidemment pas de faire un film sur « ah le pauvre riche qui souffre ! ». Donc, le chemin de crête, il est vraiment étroit…

En fait, la réflexion vient de deux endroits. Sur mon précédent film, j’ai passé beaucoup de temps avec des cadres. Parce qu’il y avait des ouvriers, évidement, mais il y avait aussi des cadres qui étaient là. Et beaucoup d’entre eux me disaient que c’était pas si simple de porter les injonctions de l’entreprise, de réduction de coût, de case sociale… Parce qu’ils ont un avis sur les choses. Des fois, ils considéraient qu’il y avait légitimé à faire ça. D’autres fois, ils savaient très clairement que ce qu’ils faisaient, c’était suivre une décision boursière qui n’a aucun lien avec le bon fonctionnement de l’entreprise (voire qui la dessert). Donc, ils me disaient « on se retrouve avec des équations quasiment insolubles ».

"je ne sais pas si voir un film comme le mien me distrait mais en tout cas ça me nourrit."
Je me suis alors mis à faire un travail de journalistes. J’ai rencontré, peu ou prou, des gens qui ont à voir avec ça. Des managers, des directeurs de site, des directeurs généraux d’entreprise… Ils m’ont parlé de leur histoire. Dans l’industrie de la pub, du parfum, de l’agroalimentaire, etc. Des dizaines de personnes m’ont raconté une histoire qui était toujours un peu la même. Et à ce moment-là est apparue une forme d’objectivité du propos.

Mon intuition, c’était qu’il fallait sortir d’une trop simple opposition de classe entre les ouvriers et les cadres. Attention ! Elle existe cette opposition. Les plus fragiles qui prennent de plein fouet les décisions économiques brutales, ils existent. Mais, en face, il y a des cadres qui portent des injonctions. Et à partir du moment où on sait que beaucoup de ces cadres ont une problématique à porter ces injonctions, il est important de mettre en scène cette problématique. Parce que ça nous raconte que le problème est systémique. Le problème d’un système à l’intérieur duquel cohabitent cadres et ouvriers. Et je trouve ça intéressant. Car tant qu’on reste à l’endroit d’une opposition de personnes, on n’interroge pas la mécanique à l’œuvre qui est au-dessus et qui génère cette opposition. Dans un monde qui fabrique des oppositions très simplistes, je trouvais ça intéressant (et peut-être complètement suicidaire) de changer le point de vue.

"Un autre monde" traite d’un thème éminemment sérieux, réaliste et d’actualité ? Pensez-vous que dans le contexte sociétal et politique actuel (assez anxiogène), les gens ont envie d’aller voir un film traitant de sujets comme la délocalisation, la précarisation des salariés ou encore la machine infernale qu’est le marché ?

Stéphane Brizé : La question est un peu provocante venant d’un journaliste ! Des gens me disent « je vais au cinéma pour me distraire, etc. ». Il se trouve que je ne sais pas si voir un film comme le mien me distrait. Mais, en tout cas, ça me nourrit. Je peux comprendre que les gens, après 8h de boulot difficile, à avoir porté le masque, si on leur demande de porter le masque encore 1h30 en plus je peux comprendre qu’ils aient davantage envie de se distraire. Je peux aussi penser que l’entreprise de divertissement avec l’unique but de divertir peut également être une entreprise d’"abrutisation" globale.

Il y a de la place pour tout. Mais si l’on considère que le cinéma doit être un endroit de divertissement et uniquement cela, déjà j’estime qu’il y a tout ce qu’il faut, et en grand nombre, en allumant la TV. Vous n’imaginez pas le temps que je passe à me poser des questions pour imaginer une histoire qui ne fasse pas chier les gens. Ils ne vont pas passer 1h30 à rigoler. Néanmoins, ils ne vont pas se faire chier, je le sais. Je serais même le premier à m’ennuyer moi-même devant mon film. Je ne suis pas un contemplatif béat de mon travail, pensant que tout ce que je vais faire va être tellement passionnant. Non ! A un moment, un film c’est de la tuyauterie, c’est de la mécanique. Il faut que ça fonctionne le mieux possible.

Les gens peuvent penser que c’est parce que ce n’est pas drôle que c’est chiant. Mais non ! Moi je pleure au moins 5 fois lourdement en voyant le film. Déjà rien qu’avec les avocats, ensuite avec son fils, puis quand il est dans certaines situations, j’ai le cœur serré en fait. Ce sont des émotions. Voilà ! Ce n’est pas l’émotion du rire. Mais ce n’est pas moins compliqué à fabriquer.

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Anthony Bajon - Copyright 2020 Nord Ouest Films - France 3 Cinéma

Comment travaillez-vous ? Par rapport au film précédent j’ai l’impression qu’il y a plus de caméras sur le tournage. La musique a aussi une place différente : beaucoup plus présente. Comment ces questions se posent en vous et comment apportez-vous une réponse ?

Stéphane Brizé : Les questions de mise en scène se posent déjà au moment de l’écriture, pas forcément avec les scénaristes, qui ne vont pas toujours se poser ce genre de questions. Parce que, moi, quand j’écris, je visualise les séquences. Les scénaristes ont même un peu tendance à rajouter aux scènes une explication un peu intellectuelle, je me vois des fois leur dire : « attends, moi, dans 6 mois, je suis sur un plateau, il faut que je dise à l’acteur “tu vas de là à là. Car voilà pourquoi tu le fais ”».

Automatiquement les questions de mise en scène se posent à ce moment-là. Il y a le même nombre de caméras que sur "En guerre". Mais la différence réside dans l’utilisation que j’en fait. Les trois caméras s’utilisent dans les scènes de réunion dans "En Guerre", alors que, là, elles sont toutes les trois braquées sur Vincent pour traduire l’impression de quelqu’un qui est pris au piège. Je ne traduis pas cette sensation dans "En Guerre".

Sans dévoiler la fin, le personnage principal garde son intégrité. Auriez-vous pu filmer, raconter le contraire ? Ou était-ce totalement impossible pour vous car peut-être êtes-vous un grand optimiste ?

Stéphane Brizé : Je suis un ancien pessimiste. Parce que j’ai vécu une bonne partie de ma vie avec l’idée que le lendemain n’était que pire que la veille. J’ai dépensé beaucoup d’argent chez les psys pour essayer de réparer la mécanique, pour arriver à une étape supérieure qui est d’être réaliste. Je considère qu’être optimiste ou pessimiste sont deux exagérations. Car on dit souvent que le pessimisme est la manière que l’optimiste a de qualifier le réalisme. Je ne crains pas de regarder très frontalement les choses, comment elles fonctionnent, avec les dysfonctionnements. Même quand ça ne m’arrange pas. Parce que je ne crains pas de regarder ça, je trouve ça intéressant.

Je me dis que, si c’est quelque-chose de personnel, je peux peut-être arranger les choses. Car si ça ne me convient pas, et si ça fait partie de notre monde, j’ai la modestie de penser que je ne pourrais pas changer l’intégralité de la chose mais de participer à la réflexion commune, d’apporter ma toute petite pierre à l’édifice. Je crois fondamentalement à la possibilité qu’a chaque être humain à dépasser la contrainte qu’il subit. Mais, en même temps, cette phrase peut être perçue comme celle d’un petit bourgeois par beaucoup de gens. On peut très vite me dire : « bah oui mais c’est facile pour toi de décider où tu vis, etc. » Je suis un bourgeois, de fait, on l’est tous ici. Des gens qui me disent : « j’entends ce que vous dites Monsieur Brizé, je vis seule, j’ai trois enfants, je ne peux pas quitter mon travail comme ça. » Et ça je le comprends.

Néanmoins je me donne pour idée (peut-être déjà personnelle) d’essayer de tendre à être plus grand que la contrainte que je subis. Mais si l’on regardait attentivement ma vie à l’échelle où je m’inscris dans le monde, je suis contraint par 12 000 choses. Tout ce qu’on nous impose ! Aller en région pour parler des films… C’est terrible ! (Rires)

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